‹ Aouïna, la nièce du curé; souvenir d'AfriqueChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La corvette à vapeur le Titan chauffait dans l'ancien port d'Alger, devenu le port militaire français; des flots de fumée noire traversée de rouges étincelles sortaient de sa haute cheminée, et, rabattus par le vent d'Ouest, venaient envelopper d'un nuage roussâtre, constamment dissipé et renouvelé, les embarcations et les chalands qui se pressaient nombreux autour des flancs noirs du navire. C'était un tohu-bohu d'appel^ d<? commandements brefs, de cris d'animaux mêlés à des voix d'hommes, que dominaient par moments les roulements aigus des sifflets de bord, marquant la mesure pour les manœuvres de force, ou transmettant à distance les ordres du second commandant aux embarcations. Peu à peu, la cohue devint moins pressée, les grands chalands commencèrent à retourner à vide, remorqués par les canots de la direction du port, tand's que, dans les soutes et les batteries, et jusque sur le pont de la corvette, s'achevait le tassement méthodique de la « réquisition » embarquée, hommes et choses, sous l'active impulsion des quartiers-maîtres.

Le second, après avoir lorgné l'Amirauté, grosse bâtisse arabe adossée au poste, envoya un timonier prévenir le commandant du bord, le capitaine de frégate Roze, qui apparut quelques minutes après, en grand uniforme. C'était un homme de haute taille, un véritable athlète h la puissante musculature,

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au regard vif cl impérieux, et, pour tout le oulé dans

I moule invariable de l'officier de marine : allure ferme et simple, politesse calme, rigueur froide dans le service. Il serra la main de son second, jeta sur L'ensemble de ce qui Pentourail l< n gard scrutateur du maître, puis se dirigea vers la coupée de tribord dont l'escalier d'honneur venait d'être amené, et s'y arrêta, entouré de ses officiers. L'enseigne de quart, descendant rapidement les échelons, y reçut les p

qu'apportait le canot-major de l'Amirauté, c'est-à-dire le gouverneur général intérimaire Pélissier, accompagné di aides de camp. La garde d'honneur se rangea sur deux IL les batteries et sonneries résonnèrent, et le pavillon carré, à quartier tricolore étoile, se déploya au grand mât Puis les grondements bravants de la machinerie s'arrêtèrent, randes roues à aubes se mirent à tourner, traçant sur Chaque flanc du navire un long remous blanchâtre, et le Titan, franchissant la Grande Passe, fila rapidement, le cap à l'Est, pendant que le stationnairc de la rade, V Allier. envoyait aux échos les bruyantes détonations de la salve réglementaire : dix-sept coups de canon.

Après un court moment donné à l'installation, le gouverneur reparut en petite tenue, et, selon sa coutume invariable, alla se promener sur le côté droit de la dunette, qui fut au évacué par l'officier de service.

Pélissier était visiblemenl préoccupé; mettant de côté les formules ordinaires d'entrée en conversation avec le commandant du bord, il appela d'un geste un capitaine- d'état-major qui arrivait sur le pont :

M. du Bourdais, j'ai besoin de vous, venez ici Vous

avez rapports de Kabylie?

— Les voici, d éral, C'est la transmission télégra-

phiai] : rivées cette nuit à Bougie, par i

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dérobées, au colonel de Wengy; je les ai reçues à l'instant même où nous montions à bord.

— Ah! bon Donnez. »

Le général parcourut les papiers et se mit à grommeler selon son habitude :

«Wengy est parti en flèche avec ses neuf cents hommes, et a flanqué une raclée au chérif, qui s'était caché chez les Béni- Mellikeuch et ravageait le cercle ; il l'a donc rejeté sur la colonne Camou, qui a dû le recevoir chaudement. De ce côtélà. affaire réglée

— Bravo! » fit à demi-voix l'aide de camp.

Pélissier, levant brusquement la tète, lui envoya de dessous ses épais sourcils un regard qui le fit reculer de deux pas, puis il se replongea dans sa lecture, et reprit au bout d'une minute :

« Saint-Arnaud a foncé au Nord-Ouest, pour rabattre droit sfer la côte du côté de Djidjelli, en coupant en deux le gros desforces kabyles....; il a brossé deux fois l'ennemi et le voilà maître des plateaux

— Ah ! bra » esquissa encore involontairement le capitaine.

Il n'acheva pas devant le coup d'œil courroucé du gouverneur, qui lui dit en nasillant sur un ton bourru :

« Je n'ai pas besoin de connaître vos sentiments. Monsieur

J'ai été capitaine d'état-major, moi aussi, et je ne manifestais rien en service, Monsieur »

L'officier se taisait, embarrassé.

