‹ Aouïna, la nièce du curé; souvenir d'AfriqueChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Dans un vaste cirque de rocs gris et bleus s'éleva it à pic, couronné de plusieurs pieds d'une terre rouge d'ocre, s'étendait au soleil un gros village fortifia, c'est-à-dire simplement pourvu d'un mur d'enceinte en torchis, troué comme une écumoire par les balles françaises. Sous cet abri, les gourbis ni calcinés entouraient une forte bâtisse en pierre de taille de toute provenance et de toute couleur, juchée sur une éminence naturelle au milieu de l'enceinte., et protégée elle-même par un mur solide. Les Français, en passant par là deux jours avant, et en chassant les défenseurs à coups de fusils et d'obusiers. avaient respecté cette espèce de Kasbah, difficile à démolir, et s'étaient contentés de graver avec leurs couteaux, dans la pierre, des exprès- soit insignifiantes, suit

injurieuses généralement à l'adresse de la propriétaire, de celle qu'on appelait depuis deux ans, dans toute la Kabylie, Emiret-el-Djydl, « la Commandante des Montagnes ». Et déjà, derrière eux, le village se repeuplait: les femmes y avaient rapporté, dès le crépuscule tombant, qui sur sa tête ou sur son dos, qui sur de petits ânes maigres, les grandes jarres en bois sculpté, les ustensiles de ménage et les tapis qui, pour la masse, composaient presque tout le mobilier, pendant que les hommes, retirés dans les sinueux détours et les grottes naturelles qui s'ouvraient dans les hauts rocs, concertaient

un plan il*' revanche el fondaient activement des balles.

Elle était venue, la revanche, et l'ivresse du triomphe allumait tous les regards. Sur la pente gazonnée qui montait au bord], s'allongeaient, à petite distance l'un de l'autre, trois espèces de tas bigarrés, d'un ton rouge brun, qu'on eût pris de loin pour des amas réguliers de pierre sombre, comme ceux que nos cantonniers entassent le long des routes. De près, cela prenait des reflets étranges et des formes grimaçantes; une odeur fade de cadavre s"en exhalait.

C'étaient les têtes des soldats du 10e, scrupuleusement rangées par tas de cent chacun; celles qui dépassaient le sinistre total étaient dressées aux angles et dans le milieu, selon une certaine symétrie coquette, sur des bàton> taillés cxi nés en pals. La foule des gamins, la plupart nus, grouillait autour, mais à distance, et lançait à ces restes de l'ennemi abhorré des poignées de petits cailloux avec accompagnement d'injures variées, sous le regard de placide encouragement des mamans, que cette démonstration soulageait un peu de leur tristesse au seuil de leurs pauvres habitations sans toit, noircies, à demi tombées, parfois même encore flambantes.

Le capitaine du Bourdais, amené de nuit au bord} pendant le sommeil général, — car, de jour, il n'y sciait pas arrivé vivant, — attendait dans une grande pièce meublée de deux coures et d'un grand tapis l'arrivée de la Commandante des montagnes. Son regard attristé s'égarait par moments sur les tas de tètes coupées; mais il le détournait aussitôt, avec un bâillement, pour ne pas se départir du calme dont i! s'était fait une loi par devant l'ennemi, quoi qu'il pût advenir, t ssis nonchalamment dans un coin, et philosophique] igné à tout, d'après l'adage cruel du troupier ne meurt qu'une fois », fumait avec conviction sa bouffarde, et corrigeait de temDS à autre les petites imper-

fections qu'il découvrait dans sa tenue, afin de ne point paraître « mal ficelé » devant les kabyles. Il avait vu trop d'Arabes, de combats, d'hommes tués et de têtes coupées, pour s'émouvoir outre mesure de sa situation et du spectacle qu'offrait le douar.

Gomme du Bourdais, après avoir absorbé une tasse de lait de chèvre avec des galettes à l'anis, regardait pour la quatrième fois l'heure à sa montre, un grand mouvement, puis les sons de la musique et les you-you joyeux des femmes lui annoncèrent l'arrivée d' Aouïna. Précédée d'une double ligne de drapeaux et d'un peloton de chaouchs enrubannés qui écartaient sans façon la foule grouillante à coups de canne, suivie d'un peloton de cavaliers le fusil haut, entourée d'une vingtaine de chefs et de notables, vêtus de blanc, la Commandante des montagnes se dirigeait au petit galop vers le bordj.

