‹ Aonio PalearioChapitre 14 sur 23 · A BEMBO · texte numérisé non relu

A BEMBO

Si je ne connaissais l’élévation de votre esprit, j’imiterais le commun des hommes, et, dans les transports d’une joie immodérée, je vous féliciterais outre mesure de la nouvelle dignité qui vous est conférée. Mais comme je n’ignore pas que vous avez plus d’une fois refusé, avec une modestie qui vous honore, les hautes fonctions qui vous étaient dès longtemps proposées, je croirais méconnaître un si rare exemple de modération en vous traitant comme un homme auquel serait échue en partage une

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fortune aussi nouvelle qu’inespérée. Si grand , en effet, que soit l’honneur qui vous est décerné aujourd’hui, qui ne sait que vous auriez pu l’obtenir aisément, alors que vous étiez attaché à la personne de Léon X? N’avez-vous pas usé de votre crédit au profit de plusieurs candidats, décorés, grâce à vous, de la pourpre que vous ne recherchiez pas pour vous-même, sachant bien qu’il y a plus de mérite à disposer d’un tel honneur qu’à le recevoir? Le pape Paul III, se souvenant enfin de tant d’abnégation, vous appelle à l’œuvre dans le sacré-collége, et vous demande 'un concours qui (s’il ne tenait qu’à vous et à votre pieux collègue Sadolet) produirait les plus heureux fruits pour la religion. Mais, comme par la faute des princes et des principaux d’entre les j)euples, l’Eglise est ballottée sur une mer en furie, ce n’est pas sans raison que les hommes vertueux redoutent de vous voir condamnés à de si rudes labeurs, qu’il vous faille abandonner les études que vous aviez portées si haut par votre génie, et pour lesquelles on pouvait espérer le dernier degré de perfection entre vos mains. Sans parler des beaux écrits de Sadolet, que dirai-je de votre Histoire? Quelle attente n’excite- 1 -elle pas chez nos contemporains? Ils considèrent notre temps avec ses tristesses et ses misères comme

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un âge d’or, puisqu’il verra s’élever par vos mains un monument digne de l’estime et de l’admiration de la postérité. Je ii’hésite point à m’exprimer ainsi, afin que milles dignités ne puissent vous distraire des travaux par lesquels vous honorez votre siècle et votre patrie. Le sacré- collège pourra recevoir dans son sein d’autres prélats illustres, mais il ne trouvera plus d’autres Bembo, d’autres Sadolet. Je le dis à dessein, parce que je ne puis supporter l’injustice de ceux qui ne savent pas faire la différence entre les hommes. Mais puisque, dans tous les cas, les lettres doivent éprouver le dommage le plus sensible par la retraite de deux hommes éminents que réclame désormais le gouvernement de l’Eglise, plaise h Dieu que certains prélats, renonçant à leurs prétentions, se souviennent du précepte de saint Paul ; « Qu’il n’y ait que deux ou trois prophètes qui parlent, et que les autres écoutent. » Si votre vertu obtient tout le crédit qu’elle mérite, vous ne pouvez manquer de remettre l’Eglise dans l’état de prospérité que nous souhaitons. Ce qui me console dans les circonstances présentes, c’est qu’on n’apprécie jamais mieux la sagesse et l’intégrité unie au zèle de la doctrine, à l’expérience des affaires, que dans les temps difficiles et lorsque la société semble ébranlée sur ses fondements.

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Et VOUS qui, dès la plus tendre jeunesse comme dans l’âge mûr, avez su relever si haut les lettres misérablement décimes, maintenant que vous êtes parvenu à un poste si éminent, vous ne vous étonnerez pas de la confiance que mettent en vous les hommes de bien, et vous la justifierez en essayant de rendre à l’Eglise chrétienne sa splendeur et sa pureté primitive. Adieu.

A CURIONE

Je vous envoie, avec cette lettre, le portrait de votre fille Dorothée, fait d’après nature et sans vain artifice ^ Si j’eusse été présent à la première séance, j’aurais demandé à l’artiste de la dessiner de profil, en ne montrant qu’un des côtés du visage, comme dans les anciennes médailles. Mais c’est l’opinion de presque tous les peintres de notre temps que la ressemblance est mieux rendue dans un portrait de face qui laisse voir complètement les yeux et la bouche. Celui que je vous transmets est d’ailleurs très ressemblant, quoique Dorothée soit plus belle. Son

^ En partant pour l’exil (1542), Curione avait laissé à Lucques une fille au berceau, Dorothée. Elle grandit en Italie et ne revit jamais ses parents. Son portrait est conservé au Musée de Bâle, avec une inscription de la main de Paléario.

APPENmCE.

visage, où se peint toute son âme, est orné d’une merveilleuse pudeur. Se.s yeux, pleins d’expression, attestent une gravité au-dessus de son Age, tempérée par la douceur et je ne sais quelle grâce enfantine. Ses joues sont faiblement colorées, comme l’indique la toile, et rien n’égale la transparence de son teint. Sa stature est moyenne, sa taille légère et bien prise, et tous ses mouvements révèlent cet accord que les Grecs nomment harmonie. Les regards se fixent-ils sur elle, ses joues se peignent aussitôt des vives couleurs de la vertu. Je ne saurais omettre un point que vous estimez par-dessus tout : elle a pour guides et pour modèles dans la vie chrétienne deux dames très distinguées , Angela et Felice, qui l’élèvent libéralement et la portent pour ainsi dire dans leur cœur. Je n’ai jamais vu de mères si tendres , qui sachent mieux se faire aimer des enfants d’autrui. Mais ce mot est presque une injure pour elles, car l’une et l’autre chérissent Dorothée comme leur fille, et rivalisent de tendresse et de soins. Puisse le Dieu tout-puissant les protéger et les conserver ! Il est, de nos jours, peu de femmes douées à un si haut point de cette vertu de la charité qui languit et s’éteint presqiie partout. Que le Christ notre Seigneur vous garde ainsi que nous, et vous soutienne par sa vertu. Je ne vous dis rien

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de mes affaires, parce que vous avez déjà reçu deux lettres à ce sujet. Adieu.

Lacques, 1552.

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