CHAPITRE IV
Le 4 octobre 1847, huit ans et demi après la scène qui ouvre ce récit, un homme de haute taille, vêtu en Arabe de Grande Tente, mais sans broderies sur ses vêtements, sans aucun signe ou ornement qui pût faire deviner son origine ou sa tribu, se présentait, accompagné d'un seul cavalier, dans la cour du Cercle de Philippeville et demandait à entretenir en particulier le commandant supérieur.
Celui-ci, accoutumé de longue date aux Arabes, n'eut qu'à jeter par la fenêtre de son cabinet un coup d'œil sur le visiteur pour s'assurer qu'il avait affaire à un homme d'importance, et qu'aucune surprise n'était à craindre. Il congédia du geste son lieutenant-adjoint et fit dire à l'inconnu qu'il serait reçu sous la garantie de la « parole française (1) ». Sans hésiter, l'Arabe descendit pesamment de sa haute selle, jeta la bride aux mains de son compagnon et entra dans le bâtiment traînant avec lenteur ses lourds chabirs (2) d'argent ciselé,
(1) Par une tradition qui remonte aux Croisades, les Arabes estimaient la simple « parole française » 2omme beaucoup plus sûre en toute cbose que les écrits les plus notariés. La conduite des commerçants français établis en Afrique n'avait fait que confirmer, pendant six cents ans, cette confiance absolue. Il a suffi de quelques années de domination moderne en Algérie pour mettre à néant ce prestige d'honneur, qui avait duré huit siècles sans recevoir un seul démenti. Progrès moderne!
(2) Eperons en forme de broche. Ils s'attachent avec des courroies par. dessus les tmags, ou bas de maroquin. Ils atteignent souvent 0m,15 à 0m,I8 de long et sont incrustés d'or et mêmes de pierres fines.
incrustés de corail. Il déposa ostensiblement son fusil tunisien, damasquiné d'or, el sod yatagan au fourreau orné de perles, sur la table de l'antichambre où se tenaient, ton jouis prêts à partir, les cavaliers de service, rejeta par un geste large et nonle ses burnous sur les épaules, comme pour bien manir qu'il se présentait désarmé, et répondit au brigadier qui, la main sur le bouton de la porte, l'interrogeait du regard :
a Dis au commandant que c'est VAga de la Monta Hamoun-Tahar, qui désire lui parler. »
A i nom célèbre, il veut un mouvement de surprise dans
les spahis s'étaient levés »-t regardaient avec
une ardente curiosité l'homme qui, Tannée précédente, à la
de la confédération des tribus montagnardes, avait opposé
une si énergique résistance au maréchal Bugeaud, et n'avait
capitulé qu'après la défaite de tous ses contingents, la razzia
el (Incendie de tous ses douars. On savait que. depuis lors,
Hamoun-Tahar avait tenu sa parole et fidèlement observé la paix
jurée. Son presiige guerrier demeurait intact. 11 passai aussi,
depuis longtemps, pour le pins riche et le plus beau des chefs
du Djerjàerah (I), et les spahis purent se convaincre qu'il
valait sa réputation. Grave, la tête haute, le regard droit et lier,
■ de ii Momtagm égrenait son grand chapelet parfumé,
paraître s'apercevoir de la curiosité des hommes qui
l'entouraient.
me attente de quelques secondes, l'hommede planton ouvril la porte, s'effaça en saluant militairement et annonça :
« Mon commandant. VAga Hamoun-Tahar.
— Qu'il entre. » répondît une voix b;
L'A inehil le sen3 et se trouva en face de notre
ancienne connaissance, l'ex-lieutenant Barreau. Huit ans de
I 1 1 de profondeur, qui s'étend
plus passés à faire campagne en Afrique, tout en ajoutant deux galons à sa casquette, avaient fait de lui le type du soldat accompli, capable au besoin d' « approfondir les nommes », comme disait jadis l'aide-major. Depuis longtemps, il avait abdiqué les préjugés de corps et de garnison, et réduit sa vie physique et intellectuelle à la quintessence de la simplicité pratique.
Son œil perçant dévisagea rapidement le grave visiteur qui le saluait, la main posée sur son cœur, par la formule arabe : « La louange à Dieu! Sur toi, le salut, commandai)' ! », à laquelle Darreau riposta par la phrase obligée : « Sur toi et sur les tiens, Aga. » Puis il lui montra un siège.