En passant auprès des têtes amoncelées, elle eut un geste de répugnance, et donna brièvement un ordre. Ses compagnons parurent étonnés; mais, devant l'air impérieux de la jeune femme, ils s'inclinèrent et appelèrent les anciens ou administrateurs du village en leur enjoignant de faire creuser une grande fosse au pied des rochers, et d'y ensevelir les têtes dans un lit de chaux.

Aouïna, sautant légèrement à bas de sa monture, était entrée dans le bordj. Un instant après, un chaouch vêtu de bleu se présentait au capitaine avec quatre des notables, et l'invitait à le suivre devant YEmiret-eî-Djyâl. Du Bourdais fit mi signe d'assentiment, appela du geste son soldat, qui déploya aussitôt le fanion blanc, et fut introduit dans une vaste pièce oblongue du rez-de-chaussée, qui occupait toute la largeur du fond du bâtiment. A l'un des bouts, Aouïna siégeait en costume mauresque simple et riche, visage découvert, assise sur des coussins, au fond d'une de ces grandes niches qui abondent dans les constructions arabes; un khodja (secrétaire) était accroupi

à ses pieds; une double haie de grands personnages, tous d'importance à première vue. s'ouvrait devant la jeune souveraine des Kabyles. Le capitaine chercha vainement du regard une autre femme; il n'y en avait point.

Il s'inclina gravement, s'avança et tendit à Pauline un pli au cachel dn gouverneur général :

n Mademoiselle., dit-il, voici qui

— Madame, corrigea Àouïna avec un sourire Je ne suis

pas mariée, mais c'est dans le grade »

Elle jeta un coup d'œil circulaire et reprit aussitôt : « Capitaine, je ne puis vous entendre devant les chefs que dans leur langue. Parlez-vous l'arabe?

— Je l'entends assez bien, Madame, mais je ne me cha pas de le parler couramment. »

Elle parut contrariée. Puis, tout à coup, elle se mit à rire et frappa dans ses mains. Un domestique nègre se présenta :

« Qu'on amène ici le grand prisonnier vêtu de noir, Y mil éma fiançais, » commanda-t-elle.

Aines une courte attente, le prisonnier démandé apparut. ut un grand homme sec, de trente-sept à trente-huit ans, correctement vêtu d'une redingote noire et d'un pantalon gris; mais ses vêtements avaient, hélas! subi de graves accidents de route el laissaient pendre, de-ci, de-là, des lambeaux considérables d'étoffe, qui découvraient le linge du dessous. Néanmoins, avec son crâne légèrement dégarni au sommet, ses petits favoris frisottants clairsemés, et ses grandes lunettes bleues abritant des yeux d'un pris pâle et indécis, II. le procureur Courtézaud produisait encore un assez bel effet de paravent.

« Vous ici! Vous prisonnier? s'était exclamé dn

Bourdais en lui tendant la main.

— Hélasl articula simplement l'homme de loi Ce n'esl

M. le procureur Courtézaud produisait encore un assez bel effet de paravent.

pas de m'y trouver qui m'est le plus pénible, c'est la situation dans laquelle je suis obligé d'y paraître; elle n'est pas digne d'un magistrat. »

Aouïna regardait tour à tour les deux Français..... Un éclair

de malice endiablée passa dans ses yeux N'avait-elle pas

là, impuissants et à sa dévotion, ses deux anciens soupirants dePhilippeville, subitement réunis par un commun malheur ?. . .

Elle se composa peu à peu, et expliqua au procureur que, puisqu'il passait, pour très fort en arabe, il allait servir d'interprète entre elle et le capitaine envoyé par le gouvernement.