Le commandant Roze, après avoir regardé les guidons flottant en tête des mâts et inspecté l'horizon, émit avec flegme cette observation :

« Je vous préviens que le vent est à l'orage, capitaine. »

Pélissier se retourna vivement, la figure empourprée, et cria l'une voix rude :

AOl'INA. LA NIÈCE DU CURÉ

« Pour qui dites-vous cela? Oseriez-vous plaisanter,

commandant? »

Ce dernier repartit avec le même calme, du ton le plus poli :

<( Je le dis pour M. le capitaine du Bourdais qui m'avait, en montant à bord, manifesté des inquiétudes sur le temps

de demain J:ai l'honneur d'affirmer à M. le gouverneur

général que je ne plaisante jamais en service. »

L'irascible général regarda en face, pendant deux seconde. le commandant du Titan; puis sa colère tomba, et il lui tendit la main en riant :

« Allons, dit-il, toujours le même et moi aussi

Mettons que j'ai eu tort Du Bourdais, venez ici »

Le commandant serra avec une déférence respectueuse et le même air de flegme la main de Pélissier, et le capitaine >e rapprocha, obéissant. Son chef le prit par le coude, et se mit à marcher entre eux deux.

« Voyons, apprenez donc votre métier, du Bourdais

Vous criez bravo comme un collégien, parce qu'on a étrillé

quelques Bédouins Moi, je ne suis pas content, entre

nous

— Pas content, mon général?

— Ne parlez donc pas si fort, ça ne regarde que nous

Croyez-vous que je me serais dérangé pour le chérif, le Bou-

Barghla? Camou se charge d'en faire de la pâtée

Mais c'est la colonne de l'Est qui m'inquiète Saint-Arnaud

va trop vite

— Trop vite? répéta le capitaine surpris.

— Certainement C'est un diable enragé, Saint-Arnaud!

voilà dix ans que je le vois à l'œuvre. Tout habile qu'il soit, il a oublié deux choses: primo, qu'il a avec lui, pour plus dé moitié, des troupes de France à peine débarquées, qui ne supporteront pas quatre jours de suite un entraînement aussi

subit et violent C'est bon pour nos zouaves; secundo.

qu'il a affaire à quelqu'un de plus solide que le chérif Et

cela m'inquiète un peu

— Que le chérif! s'écria du Bourdais Quoi! cette petite

fille que j'ai connue à Philippeville ?

— Et que vous auriez épousée, mon cher, si elle l'avait voulu, — c'est du moins ce qu'en a prétendu la rumeur

publique — Cette petite fille-là est une tête de premier

ordre, une intelligence hors ligne, un caractère supérieur

Elle tient admirablement en main ses hommes, et ce ne sont

pas quelques succès d'avant-garde qui en auront raison

Voilà mon opinion et voilà pourquoi j"ai voulu me transporter à proximité, pour mieux me rendre compte de tout. »

Il laissa le capitaine à ses étonnements, et interpella le commandant :

« A quelle heure serons-nous à Bougie?

— Réglementairement, général, à 8 heures du matin. Mon Titan est solide au grain, mais un vrai sabot quant à la marche.

— Et irréglementairement?

— A 6 heures ou 6 h. 1/2, j'espère »

Les sourcils du gouverneur se froncèrent de nouveau, et il se remit à nasiller.

« Et alors, Monsieur? ce coup de vent?

— Il arrive, général; nous l'aurons sur le dos avant une heure : mais il vient de l'Ouest, c'est lui qui nous donnera de la vitesse. Je crois seulement que vous souffrez de la grosse mer, et, ma foi »

Le front du Grand Chef, comme on l'appelait à Alger, sï'daircit de nouveau, et il se dirigea vers ses appartements en répliquant :

« C'est bon ça me regarde Je ne souperai pas

Je vais me coucher. Qu'on m'envoie seulement mon dômes-

tique et mon secrétaire...., Et qu'on ne me dérange pas avant . surtout ! »

Il ajouta, avec un imperceptible sourire :

« Sans quoi l'orage ne serait pas seulement sur le pont

is connu heinl »

Il disparut sous la dunette. Du Bourdais avait saisi la main du capitaine de frégate et lui disait avec chaleur :

a Mon commandant, croyez que j'ai apprécié tout le mérite de votre courageuse intervention et que je ne l'oublierai pas Car il y avait un vrai danger.