« Tu as déclaré venir en paix, tu es Yhôte de Dieu (1). Parle, je suis seul à t'entendre. »
Hamoun-Tahar s'assit, inclina la tête en signe de remerciement, et commença ainsi sa confidence :
« Je suis Hamoun-Tahar : tu dois me connaître. Tout le monde connaît Hamoun-Tahar, l*Aga des Beni-Abbès, l'ancien
califat de Bou-Maza Quand la poudre parlait, tes soldats
ont su qui j'étais Maintenant, le décret de Dieu est rendu.
Bou-Maza l'a compris, il a demandé limait, et vous l'avez
traité avec honneur A mon tour, le dernier, j'ai su me
résigner à l'heure de l'évidence, sans aller secouer, pour mon repas, le figuier de mon voisin (2). Mais, quand le maréchal remplissait nos montagnes de ses soldats et de ses petits canons (3), alors que tout pliait, les Beni-Abbès se montrèrent des hommes. Nul n'a pu imputer à lâcheté leur soumission.
— Vous vous êtes conduits en braves, dit le commandant,
(1) Dhiff-Allah. Ce titre rend inviolable même un ennemi.
(2) Sans aller quêter l'aide des autres. Allusion à Abd-el-Kader qui, en ce moment même, réfugié au Maroc, essayait d'y renverser le sultan pour prendre sa place.
(3j Les obuslers de 4 (sections de montagne) portés à dos de mulet.
48 AOl'INA. LÀ NIÈCE DU CURÉ
ei tous nos hommes ont salué la vaillance de TAga. Il ne tient désormais qu'à vous de rester nos amis. »
Les yeux «lu chef avaienl brillé de plaisic à ce compUmejit; il fixa longuement Darreau et reprit:
« Ce n'estpas d'aujourd'hui que nous nous rencontrons
Je te reconnais pour t'avoir vu. il y a près de treize ans. à
travers la fumée Tu étais de la première expédition contre
les Benî-Zérouâl.
— En effet, j'y étais; ce fut mon début aux spahis. Mais la
cavalerie n'a pasen grand rôle àjouer Ce sont les zouaves
qui ont fait presque toute la besogne.
— Oui, je le sais, lit l'Aga d'une voix assombrie. Ils ont fait beaucoup de besogne, les zouaves Quand ils ont manqué d'hommes devant eux., ils ont tué des femmes. »
Darreau le regarda, étonné :
Prends garde à tes paroles, chef! Tu abuses de l'hospitalité »
L'Aga étendit lentement la main :
« Dieu m'en préserve! lit-il. .le veux seulement dire que, sous mes yeux, dans la maison de mon frère, un de vos soldats a tin'' une femme qui ne se défendait pas, uni- femme suppliante, agenouillée, avec m m petit enfant dans les bras. »
L'officier s'était subitemenl levé, les sourcils froncés. Il posa la main sur le bras de l'Aga et répliqua :
«Je connais cette vin Ile histoire Est-ce que, par hasard, tu
viendrais me demander, à moi, justice d'un accident deguerre malheureux, comme il en survient tant, et après treize ans écouli '■ . je H'' suis pas« celui avec qui l'on peut riri ardel »
H moun-Tahar n'avait pas bronché ; il se contenta de rdani Bxemenl le sol :
« C la; le crime a été châtié, et de ma propre
L'homme de planton ouvrit la porte.
main. . . Maison vousdit justes ; j'ai le droit de savoir si vous Tètes.
— Que veux-tu donc?
— Écoute-moi, commandant : je suis le frère de l'ancien cheik des Beni-Zérouâl, de Sidi M'Barek ben Sliman, qui fut tué dans l'assaut. Moi, j'étais venu de Bougie en volontaire. Quand les zouaves attaquèrent la maison du cheik, j'étais embusqué sur une terrasse, et de là, je tiraillais. Je vis tomber mon frère, j'entrevis, par une lucarne, le crime de
l'homme qui assassina Lella-Fathma (1) Mon dernier coup
de feu abattit le lâche; j'allais être pris, je parvins à fuir. »
Barreau, fortement impressionné par ces souvenirs u'antan, le regardait curieusement :
« Et maintenant? » demanda-t-il enfin.
