VM |\\. LA NIÈCE DO « H1I
Déjà, la semaine dernière, j'ai perdu un de mes souliers en
m'amusant à l'enfoncer dans le sable vous savez? El
pniSj i,i,., soir, quand cette grande folle de Camille nous a Kjuées dn 2e dortoir en nous lançant, des traversins, je o'ai pu me retenir, j'ai riposté avec ce qui m'est tombé -
la main C'étaient justement mes bottines neuves, et comme
la fenêtre du couloir était grande ouverte, elles ont passé par jardinier en a bien rapporté une; mais l'autre a dû
tomber dans le puits de la petite cour Il ne m'est :
que ma vieille paire de l'an dernier, qui est trop laide et trop usée pour sortir avec; il me faut attendre qu'on m'en ait refait d'autres. .
— Mais pas du tout, s'écria la blonde Bathilde, elle n'est i abîmée que cela Je la trouve très présentabfei ma
chère, presque élégante.
— Ce n'esl pas celle-là, fit Clara C'est Pauline qui,'
m'ayanl vue pleurer, est venue sans bruit m'apporter une paire des siennes, après y avoir passé des cordons neufs et l'avoir bien fait reluire. Elle sait que nous avons toutes deux
la même pointure Elle m'a obligée de les mettre, et m'a
vite poussée sur les tangs au moment de l'inspection de propreté. En regardant mes pieds, Mère Saint-Damien a souri et m'a permis de sortir. Je reste seulement punie au réfectoire jusqu'à dimanche Bah! Tant pis pour moi!
— Pauline? Quelle Pauline? interrogea Bathilde avec
une petite moue, Pauline quoi?
— L'Africaine^ j'en suis si re, coupa la troisième fillette, mine fùtée, nez pointu, œil fureteur et malin. Depuis son fameux prix d'honneur de Pâques, elle joue à la protectrice
:rciire.
— L'Arabe? s'écria Bathilde, celle qu'on appelle sur 1rs tableaux du parloir mam'zelle Sliman? La lionne farce!
Et tu te fais protéger par cette petite mendiante orientale, Clara? mes compliments ! »
Clara avait un peu rougi. Mais, sous le regard malin de ses deux compagnes, elle releva la tête pour répliquer vivement : « Que t'importe? Pauline a bon cœur et le prouve. » Puis elle ajouta, piquée du sourire sarcastique qu'elle voyait éclore sur leurs lèvres :
« En tout cas, elle m'a rendu service sans que je lui demande ; et ce n'est pas toi qui en aurais fait autant. Je te connais, va
— Oh, Mademoiselle se fâche ! » gloussa la comparse de la grande Bathilde, pendant que celle-ci, toisant l'audacieuse, laissait dédaigneusement tomber ces mots :
« Au fait, vous avez raison. Quand on a marché pieds nus dans son pays, on doit avoir envie de montrer qu'on a des souliers ailleurs D'autant plus que si ceux qui les lui payent
oubliaient d'y mettre des cordons, vous n'en seriez pas plus embarrassée pour cela, n'est-ce pas?
— Tiens! confirma aussitôt la fille au nez pointu. On en trouve plein la boutique à la maman, au quai de Yaise. Ça n'est pas si loin d'ici.
— Oui, ma mère est mercière, répliqua fièrement Clara, et elle gagne honnêtement l'argent qu'elle donne ici pour moi. Cela vaut mieux que d'avoir été élevée à ne rien faire et de s'en targuer pour injurier les autres »
Sa voix se cassa dans un sanglot, et elle fit un pas en arrière pour se retirer. Mais une légère poussée fécarta tout d'un coup, et Pauline vint se dresser en face de la grande Baihilde. Ses yeux noirs flamboyaient. Elle dit tout sec :
«Je vous ai entendues toutes deux, et voici ma réponse : toi, Bathilde, orgueilleuse fainéante, je te conseille de fermer ton bec, ou il t'en cuira. Toi, Honorine, tu n'es qu'une basse
:jl AOUINA. LA rtÉ
onne à domestique avec celles que tu
oi Vous vous valez Viens, Clara,
on va sonner pour les rai.
