CHAPITRE fV
que lui seul en serait responsable. 11 répéta encore une fois ses anciens dires, et réclama, d'ailleurs, contre l'emploi de la question a son égard, par ces deux motifs : l'un, qu'il était de race noble; l'autre, que sa personne serait trop exposée et hors d'état de rien supporter, puisqu'il était déjà perclus par suite d'une détention de onze ans 1 . Les deux juges lui tirent alors ôter les fers et la chaîne, lui prescrivant de prêter serment et de déclarer ce qu'on lui demandait. Sur son refus, le bourreau Diego Ruiz le dépouilla de ses vêtements et ne lui laissa que des caleçons de toile. Le bourreau s' étant ensuite retiré, on lui signifia de nouveau d'obéir a l'ordre du roi, sous peine de subir la torture par la corde. Il répéta encore qu'il disait ce qu'il avait déjà dit. Aussitôt l'échelle et l'appareil de torture ayant été apportés, le bourreau Diego Ruiz croisa les bras d'Antonio Perez l'un sur l'autre, et on commença par lui donner un tour de corde. 11 jeta de grands cris, en disant : Jésus, et qu'il n'avait rien à déclarer, qu'il n'avait qu'à mourir à la question, qu'il ne dirait rien et qu'il mourrait*. Ce qu'il répéta maintes fois. Alors
* a Le mandaron poner a question de tormento, y si en cl muriesse, 6 lésion de algun miembro le sucediessc, fuessc por su culpa, y cargo ; y dixô lo que diebo tiene, que por eslas dos cosas, la una cl sor bidalgo, la otra el dano y lésion que résultasse en su persona, atento â estar tnllido de las largas prisiones de once anos. » (Proceso, ms.)
2 « Y luego estando présente la escalera, y aparejos del lonncnto, por el Diego Ruiz Verdugo le fucron cruzados los brazos al dicho Antonio Perez uno sobre olro, y le ftieron comenzado â dar uua buelta de cordel en ellos, el quai di6 grandes voces diciendo, hnus I y que
on lui avait déjà donné quatre tours de corde 1 , et les juges en étant revenus a le sommer de déclarer ce qu'on voulait de lui, il dit avec force cris et exclamations qu'il n'avait rien à dire ; qu'on lui brisait un bras. Vive Dieu! je suis perclus d'un bras; les médecins le savent bien. 11 ajoutait en gémissant : Ah! Seigneur! pour l'amour de Dieu!... Ils m'ont brisé une main, par le Dieu vivant! 11 dit encore : Seigneur Juan Gomez , vous êtes chrétien , mon frère , pour l'amour de Dieu, vous me tuez, et je n'ai rien à déclarer 1 . Les juges lui répliquèrent de nouveau qu'il fît les déclarations voulues, et il ne fit que répéter: Mon frère, vous me tuez! Seigneur Juan Gomez, par les plaies du Sauveur, qu'ils m'achèvent d'un seul coup... Qu'ils me laissent, je dirai tout ce qu'ils voudront; pour l'amour de Dieu, mon frère, ayez pitié de moi! A l'instant même, il demanda qu'on le tirât de la position où il était, et qu'on lui donnât des vêtements, disant qu'il parlerait 5 . Ceci n'eut lieu que
avia de morir en el tormento, y que no tenta que decir, sino morir. » ^Proceso, ms.)
* « Y â esta sazon ténia dados quatro bueltas de eordcl. » (Ibid.)
« i da/ido grandes voces y gritos dixô que no ténia que decir, y que le mancavan el brazo, vive Dios que estoi manco de un brazo y lo saben los medicos, y diciendo a voces: Senor, por amor de Dios, que me mancan y que me han mancado la mono por Dios vivo : y ton j û à decir : Seùor Juan Gomez , cristiano es , hermano, por amor de Dios, que me matas, que no tengo de decir mas. » (Ibid.)
* « Fuele tornado â decir por los dichos jueces que responda, y no dixô mas que .* Hermano que me matas; Seùor Juan Gomez, por la* llagas de Dios acaben me de una vez; dexen me, que quanto quisieren dire; por amor de Dios, hermano, que te apiades de mi. Y luego dixô
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lorsqu'il eut passé par huit tours de corde 1 ; et comme il commençait a déclarer ce qui va suivre, le bourreau ayant reçu ordre de quitter la pièce où se donnait la question, Perez demeura seul avec le licencié Juan (iomez et le greffier Antonio Marquez*. »
Ici Perez, livré si perfidement par son maître, torturé si cruellement par ses juges et vaincu par la douleur, se reconnut l'auteur de la mort d'Escovedo, et donna a cette mort les raisons d'État qu'il a exposées dans ses Reluciones et dans son Mémorial devant la justicia d'Aragon, et que nous avons précédemment indiquées d'après lui et discutées. 11 entra dans des détails assez grands 3 à cet égard ; « puis on lui commanda, continue la procédure, de prouver et de bien établir la réalité des motifs mis par lui sous les yeux du roi pour faire mourir Escovedo. 11 répondit que tous ses papiers lui avaient été enlevés, à différentes reprises, pendant ses diverses réclusions ; qu'il se trouverait dans le nombre beaucoup de preuves de ce qu'il déclarait avoir dit à Sa Majesté ; qu'il se serait trouvé aussi beaucoup de témoins très-dignes de foi, tels que la personne par lui nommée (le marquis de los Vêlez), et qui attesteraient toute l'affaire ; mais que, comme il y avait
■jue le quilasscn de como esta lu, que le den una ropa, que el dira, » [Proceso, ms.)
1 « Yiislo fue teniendo va ocho bueltas de cordel » (Ibid.) * Ibid.
3 Voir l'Appendix I.
m ANTONIO PEREZ ET PHILIPPE II
douze ans qu'Escovedo était mort, lesdites personnes manquaient aujourd'hui ; que, d'ailleurs, c'était là des choses sur lesquelles le sujet s'en remettait à son prince 1 . »
Le lendemain de cette journée douloureuse, Diego Martinez, ce majordome dévoué et jusque-là silencieux de Perez, ayant su que son maître avait tout avoué, ne se crut plus obligé de se taire. Il confirma, par une déclaration circonstanciée, le récit que l'enseigne Antonio Enriquez avait donné de la mort d'Escovedo*. La chute de Perez était trop protonde pour laisser subsister l'envie; celle-ci fit place à la pitié. On fut surpris, effrayé à la cour, de voir appliquer à la torture un homme de ce rang, un ministre, un favori, un docile instrument du roi. Personne ne se crut à l'abri des procédés les plus barbares de cette justice violente. On commençait, d'ailleurs, à savoir que le roi et Perez avaient participé en commun au fait pour lequel l'un subissait, l'autre ordonnait la torture. On en murmurait tout haut à la cour, et l'un des personnages les plus con-
1 « Fuele tliclio â este declai-antc que hapa verdad y muestrc las cosas que asi dix6 â Su Mapestad para la muerle de Escobedo ; dixô que todos los papeles le lucron lomados las otras veces en dilcrenles prisiones, y que cnlrc cllos huvicra muchos recaudos de loque dicho lienc que dixô a Su Maçestad, y tubierc muchos lestigos muy fide dipnos, como la persona, que se ha nombrado, que testificaria de lodo el caso. Pero como doce afios lia que muriô Escol>cdo, ban faltado las personas diebas. Dénias que estas son materias que da el vassalo a su principe, y mas quando de las particulares que le decian eon secreto, y a solas de Escobedo, no se podian lencr testifjos. » (Proceso, ms.)
« ïbid.