L'Agha se dressa à son tour, avec la majesté simple d'attitude qui est naturelle à cette race, imprégnée d'habitudes bibliques.
« Maintenant, ce qui est fait est fait : Je ne viens pas ici pleurer sur des morts, je viens chercher ma nièce Aouïna, dont je suis aujourd'hui le seul tuteur et parent, aussi bien selon vos lois que d'après nos coutumes.
— La Nièce du Curé? s'écria Darreau. Toi, tu veux emmener cette enfant, l'orgueil de notre ville, pour la replonger dans un méchant douâr et la vendre sans doute, comme épouse, à quelque vieux chef qui la traitera comme son esclave? Allons, Agha, tues fou! Sache donc qu' Aouïna est sincèrement chrétienne, qu'elle a été élevée 'en France avec autant de soin que si elle était fille d'un général, qu'ellemême ne songe plus à sa naissance et se regarde comme Française Tu la tuerais plutôt que d'obtenir qu'elle redevienne Arabe. Crois- moi, ne songe plus à cela.
U) Lella est le titre des femmes nobles, comme Sidi celui des hommes.
— Le vrai es1 le n'ai, liJ droit est le droit. Aouïna est-elle
on non ma nièce? Ai-je le droit ou non de la réclamer?
Je la veux!
— Puisque tu le prends ainsi, cherche-la toi-même; tu dois savoir que ta nièce n'est pas au Cercle et n'y a jamais été.
— Ma nièceest chez [es Grands-Bonnets (1); leMarabout qui l'a élevée y loue une chambre pour elle. C'est à lui que je vais m'adres
— Je vois que tu as pris loin tes renseignements, dit le commandant. Agis à ta guise Je dois, cependant, en conscience,
te montrer les difficultés de la démarche que tu fais. Tu que nos marabouts ne se marient pas. Celui-ci s'est constitué le père adoptif d' Aouïna; il a été, il est toujours pour elle le plus attentif des pères, et je puis l'assurer qu'elle a
puni' lui t<»us les sentiments de la meilleure des filles Eh
bien! va, cours, essaye de briser en une minute, si tu t'en
crois capable, des liens pareils Fais sonner bien haut ton
titre d'oncle, toi qu'on n'a jamais vu, et qui parais aujourd'hui pour la première fois, depuis treize ans, pour t'appro-
prier le fruit du dévouement d'un autre? Et il n'y a pas
que le marabout; il y a encore l'officier qui a ramassé L'enfant, qui ,i payé sur si solde tous les frais de sa brillante éducation, — car nos prêtres ne sont pas riches, et leur argent est d'abord
pour les malheureux et les souffrants Arrange-toi, si tu
le peux, avec ces deux hommes et leur pupille »
L'Arabe avait écouté patiemment cette tirade. Il répondit avec sm:r-froid :
<( Me prends-tu pour un fou, et crois-tu que je sois venu ici ;i l'aventure? Si j'ai paru oublier l'enfant, c'est que j'étais lié par un devoir supérieur J'étais chef Entre vous et
(I Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. (2) r
moi, la poudre fumait,... Je savais du reste ma nièce en bonnes mains et en sûreté. Douze ans, mon cœur a tressailli pour Tenfant que j'avais promis à son père d'adopter si la guerre le prenait; douze ans, ma sollicitude jalouse a secrètement suivi dans la grande ville où on l'avait envoyée, par delà les mers, celle que Thonneur des armes m'interdisait de réclamer. Maintenant enfin, la paix est faite, je reprends mes droits. Je sais que tu t'intéresses, toi aussi, à la fille du cheik. Ne crains rien pour elle. Nous autres Arabes, nous avons des yeux : nous savons qu'une femme, telle que vous les formez, brillante de grâces, de talents, de vertus, est au-d^sus des femmes de nos tribus, comme l'ange est au-dessus de l'homme, comme l'aigle des montagnes est au-dessus du hibou des
cavernes Aouïna sera la reine du Djerdjerah. Elle aura
une maison aussi belle que la Djêninah (1) du commandant en chef à Mustapha; elle s'entourera, à son gré, de Françaises; elle choisira elle-même son mari, et il la respectera comme son égale.