— Regardez ces insolentes! s*écria Honorine, qui toutefois eut soin de se mettre à distance. Elles voudraient sans doute que j'aille laver la vaisselle avec Mme la mercière, dans l'arrière-boutique, ou bien sucer des peaux d'oranges et demander dus petits sous aux officiers sur le quai d'Alger? Oh,
5, nuus irions de pair Je comprends »
Pauline, haussant les épaules, tira son amie par la main. On
sonnait le départ, et elles prirent place pour sortir ensemble.
Mais, à travers les volées précipitées de la cloche, la JSièce du
distii gua la voix de Bathilde qui disait derrière elles d'un
ton moqueur :
« Ne te commets donc pas avec ça, Honorine. Je te répète que ce sont des rien du tout. Qui te dit que son père n'est pas tout bonnement mort au bagne, et qu'on n"a pas inventé cette histoire d'enfant recueillie à la guerre afin de lui épargner, par compassion, la simple vérité? f>
En même temps, une main provocatrice releva son chapeau d'uniforme de manière à le lui rejeter sur le nez.
La patience n'était pas encore la principale vertu d'Aouïna, lui se retourna tout d'une pièce.
On entendit coup sur coup deux vigoureux soufflets et deux cris de douleur; puis les deux fillettes à la langue pointue, l 'es par une main vigoureuse, pivotèrent en chancelant et allèrent rouler chacune d'un côté, [tendant que la vuix tranquille de la jeune Arabe lançait ces mots :
« Qu'elles se ramassent, et qu'elles n'y reviennent plus!....
Pour i«»i. Bathilde, qui incultes les gens estimables, apprends
t le monde ce que je taisais par discrétion :
re le nchc, qui a fait fortune en Algérie,
n'était, il y a vingt ans, qu'un ouvrier maçon en quête d'ouvrage, et que mon père à moi, qui n'était pas un forçat, comme tu l'insinues poliment, mais un chef très connu, commandant de onze tribus guerrières, a commencé à l'enrichir en lui donnant à construire sa maison de commandement, son Dâr-cch-Cheik, et en lui fournissant tout, depuis les vivres jusqu'aux pierres et au ciment; car il n'avait rien que ses
gros souliers, le pauvre maçon Et si le tien n'y est pas
allé, au bagne, après avoir été un matin accusé de vol et arrêté à Blidah, il l'a dû à l'intervention d'un officier de
zouaves, mon parrain, qui a eu pitié de lui Maintenant,
va, ma petite, méprise bien tes camarades, et fais la roue devant qui tu voudras »
Un long roucoulement de rires étouffés, entremêlé de piquantes observations lâchées à demi- voix, courut dans la
troisième division Une maîtresse arrivait, attirée parle bruit.
Elle aperçut la grande Bathilde qui, rouge et éplorée, s'appuyait à un arbre, tandis que son amie, ruisselante de larmes, la rafistolait etl'époussetaitavec des gémissements lamentables, entrecoupés de longues doléances :
« Oui, oui, riez bien, mauvais cœurs!.... fi, la méchante, la sauvage du désert, qui a essayé de tuer ses compagnes ! . . . .
qui dit des horreurs de tout le monde Qui m'a fait faire
une bosse au front.... et découdre un grand pied de mon fauxourlet Aïe, mon coude! Bathilde, passe-moi une
épingle pour arranger mon ourlet Hou, hou, hou, l'assassine d'Afrique qui vend ses vieilles bottines à ses amies
Aïe, mon front! qui cache des poignards empoisonnés
dans son corsage Tout le pensionnat y passera Aïe,
mon genou! »
Les éclats de rire, non comprimés cette fois, de toute la division, firent comprendre à la religieuse ce qu'elle devait prendre
effrayantes accusations d'Honorine. Après une brève enquête, elle ordonna aux deux pleureuses de reprendre les plaindre. « attendu qu'elles n'avaient que ce qu'elles avaient cherché », et décerna illico à Pauline, pour châtier sa vindicative impétuosité, un « dortoir agenouillé ». Tirant ensuite à l'écart la jeune fille, pendant que les autres défilaient par la grande porte, elle la regarda un instant bien en face et lui dit avec tristesse :
« Encore un accès belliqueux! Vous m'aviez pourtant
bien promis de n'y plus retomber Ah! Pauline, Pauline,
que .r vous aimerais donc bien sans ce gros péché-là!....
