ORIGINE DU NOM D'ANVERS
|*) Les ouvrages auxquels
L existe trois étymologies du mot Anvers, — ou mieux, du mot Antjverpen, nom flamand de la ville. Nous allons les rapporter toutes trois en les faisant suivre de nos réserves : le lecteur appréciera et jugera.
La première de ces étymologies fait dériver très directement Antwerpen de aen 't werf; près du port. Mais il n'est guère probable que ce soit le Werf, construit par les Anversois, qui ait donné son nom à ceux-ci. Il n'est pas, en effet, hors de propos de remarquer que le nom des Anversois est antérieur de près d'un siècle à celui d'Anvers.
La seconde étymologie, qui a été longtemps populaire à Anvers, provient d'une légende très poétique. Voici comment Nicolas le Clerc, secrétaire de la ville d'Anvers, mort en 1 35 1 , raconte la chose : Le géant Druon Antigon habitait autrefois le Château d'Anvers. Sur tous les marchands qui remontaient ou descendaient l'Escaut, il prélevait un droit de passage. Ceux qui refusaient ou essayaient de le tromper voyaient '■''^ leurs marchandises confisquées. De plus, ce brutal Antigon leur coupait la main droite, qu'il jetait ensuite dans le fleuve. Mais un héros délivra Anvers de ce tyran sanguinaire. Salvius Brabon, lieutenant de Jules César, attaqua le monstre, le vainquit, et, lui appliquant la peine du talion, lui coupa les deux mains qu'il jeta à u-j son tour dans l'Escaut. On ajoute que César ne laissa pas sans récompense ce brillant exploit de son lieutenant. Il créa Salvius Brabon duc de Brabant et lui donna Anvers qu'il érigea en Marquisat du Saint-Empire. La réunion des mots hand, main, et werpen, jeter, a donné très simplement le nom Antwerpen. Telle est aussi l'explication des armoiries d'Anvers, où figurent un château et deux mains coupées. Malheureusement cette légende, malgré la consécration officielle qu'elle a reçue et la grande facilité avec laquelle elle tranche la question étymologique, n'en reste pas moins une fable. C'est le nom de la ville qui a donné naissance à la légende.
îous avons eu le plus souvent recours, sont : l'Histoire de la Belgique, par Th. Juste; — Histoire de la ville d'Anvers, par E. Gens,
Les savants ont produit la troisième étymologie. C'est la seule, pensons-nous, qui puisse être admise. Elle présente tous les caractères de la vraisemblance.
Quand, au milieu du in° siècle, les Francs vinrent s'établir dans la Taxandrie, toutes les petites tribus d'origine germanique se confondirent avec eux et le plus grand nombre suivit Clodion, Mérovée ou Clovis à la conquête de la Gaule romaine.
Tandis que les Francs et ce qui restait des anciennes peuplades belgiques, abandonnaient les rives de l'Escaut, il s'était formé dans le Nord une ligue entre les Angles, les Saxons, les Jutes et les Frisons. Les Saxons se répandirent le long des côtes de l'Océan germanique, des bouches de l'Elbe à celles de la Somme. Ce littoral est désigné au ve siècle sous le nom de rivage Saxon, littus Saxonicitm. A mesure
Le Géant Druon Antigon promené dans la Cavalcade dite « Ommegang ».
que les Francs se retirèrent, les Saxons pénétrèrent dans l'intérieur des terres, et occupèrent les iles de la Zélande et les deux rives du bas Escaut. Leur nombre allait toujours grossissant, mais cette invasion trouva un dérivatif lorsque les aventuriers conduits par Hengist et Horsa, eurent abordé en Bretagne et fondé le royaume de Kent (455). Ceux qui demeurèrent sur le sol de la Belgique y avaient apporté avec eux les habitudes d'indépendance et les libres institutions de la Germanie.