« Je..... je connais parfaitement la langue arabe, observa Courtézaud, et j'en ai lu à peu près toutes les productions. Mais je ne sais pas si mon accent si ma manière de prononcer est la même que celle de ces Messieurs, — il désignait du geste l'assistance, — car j'ai mes idées sur ce point, et

— Allez toujours, fit obligeamment Aouïna. Je serai là pour vous aider. »

Elle expliqua ses intentions aux notables, dont le visage renfrogné se détendit aussitôt dans une large expression de satisfaction. Puis elle fit rompre le cachet, et lut la lettre du gouverneur, qui était conçue en arabe et en français. Elle la passa ensuite à son khodja, qui lut tout haut le texte arabe.

La première partie du document était générale. On y engageait la fille de Sidi M'Bareck à se rappeler les bienfaits de ceux qui l'avaient recueillie, à cesser de jouer un rôle qui ne pouvait appartenir à une femme, et à séparer sa cause, elle Française par l'éducation, de celle des montagnards, qui ne tarderaient pas à succomber dans une lutte par trop inégale. On lui promettait, en échange, de la remettre en possession des biens de son père, et on la laissait libre de débattre ellemême avec le représentant du gouverneur général les demandes qu'elle croirait devoir formuler dans son intérêt privé.

124 A0UINA, LA NIECE DU CL'i'.É

Devenue le point de mire de vingt paires d'yeux brillants, Âouïna eut un geste de dédain, et s'écria en français d'abord, en arabe ensuite :

<< On ne répond même pas à cela. Passons! »

Elle lut sur les physionomies l'effet de ses paroles, et commanda :

« Ahmed ben Meraki, continue de lire. »

Le secrétaire lut la seconde partie. Elle concernait les prisonniers et leur échange, à des conditions que le capitaine du Bourdais avait plein pouvoir de traiter.

« Ah, voilà du positif, dit la Commandante des montagnes, Monsieur CourtézMd, approchez et traduisez avec soin, je m 'lis prie. »

Une lueur géniale traversa le cerveau du procureur, il murmura tout bas :

« De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace!

Comme Danton! Je crois que je tiens ma liberté, cette fois. »

Et, se retournant avec majesté, il demanda d'un ton grave et ample :

« Il faudrait d'abord établir à quelles conditions je puis

prêter mon contours, jeune fille. Car si je le refusais!

A pies tout, c'est mon droit!

— Evidemment, repartit Aouïna de sa voix nette. Mais moi, je tous ferai couper immédiatement la tète par mon chaouch, si vous refusez. A vous de choisir. »

Le magistrat eut un tel sursaut que ses lunettes en tom- !» reiit. || s'empressa de les ramasser.

souffla du Bourdais qui avait compris. Acceptez, morbleu ! »

Courtézaud avec soin ses verres bleus, les rajusta

sur la racine de son ne/, et reprit avec hésitation, d'une voix qui chevi rement :

« Je je Après ra'ôtre consulté avec mes amis, je

défère à leurs à leurs vives instances en acceptant

Hum! Il me semble pourtant que que ceci pourrait

s'appeler Hum!... . la carte forcée

— Tout ce qu'il y a de plus forcé, dit paisiblement Aouïna. Mais dépêchons-nous un peu. Si vous devez traîner comme ça tout le temps, j'aime autant vous faire expédier de suite par Kaddour. »

Cet argument eut pour effet de faire incontinent rentrer le prisonnier dans le vrai de la situation. Il déclara d'un ton mélancolique :

« Je suis prêt. »

Aouïna fit signe à la Djemmâa (le Conseil) de se serrer autour d'elle, et reprit en arabe :

« Demandez à l'envoyé français quelles sont ses propositions pour le rachat des prisonniers. »

Du Bourdais, après avoir attendu la traduction, répliqua :

« Nous offrons deux prisonniers valides pour un soldat français, deux chefs pour chacun des officiers, le marabout Si Elhadj-Mezrong-Djilali, que nous avons capturé avant-hier dans sa zaouïa de Tafarine, contre M. le docteur es lois {ouléma) Courtézaud, ici présent; les frais d'échange à notre charge. Nous acquitterons les dépenses d'entretien de vos prisonniers. »

La Commandante, qui avait écouté impassible, invita du regard l'interprète à traduire. Celui-ci commença. Mais, à mesure qu'il parlait, un vif étonnement se peignait sur toutes les figures, avec diverses expressions de raillerie, de doute, de colère; il se tut à la fin.