— Je l'avoue, ma Sœur, répondit l'élève un peu confuse,
j'ai été violente Que voulez-vous? J"aime la justice avant
tout et l'hypocrisie me fait horreur.
— Vous n'êtes pas la seule, mon enfant; c'est là un sentiment commun à toutes les âmes droites et qui témoigne en leur faveur. Mais entre l'horreur du mal et le droit qu'on peut s'arroger de le châtier sans en avoir mandat, il y a une grande différence. Vous savez laquelle?.... »
La jeune Arabe leva sur la Sœur un regard hésitant.
« Il y a la différence entre la morale humaine et la
morale divine, entre la nature et la grâce.... Vous avez fait votre Première Communion et vous voici au « grand cours de » catéchisme expliqué »;donc, vous n'ignorez pas cela.
Elle vit l'effet produit et compléta ainsi la leçon :
« Ce n'est pas un mouvement subit de violence que je vous
reproche le plus, ce sont les paroles qui Font suivi devant
toute une classe; elles seront certainement répétées, et même
au dehors, de façon à forcer peut-être notre Révérende Mère
vous et celle dont vous avez si cruellement
train Mis Ceci, Pauline, c'est de la pure vengeance
\"ii- croyais plus généreuse.
— Ma Sœur, fit Pauline en relevant la tête, ce n"est pas
à cause de moi que j'ai lâché ces choses-là, c'est parce que
Mais, peu importe Je reconnais que j'ai très mal fait: oui,
très mal. J'en ai un sincère regret. »
Un violent combat intérieur la tint muette quelques secondes; puis elle ajouta d'une voix ferme, quoique un peu forcée :
« Si vous croyez que je le doive, je ferai une excuse publique à Bathilde, pourvu qu'elle en fasse une semblable à
— Non, interrompit la religieuse. Cela n'est pas indispensable et pourrait entraîner de pires inconvénients. Tel est le but du péché, qu'on ne peut souvent pas le réparer comme
on voudrait; pensez bien à cela ïl vaut mieux que cette
algarade s'assoupisse d'elle-même. Seulement, je vous prescris, outre votre punition disciplinaire, de vous montrer désormais bonne compagne envers Bathilde, quoi qu'il arrive et quand même elle vous ferait sentir ses rancunes. C'est dans l'intérêt de votre âme que je vous le demande. »
Pauline étendit vivement la main :
« Ma Sœur, s'écria-t-elle, je le sais, et je vous en remercie. Ce sera difficile, à cause de mon caractère. Mais je vous jure que je le ferai. »
Sa maîtresse sourit :
« Puisse cette promesse être de plus de durée que l'autre !
— Non, dit Pauline d'un ton grave J'étais très enfant.
Je comprends mieux, maintenant. Aussi ce n'est pas une promesse de complaisance, ma Sœur; c'est un engagement formel que je prends, devant Jésus crucifié pardonnant à ses bourreaux. Comme cela, je le tiendrai, allez. »
D'un geste rapide, elle souleva le rosaire de la religieuse, posa une main sur le Christ et le baisa.
Elle lut une approbation muette dans les yeux de la Sœur, et, sur un geste d'elle, courut reprendre sa place dans les rangs.
e Saint-Damien, avait ralenti
la maîtresse divisionnaire,
qui. eu peu d lui relata son entretien avec Pauline.