» Je dirai bien plus : nous ne la forcerons pas à devenir meslima (musulmane), et si elle le veut absolument, elle pratiquera le culte que vous lui avez enseigné, selon votre droit. Quant au prêtre El-Koubb (2), pour qui mon cœur est plein de reconnaissance et de vénération, son action a été connue et louée dans les deux Kabylies. Il verra celle que son cœur aime en père, quand il lui plaira : sur sa route, tous les yeux veilleront, toutes les têtes s'inclineront, tous les fusils seront
à son commandement Car c'est lui qui a conservé et fait
s'épanouir dans son parfum la fleur du Djerdjerah Oui,
vous avez eu le cœur grand pour une enfant ! C'est bien
Mais crois-tu donc le mien si petit? Va, j'ai tout su, tout
(1) Villa, maison de plaisance.
(2) Prononciation à l'arabe de Le Kopp.
54 AuLINA. LA NŒCE DU CURÉ
apprécié, et je ne suis pas de i ux dont il est écrit : hi
n le lâeh un trop lourd fardeau. Regarde »
Et l'Àga, faisant un pas en avant, découvrit et fit sonner sa djebirt de pièces d:or.
» Regarde : j'apporte ceci, moi, le musulman, pour que
ton prêtre puisse achever et orner la mosq pi 'il a entrepris de construire. Le prophète me pardonnera. car lui-même a -lit : /'/ dette du bienfait est sacrée ■ i face
du Très- Haut; pour la reconnaissance, il n'y a plus de
luis: suis ton cœur!
• dans la cour : mon' cavalier a ses sacoches pie; - Grands-Bonnets, afin qu'elles puissent agrandir leur école et ouvrir la Maison des malades qu'elles ont pro-
Pour qui donc prends-tu Hamoun-Tahar? Je
mus riche Interroge tes spahis, ils te diront qui je suis
Tous les chevaux qui paissent dans les vallées derOued-Sellum
sont à moi, et ils ne mangent que mon herbe. Si je vendais
ment mes forêts aux Français, avec le prix je bâtirais
deux villes comme celle-ci Mais ne crois- pas que je
venu avant d'avoir aflïermi mes pas et levé toutes les difficulté Q »
Jl tira de sa ceinture un sachet de maroquin brodé, parfumé
au jasmin, il y prit une lettre ornée d'un lar-«- cachet, la porta
i front et la tendit ensuite à Darreau :
«Je suis allé d'abord tout droit à Alger. Vos 3) et
ont instruits, et ils connaissent l'équité. Ils
OS lois et COI fil lue dans mon dmit. Pois,
i .m mouchir (maréchal); le général qui lui sert
. anl aussi d
musulmans professent une grande e>time
AOUINA, LA NIBCE DU CURÉ
de khodja (5) m'a remis cette lettre pour toi. Enfin, j*ai voulu voir le lieutenant-colonel Malafaye, qui commande maintenant le camp des zouaves à Koléah. J'ai baisé sa main, car il est homme de bien, Dieu le conserve! Son cœur a faibli lorsque je lui parlai de l'enfant; mais lui aussi est convenu de mon droit, et il a écrit lui-même une longue lettre au prêtre El- Koubb! Pour celui-ci, je comprends ce qu'il éprouve. Quand la gazelle a été blessée, ses sœurs ne lui disent pas : « Lève-toi » et viens bondir avec nous dans la plaine. » Je suis donc venu te prier de me conduire chez le marabout, pour que :a présence adoucisse l'amertume de la mienne Moi, voilà treize
ans que mon cœur souffre »
Darreau, tout en l'écoutant, avait rompu le cachet et lisait la lettre du gouverneur général. Elle invitait, en termes péremptoires, le commandant du Cercle de Philippeville à prêter son concours aux justes réclamations de l'Aga des Beni-Abbès, et lui faisait sentir qu'on attachait beaucoup de prix à se montrer équitable, et même généreux, envers un chef de cette importance, si récemment soumis.
Il demeura rêveur quelques minutes. Puis, bouclant rapidement son sabre et prenant son képi :
« Viens, dit-il au chef, je vais te conduire chez le marabout. Si j'avais le choix, j'aimerais mieux me retrouver dans la montagne, en face de ton fusil et de tous ceux de ta tribu »
Ils sortirent ensemble, suivis à distance par le cavalier de l'Aga.