Les apostrophes éclatèrent aussitôt de tous côtés.

Aouïna réclama le silence en agitant la main, et fit parler successivement plusieurs des notables; après un court débat, le plus vieux lui adressa un bref discours; toutes les têtes

s'inclinèrent en signe d'acquiescement, et la jeune femme reprit la parole en français :

« Monsieur Courtézaud, personne n'a compris ce que vous

vouliez dire. Est-ce là votre manière de parier l'arabe?

Ce n'est pas de l'arabe, cela, c'est de l'iroquois »

Le procureur se sentit rougir. Il affermit sa voix, et risqua cette observation :

« Il est possible que, dans mes études à l'École des langues orientales, j'aie négligé de rechercher et de pratiquer les défectuosités, les les déformations et barbarismes plus ou

moins nombreux qui constituent le dialecte semi-berbère de

certaines tribus de cette région Mais j'affirme que mes

expressions sont claires, littéraires, correctes, conformes en tous points à celles d'Edrisi, d'Ibn-Khaldoun, de Batouta...,. et à la Lexicologie du professeur Bernier. Ces Messieurs auraient-ils la prétention d'infirmer Bernier? ou ignorent-ils l'autorité dont il jouit comme arabisant dans l'Allemagne du Nord et les pays Scandinaves? »

11 couvait d'un œil vainqueur la Djemmâa, à laquelle Aouï'na expliquait les arguments du savant procureur; tous les yeux s'arrondissaient de surprise, et le considéraient avec d'iutraduisibles expressions. A la fin, un rire fou s'empara de l'assemblée, les exclamations se croisèrent, le tumulte recommença.

La présidente, à force de s'agiter, parvint à introduirequelques brèves observations. Aussitôt les rires se calmèrent et un sentiment de sympathie mêlée de défiance se peignit sur les physionomies.

iirtézaud s'en aperçul : il glissa un regard de remerciement

à la jeune Commandante, et se composa une attitude aussi

digni i redingote déchirée, que s'il avait été sur son

procureur, (ouvert de sa grande robe à épitoge

d'hennii - i taqne a valons d'argent.

r.n-fc

La jeune cheffesse le fixa d'un œil malin et lui dit à brûlepourpoint :

« Il paraît que vous m'avez fait l'honneur de demander ma main, dans le temps? »

Le prisonnier, décontenancé, s'inclina, pendant qu'une vive rougeur montait au visage de du Bourdais, qui murmura in

petto : « Cette mâtine-là abuse de la situation Est-ce que je

vais avoir mon tour? Ça pourrait être très gai pour elle, mais pas pour moi!

— Eh bien! poursuivit Aouïna, il vaut mieux pour tous

deux que les choses en soient restées là Vous voyez que

nous aurions eu de la peine à nous entendre. »

Gourtézaud essaya de sourire et chercha un biais conciliant « Mademoiselle n'a-t-elle pas été élevée à Lyon?

— Oui, et vous?

— Moi? Moi? marmotta le magistrat ahuri Je

suis né à Is-sur-Tille, Madame; j'ai fait mes études au collège de Bourg, et mon droit à la Faculté de Dijon

— Voilà, dit Aouïna. Vous avez l'accent d' Is-sur-Tille; ces Messieurs ont le tort de ne pas l'avoir compris. C'est pourquoi ils m'ont donné pouvoir de traiter directement avec M. du

Bourdais, s'en remettant à moi de la traduction Vous pouvez

vous retirer. Je vous promets, en souvenir de l'estime que vous eûtes jadis pour ma petite personne, de n'être pas trop exigeante au sujet de votre mise en liberté. »

Courtézaud, vexé et flatté tout ensemble, crut devoir esquisser quelque reconnaissance et hasarda cette phrase pâteuse :

« Je constate avec plaisir que Mademoi Madame Ben-

Sliman sait joindre l'esprit à l'équité Tout à l'heure) elle

a noblement défendu ma cause contre ces Messieurs, et je la remer

— Votre cause? interrompit Aouïna très agacée. Ils avaient envie de vous faire assommer à coups de matraque; je leur ai dit. pour les calmer, que vous étiez fou (1); ça a mordu.

