CHAPITRE VI
Enquête sur les troubles de Saragosse. — Tentative nouvelle et habilement concertée pour replacer Ferez sons la main de l'inquisition. — Insurrection du 24 septembre et délivrance définitive de Perez.
La victoire remportée le 24 mai 1591 par le peuple de Saragosse sur 1 inquisition n'était rien moins que définitive. Philippe 11, qui avait un moment ressaisi Ferez, ne devait pas permettre qu'on le lui arrachât de nouveau. D'ailleurs, il ne pouvait pas souffrir ce mépris du saint-office et cette défaite de son autorité. Cependant il ne précipita rien. Outre la lenteur ordinaire de ses résolutions dans les cas graves, il avait alors des raisons de ne pas céder a la colère qu'il ressentit en apprenant le succès de cette révolte populaire. En guerre avec les Turcs dans la Méditerranée; ayant a se défendre dans l'Océan contre les Anglais, qui attaquaient les colonies de l'Amérique et les côtes de l'Espagne pour se venger du projet d'invasion de leur île par la fameuse Armada, en 1588; toujours exposé, en Portugal, aux incursions de don Antonio de Crato, qui, a la tête d'une armée, avait déjà tenté deux fois de lui enlever ce royaume; obligé de poursuivre, dans les Pays-Bas, une lutte acharnée et ruineuse avec les
insurgés des sept Provinces-Unies; conduit, par des intérêts de parti et des projets de domination, à soutenir de son argent et de ses soldats la ligue catholique de France, qui résistait avec peine aux armes victorieuses .de Henri IV, il n'aurait pas voulu qu'a des ennemis si nombreux et si redoutables s'en joignissent d'autres dans l'intérieur même de ses Élats. Le soulèvement d'un royaume comme celui d'Aragon, dont la situation était forte, dont le peuple passait pour être belliqueux, dont les lois étaient l'objet d'un attachement universel et opiniâtre, lui semblait pouvoir ébranler sa puissance et compromettre ses diverses entreprises.
Il était donc disposé k montrer de la clémence si les Âragonais revenaient k la soumission. Ceux-ci en étaient d'autant moins éloignés qu'ils n'avaient pas une grande confiance dans leur force. Habitués, depuis soixante et quinze ans, a jouir de teurs droits sous la dynastie castillane, sans avoir eu a les défendre, ils ne savaient pas s'ils seraient en état de les maintenir les armes a la main. Ils craignaient de tout perdre en exigeant tout. De part et d'autre on était donc porté a une transaction qui, sous une forme trompeuse, sauvât l'orgueil âragonais en donnant satisfaction au roi, et conservât l'exercice apparent du droit de manifestation en le subordonnant en réalité k la juridiction du saint-office.
L'utilité de cette transaction dut paraître d'autant plus évidente a Philippe II, que l'inquisiteur don Pedro Pacheco, ayant commencé, en juillet 1591,