Fondant leur liberté et leur force sur l'esprit d'association, ils formèrent ces Ghildes puissantes que Chariemagne lui-même ne put dissoudre, et dont la forte organisation les sauva plus tard de la tyrannie féodale. Une autre institution dont les Saxons semblent pouvoir revendiquer l'honneur, est celle des Ganerbiats (Ganerben). vastes associations d'hommes libres et possesseurs de biens, formées dans le but de résister aux brigands, si nombreux et si redoutables à une époque où le seul droit respecté était celui de la force, et
où quiconque portait une arme se prévalait hautement du droit du poignet (Faustregt) . Les membres de ces associations, dont les plus anciennes apparaissent dans le nord de la Germanie, vivaient en communauté dans des châteaux forts, où ils mettaient à couvert leurs richesses et leurs familles. Justement fiers de leur liberté, ils considéraient comme une sorte de titre de noblesse ce nom de Ganerbiens, ce qui a fait croire à tort à quelques historiens que c'étaient des associations de nobles. Le mot Ganerben semble provenir du celtique Gan, identique à l'allemand an, au hollandais et au flamand aan ou aen, syllabe préfixe marquant une idée d'accession ou de réunion — et de erben, héritages ; il signifierait donc l'union des héritages. Dépouillé du signe de la prononciation gutturale, ou simplement ramené à la forme allemande, Ganerben devient Anerben, et avec la prononciation dure du b, Anerpen.
Si l'on joint à celte remarque que, dans les anciens écrivains on rencontre aussi souvent le nom d'Anvers écrit Amverp que Antiverp, il sera facile de reconnaître, dans la population primitive du sol anversois, un Ganerbiat, Anerp, dont les membres, suivant le mode de désinence propre au bas allemand, se sont appelés Anerpenaers. La prononciation locale y aura introduit le ( et le tv; la forme la plus ancienne serait donc Amverp, qui se retrouve dans le français Anvers.
Cette étymologie, comparée à celles que nous avons citées plus haut, nous semble réunir tous les caractères de vraisemblance et de convenance qui, en l'absence de certitude, peuvent établir la probabilité, et, si elle venait à fixer toutes les opinions, elle consacrerait, pour notre active et libre cité, une origine digne d'elle.
ORIGINE, MŒURS, CULTE, GOUVERNEMENT, INDUSTRIE DES PREMIERS HABITANTS D'ANVERS.
A l'arrivée de Jules César en Belgique, le territoire de notre pays était occupé par cinq nations principales. De ces cinq nations ou tribus, l'une, les Ménapiens, était disséminée en partie dans la province d'Anvers. Les Ménapiens, ainsi que les autres tribus, étaient originaires de la Germanie. Ces peuplades avaient conservé les mœurs belliqueuses et les habitudes nomades de leur première patrie. Leurs demeures étaient de pauvres huttes, en forme de ruche; elles étaient isolées et situées soit sur la lisière d'un bois, le versant d'une colline ou dans les environs d'une source.
Pour se garantir de tout trouble dans la possession des plaines qu'ils habitaient, les Ménapiens les entouraient de haies robustes faites de jeunes arbres et d'épines; ces clôtures, entretenues soigneusement, étaient pour la solidité et la résistance aux attaques, comparables à un mur.
L'habillement des anciens Belges consistait en un sagum, ou saie; ce vêtement était fait de la dépouille des animaux qu'ils tuaient à la chasse. Les Ménapiens, au témoignage de Strabon, tissaient avec la laine de leurs moutons des étoffes épaisses et chaudes dont Us se confectionnaient des vêtements. A la chevelure on distinguait l'homme libre de l'esclave : une longue chevelure était le signe caractéristique de l'indépendance.
Les divinités que nos ancêtres adoraient étaient fort nombreuses : Odin, dieu de la guerre; Thor, dieu du tonnerre; Tuiscou, dieu des enfers, etc. Il y avait en outre une foule de divinités locales.
Les forêts servaient de temples; l'autel était une pierre, un tronc d'arbre ou l'arbre même. Dans les circonstances graves, les Belges consultaient des prêtresses, que leur culte admettait, et les oracles de ces pythonisses étaient écoutés religieusement.
Des sacrifices humains ensanglantaient certaines de leurs cérémonies religieuses : les prisonniers faits à la guerre, ou des esclaves en étaient les victimes.
La république était la forme du gouvernement des peuples de race germanique. Le chef, qui était électif, réunissait les hommes libres en assemblée générale; la principale de ces assemblées avait lieu le l" Mars. Dans ces réunions plénières, on discutait les intérêts du peuple, les guerriers étaient passés en revue et la paix ou la guerre était décidée.