— Je suppose du moins que Madame ne le pense pas? » s'écria Courtézaud indigné.

La Commandante bondit sur ses pieds, le foudroya du d el répondit avec colère :

« Certes non Je vous tiens seulement pour un fameux

imbécile! Kaddour, emmène cet homme. »

La Djemmâa, qui avait assisté impassible à ce colloque, se Mira de nouveau, et délibéra sur les offres de du Hou; dais.

« Nos Amincs, lui dit Aouïna, savent que vous avez l'ait de nombreux prisonniers sur Bou-Barghla, et trouvent votre chiffre de rançon peu élevé,

• — Soit, fit le capitaine. Nous ne craignons pas de vous rendre quelques combattants: ce n'est pas cela qui influera sur

Pissue des affairas Mettons trois Arabes contre un Français,

et trois chefs contre chaque officier.

— La proportion est pins juste, gronda en sourdine la voix du soldat qiii se tenait immobile en arrière, appuyé sur la hampe

de son fanion parlementaire Juste celle qu'il nous faut

pour battre l'ennemi »

Si contenue qu'eût été s.i voix, elle était parvenue à l'oreille exercée de Pauline, qui lança un regard courroucé au chasseur.

« Non. fit-elle d'un ton acerbe. Un Arabe contre un Français, un chef contre un officier, Mes hommes valent les vôtres. Nous n'avons pas besoin de vos cadeaux. »

Du Bourdais retint un sourire devant ce naïf orgueil, et se contenta d.' dire :

il ont un grand respect pour les fous, qu'ils appellent les

Heu.

« Je ne demande pas mieux, si toutefois la Djemmâa accepte vos généreuses réductions. »

La cheffesse avait rougi L'Arabe est, par nature, plus

diplomate que l'Européen.

Il ne serait pas facile d'amener la Djemmâa à consentir à dételles conditions. Le capitaine le savait fort bien

En effet, malgré les savants ménagements qu'y mit Aouïna, les notables se récrièrent tous ensemble et l'accablèrent de reproches. Le capitaine s'était un peu reculé. Il profita du tumulte pour dire à son chasseur :

« La voilà dans un mauvais pas, elle pourrait bien y laisser

de forts lambeaux de son prestige C'est pourtant à vous

que nous le devrons. Sic transit gloria mundi.

— Ne parlez pas arabe, mon capitaine, répondit naïvement le vieux soldat, on vous comprendrait. Quant à cette gaillarde-là, sauf votre respect, elle s'en tirera tout de même, allez.

» On m'a raconté, quand j'étais petit, que du ' temps qu'il n'y avait en tout qu'un seul couple sur la terre, c'était Eve

qui avait mis dedans son mari Et je crois bien que si Adam

avait été quatre au lieu d'un, ils y auraient été mis tous les quatre, pourvu qu'elle voulût bien s'en donner la peine. »

Du Bourdais n'eut pas le temps d'admirer la profondeur philosophique de son porte-fanion, car la Commandante des montagnes, après avoir coupé court à toutes les objurgations par quelques mots impérieux, se retournait vers lui pour conclure d'une voix tranchante :

« Ces hommes-là veulent ravoir les prisonniers de leurs

douars Ils ont raison. Moi, je n'ai pas deux paroles; je

ne reviens donc pas sur mes conditions. Vous direz au gouverneur que l'échange se fera à égalité, comme je l'ai déclaré. Mais je demande, par égard pour les familles qui réclament leurs parents, le double de ce nombre en surplus, contre ran-

çon payée. Le { i iverneur en fixera le prix, je m'en remets à sod honorabilité : ainsi, tout le monde sera content. » Le capitaine demeura surpris. Il finit par demander :

« Et en supposant que le général accepte, ce qui est

fort douteux, qui payera?

— Moi, dit fièrement la jeune fille. N'avez-vous pas pour garantie tous les biens de mon père?

— Ils sont saisis, murmura l'officier.