« J'ai interrogé Clara, «lit la M îcouté causer nos
ne peste, qui, drici un an ou deux,
, ::^e pour nos des
milieux où elle vit pendant les vacances La famille est
os principes., avec toute l'arrogance de la richesse i Ma foi, ma Sœur, si les parents ont vent
de l'affaire et retirent leur fille, il y aura là un petit quart
d'heure délical à passer, mais je ne le regretterai pas Il
faul quej'en touche un mot à la Révérende Mère. » Elle fit une pause, et reprit :
« Ce qui a révolté Pauline, c'est moins une insinuation
ière »*t bête contre sa naissance que l'injurieux mépris
affecté par ces deux péronnelles envers la mère de Clara,
une veuve pieuse et modeste, qui use ses forces dans un
petit commerce pour subvenir à l'éducation chrétienne de
leux tilles. Le sang reste chez elle ce qu'il est : ai prompt à s'échauffer; mais le cœur est noble et délicat «t la lui sincère. Qu'eu pensez-vous, ma Sœur Sainte-Julitte? » Sœur Sainte-Julitte répondit avec simplicité :
M ii je trouve à Pauline une âme de religieuse. » I vieille Mère préfète la regarda fixement, hocha la t •u revint prendre, en boitillant de sa mauvaise jambe, ordinaire de serre-file sur le flanc de la colonne. Elle marmottait dans ses ride •
« Hé, hé, pas si sotte, la petite Sœur Sainte-Julitte!
Elle a du coup d'œil, elle a du coup d'œil »
La promenade se poursuivit sans autres incidents. Deux (trouva en face de celle qu'elle avait, si ver- * si forl humiliée; deux fois, elle reçut des
quatre ou cinq pensionnaires, très infatuées d'élégance, qui formaient la cour de la belle Bathilde, un accueil des moins encourageants, entremêlé d'injures et de menaces que contenait seule la crainte d'être entendues des maîtresses. Ferme dans sa résolution, la Nièce du Curé se contenta de dire à la fin, en passant à côté de sa « victime » qui la dépassait de toute la tête :
« Bathilde a eu tort de provoquer; mais je regrette beaucoup mon emportement, et, si c'était à recommencer, je saurais bien me dominer. »
Quelques petits rires cassants, quelques phrases lancées sur un ton sarcastique, dans lesquelles on put vaguement comprendre qu'il s'agissait d'une « mauvaise hyène d'Afrique, bonne pour mordre a la dérobée, mais trop lâche pour oser ensuite affronter le châtiment qui l'attendait », furent tout ce qu'elle retira de cette discrète avance. Elle eut un vif tressaillement, puis s'en alla en souriant, très calme. Peu après, elle oubliait toutes les émotions de sa querelle dans une interminable partie de barres, jeu où elle excellait, et où son entrain, sa vigueur, son agilité de gazelle la faisaient habituellement rechercher comme champion d'un des deux camps, itx Gomme c'était le premier jeudi du mois, jour de a grande promenade », on goûta sur l'herbe épaisse et tendre des premières pentes du Mout-d'Or, et l'on revint à la tombée du jour, traînant un peu la jambe, le corps las d'une salubre fatigue. Les rangs, beaucoup moins corrects qu'au départ, s'allongèrent dans le joli quartier d'Ainay, sur l'emplacement (aujourd'hui couvert de maisons) des grands prés fleuris où l'abbé du monastère, en l'an de grâce de 1490, reçut la visite de son coquin de neveu, le jeune Bayard du Terrail, page donné par le duc Charles Ier au roi de France, alors en visite à Lyon, et où celui-ci, désireux de se mesurer avec le redouté sire de
Vaudrey, dont il avait touché les écussons <le tournoi, et manquant d'un équipement suffisant, tapa si plaisamment son cher ont l'appui de son inséparable Bellabre;
chacun a pa lire, dans le Loyal serviteur, les détails de cette déridante anecdote dont la formule, incessamment renouvi date du premier oncle qui ait existé, et ne finira qu'avec le dernier des neveux.
On allail escalader les pentes de Fourvières, et la Mère Saint-Damien s'occupait activement de rectifier le désordre de sa colonne de marche et de lui rendre l'aspect sévère 1 1 bien tenu que doit offrir tout pensionnat qui ne veut pas être au crible des critiques du quartier.