— Oui, oui, dit Roze qui se prit à rire, mais je connais l'homme et la manière de lui parler; il ne faut que du s froid. »

Il prit son ton sérieux :

« Ce bourru-là, capitaine, n'en est pis moins un gaillard exceptionnel, que vous devez être fier de servir comme aide

de camp Que les occasions viennent, et l'histoire parlera

de lui

— Je le pense comme vous, mon commandant. C'est ce qui nous lait tons passer volontiers sur ses boutades, un peu trop

fréquentes, à parler franc Est-ce que vous êtes de son avis

au sujet de la division Saint-Arnaud?

— lié, hé Comme simple marin, je suis peut-être moins

autorisé que vous à avoir un sentiment là-des-us. Mais je vous assure d'avance qu'il serait très conforme à celui du Grand Chef, d'après ce que j'ai vu et entendu depuis trois ans que j.1 lais Le service de la côte. »

Vu vent violent s'abattait en sifflant dans les agrès ; le

navire commençait à tanguer d'allonge dans la mei ïante,

mouvement que peuvent seuls supporter sans broncher

des estomacs aguerris par une longue habitude. Du Bourdais

se retira, l'air préoccupé.

Le lendemain, à l'heure dite, le Titan mouillait à Bougie. Dans le canot du capitaine du port, qui était venu à sa rencontre, se trouvait le commandant supérieur du cercle, le colonel de Wengy; il monta rapidement à bord et eut une conférence avec le gouverneur. Sans doute, le sujet en était grave, car Pélissier, après avoir passé une bonne heure à dicter des ordres pour les colonnes en marche et des télégrammes pour Paris, fit aussitôt repartir pour Djidjelli, où il arriva dans l'après-midi. C'était le 14 mai 1851, date significative dans les souvenirs des vieux troupiers d'Afrique.

Ce ne fut pas un canot qui vint à la rencontre du gouverneur, à Djidjelli, mais un petit vapeur de quelques tonnes appartenant à un commerçant du pays et réquisitionné d'urgence par l'autorité militaire. Il aborda le Titan à plus de deux lieues en mer. Le lieutenant du port, sans attendre qu'on lui amenât une échelle, grimpa vivement sur la corvette par les porte-haubans, suivi de sept ou huit officiers de troupe, et, après avoir salué hâtivement le commandant, il demanda à parler sans délai au gouverneur, au nom de tous ces messieurs.

Deux minutes plus tard, le commandant du Titan et son second étaient priés par un officier d'état-major de confier le navire à un de leurs subordonnés, et de venir prendre part à la conférence qui se tenait d'urgence dans le salon du gouverneur.

Quand la corvette eut pris son mouillage et que la conférence fut terminée, le capitaine du Bourdais reparut avec Pélissier, qui lui donna à part un supplément d'instructions. Appelant ensuite le capitaine de frégate :

« Combien avez-vous d'argent disponible à bord? lui demanda-t-il.

— Pas plus de 8 à 10000 francs, général Nous sommes

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partis à rimproviste Mais je porte 400 000 francs en or

et argent pour l'Intendance, et l'on pourrait

— Non, non. ne touchez pas à la caisse de ces messieurs

/.-moi seulement tout de suite 6 000 francs pour le capitaine Il peut avoir de fortes dépenses à faire. »

Un quart d'heure après, du Bourdais, suivi d'un soldat éprouvé portant un fanion blanc enroulé sur une lance, et précédé de deux coureurs arabes chargés de l'annoncer, se dirigeait au grand trot vers les pentes grisâtres du Djebel-Damnm . Mais, au lieu de suivre le chemin par lequel étaient arrivés les c fiers à pied de la colonne Saint-Arnaud, et que sillonnaient des équipages militaires, il s'enfonça dans un vallon à droite et embouqua résolument une étroite vallée remontante dont la gorge, assombrie par d'épais bois de chênes et de tamarins, offrait l'aspect peu rassurant d'un magnifique coupe-. de premier ordre.

pendant ce temps, le Titan avait débarqué en hâte une partie de son matériel et tous les soldats qu'il avait à bord, el était reparti aussitôt, en dépit du mauvais temps. Quand il arriva à Philippeville. après la nuit fermée, il était entièrement transformé en hôpital flottant, n'attendant [dus qu< malades.