— Ah! fit âprement Pauline, je rapprends Ça ne

m'étonne pas Mais j'ai l'héritage de mon oncle, Jlamoun-

Tahar, qui n'est pas saisi, et GO 000 francs en or ici même, dans la chambre à côté Décidez-vous, voyons. »

Du Bourdais, frappé de l'énergie de cette fille qui n'avait

pas vingt ans, la regardait sans parler Peut-être sentait-il

veiller en lui, avec plus de précision, le sentiment romanesque qui l'avait porté, quatre ans auparavant, à la demander en mariage; peut-être aussi Aouïna lut-elle dans ses yeux, car elle ajouta vivement :

« Vous connaissez les Arabes En ce moment, ils nf obéissent; ils acceptent ce que je voudrai. Profitez-en, capitaine, je ne réponds pas de demain, pas même pour votre sûreté, b

Du Bourdais étendit le bras et dit gravement :

— Au nom du gouverneur général, j'accepte vos propositions, sons celte seule réserve : c'est que la rançon dont vous parlez sera payée, non en argent, — la France n*en prend que de ses

:i\. el comme châtiment ougage de soumission, — mais en

denrées : blé, orge, bétail, sur un tarif qui sera convenu demain

lé fondé de pouvoir du général de Saint-Arnaud.

— Ci st dit, » fit simplement Aouïna.

Elle se tourna vers les chefs el leur tint un petit discours, ou le capitaine crut démêler qu'elle esquivait adroitement le Ju '< ravitaillement » de l'ennemi, et le pré

tait comme un simple marché dont, sans doute, elle avait secrètement l'intention de faire les frais, en laissant croire aux Aminés que c'était la France qui payait. Sans se préoccuper de ce qu'on pensait autour d'elle, la Nièce du Curé appela en battant des mains, et commanda à son nègre :

« la Salem, djibnaél Kaoua (1). Elle désigna au capitaine un coussin auprès du sien. La Djemmàa s'assit en cercle, les jambes croisées ; le pur moka arriva brûlant, sucré d'avance à la cassonnade, et fut versé dans les petites tasses de fine porcelaine sans anses, posées elles-mêmes dans une espèce de coquetier en filigrane d'argent; la nouba (2) de la Commandante se rangea dans la cour intérieure et donna sa mélancolique aubade.

Puis le capitaine, averti par son hôtesse qu'elle avait l'intention de ne le congédier qu'à la nuit, et qu'elle lui désignerait un chemin sûr et peu fréquenté pour gagner la division Saint-Arnaud, échangea avec son entourage les politesses exigées par l'usage, tout aussi méticuleuses et strictes dans les gorges des monts Babors que le plus officiel des protocoles au palais de l'Elysée.

Comme il se retirait, un souvenir le frappa soudainement. Il s'arrêta en s'écriant :

« Et l'échange de M. Courtézaud? Nous n'avons rien

conclu là-dessus. »

Aouïna inclina sa jolie tête brune chargée de perles et de corail, et partit d'un éclat de rire mélodieux :

« Je vous en fais cadeau, dit-elle; ce sera pour la réjouissance, comme dans les boucheries de Lyon Que voulezvous que je fasse d'un être pareil? »

Du Bourdais ne se sentit pas la charité de protester en

(l ) « Salem, apporte-nous le café. »

(2) Musique indigène.

faveur de son ex-rival, si piètrement coté ; il se contenta de dire par devoir :

« Entendu! Je vous promets de vous faire renvoyer au

plus tôt le vieux marabout Tafarine. »

Pauline constata d'un coup d'œil que les chefs ne l'observaient pas. et répliqua vivement :

« Non,, non! Gardez-vous en bien! J'en ai assez de

ens-Iâ Faites de lui tout ce que vous voudrez : fusillez-le

si cela vous plaît; je ne le réclamerai jamais Si vous saviez

ce qu'ils me font souffrir! Je vous rends le Courtézaud

pour rien C'est ce qu'il vaut A ce soir! »

Un peu abasourdi par cette sortie confidentielle et par cette promesse de le revoir, l'officier se promenait dans sa chambre, et roulait pensivement une cigarette. Son fidèle chasseur, qui avait repris possession de son coin et rallumé sa hou (Tardpermit de lancer une nouvelle remarque de son cru :

<( Elle les a eu vite retournés, tout de même, plus vite encore que

je n'avais dit, mon capitaine. Ah ! la femme ! la femme !