Comme les premiers rangs s'engageaient dans le tournant de la montée, des exclamations lointaines se firent entendre', coupées d'appels précipités: les ménagères se rejetaient vivement dans l'entrée des maisons, en tirant à elles leurs enfants; les passants se garaient de leur mieux. Puis un nacre apparut, dévalant la rue en pente et cahotant furieusement, au triple galop de son cheval complètement emballé. . ïnctinctivement, les pensionnaires s'étaient dispersées avec des cris de terreur; leurs groupes effarés, se heurtant en sens contraire, obstruaient la pue au lieu de la dégager. Le fiacre passa comme un éclair, vers le trottoir opposé par son cocher, qui s'aroboutait de tout son pouvoir en pesant sur les rênes. Il traversa la chaussée et vint butter, avec uu grand éclat de vitres brisées et de bois rompu, contre un arbre qui l'arrêta enfin : le cocher roula a terre et se releva un peu pâle, le front t. Des hommes accouraient de tous côtés pour porter
irs. A L'effroi succédait la curiosité; le pensionnat, d Bur le trottoir opposé, regardait le groupe s'agiter.
P . th. les enfants! cria l'un des hommes; la
bête va êtri . ne restez pas là. »
La Mère préfète donna aussitôt le signal de reprendre la marche. Mais avant qu'il eût reçu son effet, le cheval, délivré des entraves qui l'avaient jusque-là retenu, s'élança brusquement à nouveau, traînant ses harnais en désordre, repassa d'un élan la largeur de la rue et arriva sur le pensionnat. Une tempête d'exclamations et de jurons s'éleva. Déjà les trois surveillantes s'étaient précipitées, impuissantes, mais dévouées, au secours de leurs élèves, quand on vit subitement l'animal affolé s'arrêter de nouveau et demeurer comme cloué au sol, sur ses jambes qui frémissaient. Une fillette de onze à douze ans, suspendue à sa crinière, maintenait de toutes ses forces la pèlerine d'uniforme dont elle venait de lui envelopper la tête. Trois secondes après, les ouvriers du quartier l'entouraient et, cette fois, ligottaient solidement le cheval aux jambes, de façon à l'empêcher de se mouvoir.
Avant de lâcher prise, Pauline commanda hâtivement :
« Relevez la pensionnaire qui est tombée Voyez si elle a
du mal. »
Un robuste peintre-vitrier, orné d'une barbe en fleuve, souleva la grande Bathilde qui gisait entre les sabots de la bête arrêtée, et se mit à lui secouer bras et jambes. Elle -redressa aussitôt la tête, qui pendait languissamment inclinée, et se mit à crier :
« Ahi! Ahi! Qu'on me laisse! Vous allez déchirer ma
dentelle d'épaule lâchez-moi .
— Bon! dit le vitrier, si c'est là tout le dommage, tant mieux. Eh bien ! ma grosse biche, t'as eu plus de peur que de
mal N'empêche que tu l'as échappé belle, et que tu peux
remercier ta camarade. »
La « grosse biche », apercevant un banc peint en vert, s'y laissa aussitôt retomber et haussa d'un ton ses lamentations :
« Ne me touchez pas, impoli Ah! Je vais mourir
Oh! papaj Oh! i ... Je me meurs Je
— Est-elle sensibli . londe-Uï observa un couvreur
(jui achevait d'amarrer le cheval à on franc d'arbre Voyons,
mâtine, t'as pas besoin de piauler comme ça, puisqu'on te dit
.jiir Pas rien de cassé Bon, la v'ià maintenant qui se
pâme Faudrait lui mouiller le corgnolon (1) Hep! la
hard, une rincette de sacré-chien, s. v. p., pour cette jeo ... Attrape donc, Jérôme. »
Jérôme saisit par-dessus les jpaules et les têtes un petit verre que lui tendait une bonne femme, et en ingurgita brusquement le contenu à la pensionnaire, qui poussa un hurlement étranglé et se trouva instantanément debout, criant d'une voix entrecou,
« Fi, l'horreur! Brou ou ou Que c'est
fort ! Je suis empoisonnée Pouah! Oh! les sales
gens!