L'armure complète des soldats se composait d'armes offensives; la pique ou framée, la hache d'armes à deux tranchants, le javelot, l'épée et la lance; et d'armes défensives, le bouclier, le casque et la cuirasse.
L'industrie des Belges était peu développée et s'appliquait aux besoins les plus immédiats.
De l'eau de mer, ils tiraient, par évaporation, le sel qui leur servait à assaisonner diverses viandesde la lame de leurs moutons, ils tissaient des étoffes qu'ils savaient nuancer.
La navigation ne leur était pas inconnue. Les Ménapiens et les Morins visitaient la Bretagne et 1 Irlande. Leurs vaisseaux, solidement construits de poutres de chêne, assemblées par des clous, avaient pour voiles des peaux flexibles cousues ensemble.
Telle était la Belgique lorsque Jules César vint en faire la conquête. Raconter les épisodes sanglants de cette longue lutte de sept années, les combats terribles que la liberté soutint contre la tyrannie "serait faire 1 histoire de 1 invasion romaine dans notre pays et nous entraînerait hors du cadre de cette notice Nous nous contenterons de dire quelques mots de la manière dont les premiers habitants d'Anvers se comportèrent en face de l'envahisseur.
DOMINATION ROMAINE. RÉSISTANCE DES MÉNAPIENS. LES PREMIERS MISSIONNAIRES CHRÉTIENS.
Lorsque Jules César entreprit la conquête de notre pays, il eut à livrer, aux peuplades qu'il rencontra d abord, de rudes batailles dont le sort ne dépendit point de la valeur, ni du courage de ses adversairesle génie romain seul eut raison de leur résistance héroïque.
Quand les Nerviens, les Aduatiques, les Eburons et les autres tribus durent enfin, après des défaites successives, livrer au conquérant le sol de la patrie, les Ménapiens, retranchés derrière leurs forêts et leurs marécages résistèrent obstinément aux légions ennemies. Les soldats romains, pour venir à bout de ces derniers défenseurs de la Belgique, durent employer la hache pour se frayer un chemin jusqu'à eux, et plus d'un légionnaire se vit arrêté dans son travail par la flèche meurtrière que lui lançait l'arbalète de l'adroit Ménapien
César dut se contenter d'incendier les villages abandonnés par les Ménapiens : triste avantage remporté sans lutte ! Et ce ne fut qu'au bout de trois ans de combats opiniâtres que tirent à traiter avec lui.
Témoin de leur vaillance, le héros Romain, de la veille, ses alliés du lendemain,
ces Belges indomptables consen-
qui se connaissait en hommes, rendit à ses adversaires témoignage bien précieux : Horum finter GallosJ fortissimi sunt Belga; dlt-il dans ses immortels Commentaires; Les Belges sont les plus braves des Gaulois' '
Aussi s'empressa-t-il de les admettre dans ses légions, et Pharsale vit ces loyaux alliés, ces valeureux soldats culbuter la puissance de Pompée et donner à César l'empire du monde.
La domination romaine dura quatre siècles et demi. Les Ménapiens continuaient à se livrer à la navigation comme l'atteste la colonie qui, au n= siècle, portait leur nom en Irlande; ils fournissaient également les marchés de Rome de porc et de bœuf salé, ainsi que de troupeaux d'oies, connues sous le nom d'oies germaniques
Le séjour ou plutôt le passage des Romains sur le territoire d'Anvers est attesté par la découverte de quelques antiquités déterrées en 1608 dans l'enceinte de l'ancienne abbaye de St- Michel.
Elles consistent en un cénotaphe de marbre rose, renfermant une urne cinéraire et deux petits bustes des lampes sépulcrales et des lacrymaloires. A ces vestiges d'un cimetière se joignent quelques traces dé l'existence d'un fort, sur l'emplacement d'une partie de l'ancienne citadelle.