Que s'était-il donc passé de si grave? C'est ce que les

conversations des dépôts de troupes et. d'infirmiers stationnés a Djidjelli, et déjà au courant, nous auraient vite appris. Le voici en gros :

Dans la nuit du 13 au 14, les troupes des deux brigades Bosquet el de Lu/y, qui composaient la colonne Saint-Arnaud, fatiguées d'avoir marché el combattu sans arrêt pendant quatre jours, avaient [iris un repos bien gagné sur les croupe- de deux plateaux rapprochés que séparait un étroit ravin aux pentes couvertes de buissons nain-. Les généraux, vieux habitués

d'Afrique, avaient pris avec soin leurs précautions contre toute surprise, et ajouté à la double ligne des grand'gardes et des « sentinelles perdues » un demi-bataillon du 10e de ligne, pour garder la communication des plateaux par la tête du ravin, non sans de sourdes protestations de la part des soldats et même des officiers. Récemment arrivés de leur garnison de France et subitement jetés à marches forcées dans des montagnes sauvages, abruptes, sans ravitaillement possible jusqu'à ce qu'on eût traversé le massif et reparu en vue de la côte, les soldats du 10e « la trouvaient mauvaise », et leurs officiers aussi. La facilité relative avec laquelle, dans les engagements précédents, ils avaient dispersé les Kabyles, tantôt par leur feu bien dirigé, tantôt par leur élan, baïonnette en avant, leur inspirait un immense dédain pour l'ennemi, mélangé d'amertume et de rancune envers les vieux corps d'Afrique, qui supportaient avec une vigueur et un calme supérieurs les écrasantes fatigues de la campagne, et qui, par contre, ne semblaient pas du tout enthousiastes de leurs petites victoires, et continuaient même de manifester une réelle estime pour la valeur militaire de ces sauvages à burnous crasseux.

« Affaire de pose, mon cher, disait avec conviction un lieutenant du 10e, assis dans les buissons, à son sous-lieutenant

Pure affaire de pose Ce n'est pas des soldats qu'il faut ici,

mais des mulets de charge Voilà les zouaves, et même le

7e de ligne, avec ses cinq ans d'Afrique, qui se montent le col devant nous, parce qu'ils ont la peau tannée et les jarrets durcis

» Quon les fasse' concourir pour des courses à pied, alors,

et qu'ils nous f ichent la paix avec leurs Bédouins! Un

bataillon du 10e suffirait à conquérir toute l'Algérie Nous

en avons vu les preuves depuis quatre jours Ça, des hommes

de guerre! Ouf, là, là!! Mais, par exemple, je suis

harassé, et vous aussi, je suppose C'est de la folie que de

imposer une nuit de garde inutile après ces marches st lipides, abrutissantes Le général m'a l'air de poser pour le

vieil Africain encore plus que les autres. Avez-vous entendu de qu< 1 ton solennel il recommandait d"être vigilants, et de se

méfier delà hardiesse des Kabyles! Hardiesse est énorme !

J'en ris encore Des gouapeurs presque nus, commandés

par une petite poulette! C'est humiliant d'avoir à marcher

sérieusement contre ça et de ne pouvoir se reposer par

crainte de gens qui ne sont occupés qu'à fuir le plus loin possible! Enfin, c'est la consigne On essayera Je suppose que Tenneml n'est pas encore là, et qu'il m'est bien loisible de risquer un somme d'une demi-heure, — juste le temps d'être entourés, surpris, hachés menus, par l'épouvantable grande armée des Kabyles, sous le commandement de Mam'zelle Aouïna »

Il se roula dans son caban et s'endormit, un vague sourire aux lèvres.

Deux heures après, un immense concert de cris, de jurons, de coups de feu, éveillait le camp en sursaut. Chacun se précipitait, à demi équipé, vers la gorge du ravin Le bataillon

du 10e n'existait plus. Il avait été surpris et égorgé au flissih

avec tous ses officiers Avant qu'on pût rien distinguer,

les Kabyles se repliaient en envoyant sur le 7e de ligne, arrivé le premier, des volées de balles qui le forcèrent de reculer. Pois ils disparurent dans l'ombre, pendant que la voix furieuse

de Saint-Arnaud apostrophait en termes ultra-militaires

les officiers et soldats coupable.-* de s'être si mal gardés.

« Ils ne vou> entendent plus, mon général, observa froideun viril officier de zouaves.

— Ali! ou sont-ils donc, ces ?

— Morts, mon général, et proprement décapités. Depuis

neuf ans que je fais colonne, j'ai rarement vu d'ouvrage aussi soigné.

— Quoi ! tous morts?

— Tous, mon général Sauf ceux qui ont pu être

emmenés prisonniers, les plus chançards »

Saint-Arnaud, soufflant de colère, tenait ses grandes moustaches à deux mains, et les tordait à les arracher.

Le jour levant montra les cadavres sans tête éparpillés de tous côtés. Après reconnaissance, on constata l'enlèvement d'une vingtaine d'hommes, de trois officiers et de deix civils, venus la veille au camp avec une autorisation du général. L'un des deux était l'honorable M. Courtézaud, docteur en droit, nouvellement promu procureur de la République à Sétif, et, pour employer les termes des journaux parisiens qui relatèrent les frits, « africo-philologue » des plus distingués.

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