Gomme ils approchaient, Darreau désigna du doigt au chef arabe une construction neuve encore inachevée à l'un de ses angles, qui dressait en retour d'équerre sur le presbytère ses murailles peintes en jaune clair et les lignes serrées de ses petites
(5) Le chef d'état-major général.
56 AOUINA. LA NIÈCE DU CUBÉ
fenêtresà volets verts, encadrées dans les rameaux capricieux d'une grande vigne vii
« Elle demeure là, » dit-il simplement.
Hamoun-Tahar tressaillit et leva les yeux. Au même instant. une figure de jeune fille parut à Tune des fenêtres el fixa curieusement les deux hommes. C'était un fin et charmant visage de brune, encadré par d'épaisses tresses de cheveux aoirs; rien n'y eût spécialement décelé l'origine africaine sans ugs yeux au regard velouté, fixe et profond, signe caractéristique qui se retrouve encore, après de longs siècles, dans les populations dulittoral méditerranéen chez lesquelles les Sarrasins ont jadis formé des établissements et mélangé leur sang I .
L'Arabe, à ces traits qui lui rappelaient des morts chéris, Mil une violente secousse et comprima avec force de sa main droite les battements tumultueux de son cœur. Mais son visage demeura calme. Au coup de marteau donné par l'officier, la porte du presbytère s'était ouverte et l'abbé Le Kopp avail paru, des papiers à la main. Depuis huit ans. rien c'avait changé en lui, sauf quelques rides précoces qui commençaient ;'i plisser son front, et quelques filets blancs qui argentaiehl se- tempes et tranchaient sur le ton foncé de sa longue barbe. Mais lorsque la lumière du dehors tomba sur son visage, Darreau le vit contracté et d'une pâleur de cire.
n Bonjour, commandant, dit le curé d'une voix très calme. Entrez au salon; Messieurs, je vous attendais
— Vous nous attendiez?
— Mais oui..'... J:ai reçu hier soir nue liés longue lettre du colonel Malafaye. Tenez, la voici. — qui m'annonce la visite de l'Aga et son bût. »
Pauline, qui regardail de sa fenêtre le groupe des causeurs,
li menl dans le Bas-Languedoc el dans deux cantons de la l'rumaritime, i int-Maximin et de la Garde-Freynet.
Pauline lut et relut attentivement la lettre.
les vit entrer dans la pièce sommairement meublée qui portait le titre ambitieux de salon; la porte se referma sur eux.
Un quart d'heure après, la nièce du curé était mandée à son tour au salon, sous la conduite d'une des religieuses, par un petit Maltais crépu qui cumulait, chez l'abbé Le Kopp, les fonctions de sacristain, de sonneur, d'enfant de chœur, de cuisinier, de valet de chambre, de commissionnaire et, aux messes chantées, de soprano aigu (il serait mieux de dire strident), a l'admiration de tous les petits garçons de la ville.
Quand Pauline entra, souriante, interrogeant curieusement du regard les trois hommes, l'Agha eut un nouveau frémissement et demeura ébloui de joie; Darreau, les sourcils froncés, se mordit les lèvres; le curé, en dépit des énergiques résolutions qu'il venait de prendre devant Dieu, pendant une longue nuit d'angoisse, fut sur le point de défaillir, et des gouttes de sueur perlèrent sur ses tempes.
Interdite de l'effet que produisait son entrée, elle s'était arrêtée rougissante. Le curé, par un effort de volonté, parvint à se dominer et prit la parole, mais elle remarqua de suite qu'il n'avait pas sa voix ordinaire :
« Pauline, ma chère enfant, dit-il, je vais brièvement
t'exposer, ou plutôt te rappeler des faits très importants
que tu n'ignores pas, au reste, car il s'agit de ta première enfance »
Il s'arrêta, et, ne retrouvant plus la suite des phrases qu'il avait préparées dans sa tête, il articula avec peine ces quelques mots :
« Tes parents sont retrouvés ; ils te réclament. »
Aux premiers mots du curé, la jeune fille avait pâli, et Darreau, la tirant par le bras, l'avait fait asseoir sur le canapé de paille.