Ce quelle vous a de venin! Je serais moins embarrassé

devant six Bédouins armés, avec mon sabre seulement, que

devant une finaude comme celle-là N'empêche qu'elle

n'aime guère ses chers concitoyens, tout en ayant l'air de les

défendre Ça se voit assez si elle osait! mais il va

l'orgueil qui la retient ce diable d'orgueil Partout le

même. »

lu nègre entra, portant sur sa tête la dhiffa, le repas d'hospitalité; le chasseur s'empressa d'aider aux derniers préparatifs, et du Bourdais se mit à table, de plus en plus songeur.

Il était plus de dix heures; de grosnuaivv interceptaient en partir la faillie lueur des étoiles, et l'obscurité était complète, quand l'officier et le soldat, qui attendaient le signal du départ,

Il les guida sans bruit par un sentier tortueux.

furent avertis avec précaution par le nègre qui les avait servis dans la journée. Il les guida sans bruit, par un sentier tortueux, jusqu'au pied des hauts escarpements rocheux, à dix minutes environ du douar, et s'arrêta tout à coup à côté d'un long tumulus de terre fraîchement remuée. Deux hommes y tenaient par la bride les chevaux des Français. Un troisième cheval attendait tout sellé en tondant l'herbe épaisse. Le nègre fit signe d'attendre, prononça discrètement un chouia, choaïa, et s'en revint d'un pas léger au bordj.

« Attendre quoi? » murmura le soldat Et il ajouta,

comme pour répondre à une supposition intérieure du capitaine :

« C'est une selle d'homme, pourtant, avec des étriers joliment longs, merci ! »

Du Bourdais, fortement impressionné, marchait lentement le long du tumulus. Une forme blanche se leva soudain à côté de lui ; il reconnut Aouïna.

« Oui, dit-elle doucement sans attendre son interrogation.

J'ai fait ensevelir ces pauvres têtes qui me faisaient mal à voir

Je priais pour les morts Que voulez- vous? nous sommes

encore sauvages, nous autres mais je m'efforce de les civiliser Je me suis assigné cette tâche..... Après tout, n'avez-

vous pas, dans vos superbes villes d'Europe, de bien plus réelles et pires sauvageries que celles de mes pauvres montagnards? »

Le capitaine se taisait. Elle lui mit la main sur le bras :

« Quand j'étais encore une enfant, et vous encore un peu

romanesque, sans doute, vous m'avez désirée pour femme,

comme ce cet ostrogoth de juge. Je vous estime, capitaine;

si j'avais dû me marier, votre recherche m'eût été vraiment

honorable. Mais je ne me marierai jamais, sachez cela!

Chacun suit sa destinée J'ai tout un peuple à relever

136 AOIINA. LÀ NIÈCE DU CUBÉ

Kl. do reste, j'avais déjà l'ait mon serment là-dessus avant de

savoir où me pousserait la fatalité Je vivrai et mourrai

fille

— Un serment? répéta du Bourdais surpris A qui

donc? »

Elle baissa la tête et murmura involontairement, si bas qu'il l'entendit à peine :

« Là-bas, à Lyon A Elle un soir de décembre

Oh! c'était beau! C'était l'Immaculée-Conception Tout

Lyon étincelait de lumières, de chants J'aurais voulu [n'appeler Marie, moi aussi »

Après un court silence, elle reprit :

« Voici les trois épées des officiers capturés. Vous les leur rendrez tout à l'heure; on va vous conduire vers eux. Mes hommes voulaient les garder comme trophées; je n'ai pas voulu. Dites-le-leur »

Sa voix s'altéra un peu :

« Ils vont revoir leurs amis puis leurs familles Ils

oui des familles, eux Dés mères, uV> femmes, dessœurs

El nous?