On a découvert aussi, en 1812, un monument entre les villages de Zundert et de Rysberg, en creusant les fossés de la route d'Anvers à Bréda. C'est un autel élevé à la déesse Sandraudiga, la pauvre Cérès de ces pays incultes. La forme de cet autel et son inscription latine démontrent qu'il fut élevé sous la domination romaine
La civilisation romaine, déployant toute sa magnificence dans les villes de la Gaule, triompha peu à peu de la nationalité celtique; mais son influence se fit moins sentir dans la partie septentrionale, habitée par les tribus belges. Strabon, qui visita la Gaule sous le règne d'Auguste, nous a laissé un témoignage de la conservation des mœurs, coutumes, etc. des Ménapiens et autres tribus sous le joug de Rome.
« Une autre preuve, et une preuve des plus convaincantes, dit Schayes, du peu d'influence de la domination de Rome sur les mœurs et les coutumes nationales des Belges, c'est que, tandis que dans la plus grande partie des Gaules la langue celtique avait fait place à la langue latine, dans la Belgique actuelle le teuton continua toujours à être la langue dominante du peuple, surtout chez les Ménapiens, les Taxandres les Tongrois et les Nerviens septentrionaux. Plusieurs faits prouveraient même que l'introduction de l'idiome wallon, dérivé du latin, comme le provençal, le français, l'italien et l'espagnol, que l'introduction du
wallon, dans les parties de la Belgique où cet idiome est parlé de nos jours, n'aurait eu lieu que plusieurs siècles après l'expulsion des Romains. ■> En effet au Xe siècle, la langue flamande était en usage bien au delà des provinces situées de l'autre côté de la Lys, c'est-à-dire au moins dans toute la Picardie.
Ce fut sous la domination romaine qu'apparurent les premiers missionnaires chrétiens. Ils allaient à pied, appuyés sur un bâton à crosse recourbée et portant avec eux la pierre consacrée sur laquelle ils accomplissaient le divin sacrifice. Sans autres armes que la parole, ils renversèrent le formidable amas de superstitions qui s'était formé sur notre sol du mélange du polythéisme romain avec les croyances odiniques et celtiques. Parfois, pour prix de leur zèle, ils recueillaient la palme du martyre, comme saint Liévin, massacré par les habitants de Houthem, aux environs de Gand.
Le premier de ces apôtres qui vint visiter les Anversois, fut saint Eloi, évèque de Noyon et de Tournai; saint Ouen, son disciple et ami, écrivit sa vie. En racontant l'apostolat de saint Eloi, il parle des Anversois comme d'un peuple barbare, chez qui la lumière de l'Evangile n'avait jamais pénétré, et qui opposa aux prédications du saint la plus vive résistance.
A saint Eloi succéda saint Amand, évèque de Tongres ou de Maestricht, que les hagiographes regardent comme le véritable apôtre des Anversois. Il fonda, vers 660, l'église comprise dans l'enceinte du Bourg, et dédiée aux apôtres saint Pierre et saint Paul et plus tard à sainte Walburge. En 6g3 arrivèrent des moines irlandais du monastère de St-Colomban, et selon toute apparence, saint Willebrord, l'illustre apôtre des Frisons, prêcha aussi à Anvers. Ce n'est donc qu'au vme siècle que s'acheva la conversion des Anversois au christianisme.
D'après la chronique rapportée dans le Register der Oude Mandementen, aux archives de la ville, les moines du monastère de St-Frédégand, à Deurne, contribuèrent activement à la propagation du christianisme dans ces contrées.
Le pays fut encore redevable à l'influence de ces moines d'un autre bienfait. Après avoir rapporté la fondation du chapitre de Notre-Dame, le même chroniqueur ajoute :
« En reconnaissance de ce que ces moines et ces chanoines avaient fait pour le service de Dieu, le peuple s'en alla travailler pour eux, et même on alla endiguer le Waterland, de manière que la marée ne pût plus venir jusqu'à Deurne et que tout ce pays fût desséché et devint habitable. »
Ainsi, la conversion d'une grande partie de ses habitants au christianisme, la construction d'une digue ou chaussée faisant communiquer le Bourg avec la terre ferme, l'endiguement et [a conquête sur les eaux d'une vaste étendue de marais, formant aujourd'hui les Polders de Merxem, Eeckeren, Wilmarsdonck, Oorderen et Austruweel, tels sont les bienfaits dont le pays serait redevable au monastère de Deurne.