— Tu n' airr.es donc pas le rhum? lit le peintre vexé
Fallait d'abord le dire. ... On t'aurait commandé du ju> de
pruneau En voilà des manières! Et ça s'en va sans
dire Béatement merci, c'te duchesse-là ! »
La belle Bathilde. suffoquée, l'air altier et courroucé, s'en allait lentement au bras de Sœur Sainte-Julitte et d'une des grandes i tous les regards se reportèrent sur Pauline
qui, après avoir repris .-a pèlerine, s'était adossée sans parler aux volets de la boutique voisine. Le cocher, qui venait de iniiiaiivnient ses contusions et revenait, un grand morceau de taffetas anglais en travers de la Ggtre, la désigna du bout de SOn foU< I :
« Tenez, cria-t-il, voyez- vous cette brave petite-là? Elle
est l'a i: i . • i : Deux fois pire qu'uu homme
C'est elle qui a empêché d'arriver tous les malheurs en aveuglant dun coup de manteau ma coquine de rosse et en la tenant
ferme Et lestement, encore; un temps, un mouvement. ...
Arregardez voir si elle fait seulement sa Sophie, celle-là
Pas de danger..... Bon, rlà qu'elle rit J'veux l'embrasser,
moi, c'te brave enfant..... Y en a pas quat' comme elle dans tout Lyon, de Fourvières à Villeurbanne »
La foule, — surtout les femmes, — enchérissait sur l'éloge; et Pauline se trouva bloquée par une haie demi-circulaire
d'admirateurs La Mère Saint-Damien, après avoir remis en
direction son bataillon, l'aperçut enfin et parvint à percer la cohue :
« Allons, Pauline, ne restons pas en arrière Il est temps
de rentrer. »
La fillette Lâcha son appui, fit deux pas en trébuchant, blêmit et s'affaissa sans parler. Tous les bras s'étaient étendus pour la recevoir; ce fut encore le peintre-vitrier qui la releva; elle avait les dents serrées; une petite sueur glacée perlait à ses tempes
« Eh mais, faisait-on dans la foule, elle est blessée, la pauvre petite! »
La Mère préfète, après un court regard d'investigation, saisit un des pieds de l'enfant et le délaça avec précaution. Le sang emplissait la chaussure.
« Elle a eu le sabot du cheval sur son pauvre peton!. ... Je l'avais bien vu ! s'écria une femme.
— Et ça ne l'a pas empêchée de l'arrêter, s'exclamaient les
hommes; elle n'en disait rien, voyez-vous ça! En a-t-elle
du chien! Plus dure au mal qu'un matelot »
Une voiture de place qui passait transporta la blessée à demiétendue sur les genoux de la Mère préfète.
En rouvrant les yeux, Pauline rencontra le regard inquiet
'il AOriNA. LA NIÈCE DU CUBÉ
el attendri de la vieille religieuse. Elle essaya de sourire : • Laissez donc, ma Mère, ce n'est rien J'ai été joliment
maladroite, pour une fille élevée au milieu des chevaux. » Elle ajouta avec une légère rougeur :
« C'est peu de chose, allez Vous n'en parlerez pas. s'il
vous plaît Je vous en prie....,
— Pourquoi, ma petite?
— P;irce que ça n'en vaut pas la peine et ça gênerait Bathilde
— Alors, vous êtes bien sûre de n'avoir plus rien contre elle?
— Bien sûre, .dit 1* enfant avec assurance; précisément, je sentais quelque chose de mauvais en moi; il me semblait quelle
me regardait d'un air railleur Quand justement le cheval
est arrivé sur elle J'ai eu honte, et pour chasser cette
méchante idée, j'ai vite essayé de la secourir Et mainte--
nant, je suis bieo certaine de n'avoir aucune rancune envers elle, je le sens. »
La vieille préfète de discipline mit la tête ù la portière pour dissimuler deux larmes intempestives qui filaient lentement dans ses joues creuses. Et Pauline, qui l'avait toujours vue grondeuse et affairée, cuirassée en apparence contre toutes les sentimentalités Qtit avec étonnement pressée dans ses
vieux bras, pendant que. sur sa jolie tête brune, une bouche édentée se posait longuement et murmurait très bas :
N de Curé, toi, cest possible Mais surtout vraie
fille du bon Dieu Et cela se verra bien un jour. »