— J'ai encore mon père, et une bien excellente sœur, <lit doucement le capitaine ému: tenez, je porte là un souvenir d'elle. »

11 tira de sa poitrine un médaillon d'or cl le montra à la jeune Arabe :

« C'est précisément uue vue microscopique de Fourvières, que ]«■ lui achetai un jour que nous y étions allés tous deux, pour un vœu qu'elle avait l'ail à mou sujet, pendant la dernière expédition contre le .Maroc Elle l'a lait bénir et me l'a passé au mu l'an dernier, quand j'ai été rappelé en Afrique après un congé de santé. »

Aouïna tenait le petit bijou dans ses mains :

« Voulez-vous me le donner? » dit-elle brusquement, d'un ton à la fois suppliant et impérieux.

Le capitaine recula étonné :

« Oh! n'ayez pas peur, il ne sera pas profané J'aime

beaucoup Notre-Dame de Fourvières Vous direz à votre

sœur que je la remercie, que je l'aime; oui, que je l'aime comme une sœur Et vous, qui avez un cœur droit et honnête, vous penserez à moi comme un bon frère Je vous le

rendrai de loin »

Elle avait disparu dans la nuit, emportant le méda ilon.

Avant que du Bourdais, immobile et indécis, eût pu reprendre son sang-froid, la longue silhouette du procureur se dressait à côté de lui, et sa voix emphatique troublait le silence :

« Enfin, me voici; mon cher capitaine A quoi songezvous donc tout seul? Je crois qu'il n'y a pas de temps à

perdre, et que nous ferions bien de filer rondement avant que ces sauvages ne se ravisent. On vient de me conduire jusqu'ici. Les chevaux nous attendent. »

Les deux hommes revinrent vers le chasseur et enfourchèrent leurs montures.

Le soldat les imita en disant :

« Mon capitaine, le nègre m'a indiqué où nous trouverons les prisonniers délivrés. Si vous le permettez, je vais prendre la tête de la colonne.

— Déjà? murmura du Bourdais sans attendre les

siens? Voilà une marque de confiance bien robuste, à

laquelle il faudra se hâter de répondre..... et bien héroïque, car elle l'expose terriblement aux rancunes de tout le monde »

Les chevaux avaient pris le petit galop. Moins d'un quart d'heure après, ils s'arrêtaient devant un fourré, dans l'ombre duquel stationnaient les 22 prisonniers, entourés d'une garde armée.

Sans (lire un mot, les Kabyles jetèrent leurs longs fusils en bandoulière et se retirèrent par le chemin qu'avaient suivi les cavaliers

On s'embrassa entre Français.

Chaque homme avait reçu une petite provision de vivres. On se mit donc immédiatement en marche dans la direction indiquée par le chef des Kabyles.

• Du Bourdais formait l'arrière-garde avec le procureur. Celuici interjeta tout d'un coup :

« Comment la trouvez-vous, cette petite Aouïna ? »

L'officier répondit gravement :

« Je crois qu'il y a peu de femmes qui la valent au physique, et peut-être encore moins d'hommes au moral.

— Permettez, permettez, mon cher, fit un peu aigrement

le magistrat Au physique, oui, je vous le concède, elle est

très bien elle a même embelli Mais, au moral, je trouve

quelle a beaucoup perdu L'avez-vous vue commander?

Quelle fantaisie! Elle n'a aucune idée de ce que doit être

la loi

— Ah oui, la lôa! dit le capitaine. En effet, elle m'a

eu l'air d'être sa loi à elle-même, et un peu aux autres par moments C'est comme ça en Kabylie, que voulez-vous ?

— C'est très mauvais, s'écria Courtézaud; sans un code de lois, pas de nations, entendez-vous; pas de police, pas de civilisation, pas de sécurité

— Pas de procureurs, observa du Bourdais.

— Et puis, acheva Courtézaud, en baissant confidentiellement la voix, elle manque totalement de convenances, pour une fille élevée m couvent Elle ne vous a pas fait d'impolites

— A moi? non, je vous assure.

— C'est que vous n'y avez pas pris garde. Je vous affirme <fu'ell I peu polie, je dirai même grossière par instants

J'avais eu jadis des intentions à son sujet, mais j'y ai bien renoncé, allez Elle peut chercher ailleurs »

Du Bourdais, comprimant un éclat de rire, poussa son cheval vers la tête de la colonne.

Le lendemain, cà 9 heures du matin, elle arrivait sans accidents au campement de Saint-Arnaud.

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