Aux derniers, cil. se releva brusquement, les joues celui et riposta «l'une voix saccadée, ses yeux rivés malgré elle sur la figure de bronze de l'Agha :
« Des parents? Quelle plaisanterie!.... Je n'en ai
pus Mon père et ma mère sont morts Mais j'ai ceux
du cœur, vous, oncle Le Kopp, et mon bon parrain Malal ci je trouve qu'à vous deux vous suffisez à mon bonheur
— Tu te trompes, mon enfant; ton père et ta mère ne constituaient pas à eux seuls toute ta famille.
— Que voulez-vous dire? fit Pauline qui pâlit de nouveau. Vous-même avez fait plusieurs fois rechercher les personnes qui pourraient avoir quelque lien de parenté avec moi, mais il ne s'en est trouvé aucune Je le tiens de votre bouche. »
Le curé ne se sentait pas le calme nécessaire pour conduire par degrés cette discussion jusqu'au bout; il tendit un papier à la jeune fille :
« Tiens, dit-il d'une voix étranglée; voilà ce que m'écrit le colonel. Lis tout. »
Un silence de quelques minutes régna dans la pièce Pauline lut et relut attentivement la lettre, longue cl très explicite, du brave officier qui l'avait recueillie toute petite sur le cadavre de sa mère, et fait élever de ses deniers; aux pasles plus importants, ses lèvres palpitaient comme si elles 1rs eût répétés tout bas pour les apprendre Quand clic rendit la lettre au curé, pas un muscle de sa face n'avait bougé; seulement, sa pâleur s'accentua davantage, ses lèvres se serrèrent et dans ses yeux noirs, agrandis, reparurent ces lueurs fauves de sa première enfance que, depuis des années, la «Il une éducation du couvent y avait efïa<
La Sœur qui l'accompagnait lui avança une chaise et voulut l'y faire asseoir. Elle la repoussa avec un léger sourire et dit seulement :
AOUÏNA, LA NIÈCE DU CURÉ Cl
« C'est très bien Et c'est ce cet homme-là qui
devient maintenant mon maître et protecteur?....,
— Pauline, que pouvons-nous opposer à un droit positif el démontré, appuyé sur la loi et sur les ordres du gouvernement? »
Elle fit deux pas vers le chef, se campa devant lui dans' une attitude gracieuse et assurée, et murmura avec une pointe d'amer sarcasme :
« Pour une bédouine comme moi, il n'y a pas à se plaindre;
on m'envoie un oncle superbe, un oncle à sensation Il est
célèbre. îfest-ce pas? Il a dû tuer beaucoup de H umis? »
Le commandant et le curé se taisaient, oppressés, prévoyant un éclat subit. Mais Hamoun-Tahar, dont le regard n'avait pas un instant qui tté sa nièce, s'était levé avec lenteur. Mettant de côté la réserve qu'un Arabe se croit tenu de garder en public, vis-à-vis d'une femme, — être inférieur (d'après le Coran) et destiné à l'obéissance, — il s'était approché d'elle, avait pris ses mains dans les siennes, et l'attirait doucement à lui ; il l'enveloppait d'un regard plein de douceur et d'affection; il lui parlait d'une voix basse et engageante :
« La petite Aouïna, disait-il en arabe, la fille du grand chef dont la mémoire vit toujours dans nos montagnes, ne reconnaît-elle plus l'homme qui lui apportait des jouets, qui la comblait de caresses et l'asseyait toute joyeuse sur le cou de son grand cheval noir? »
Un nuage confus, plein de formes indécises et effacpes, passa dans le cerveau de la jeune fille. Mais elle se raidit, retira vivement ses mains, et répondit avec impatience :
« Ma naref chi llatla, ma zall ma choaf te kouch (1) ! »
Un éclair de triomphe passa sur les traits du chef, quand il entendit Aouïna lui répondre dans sa langue native (car le
(1) Je n'en sais rien Tout cela est trop loin de moi (Liltéralemcut:
cela pas encor j'ai revu (idiome berbère).
i qu'elle continuât de la parler); mais il ôt son regard, et reprit :
« Vois, je suis le frère de ton père; je suis un chef riche, puissant par toute la montagne; mon nom est connu dans tout ! Maghreb (1): les Gazettes françaises l'ont répété. Qui ne
connaît Hamoun-Tahar ? Mais, en Algérie, j'ai encore un
autre nom : l'on m'appelle XAga sans tente (2). Sais-tu pourquoi? Ecoute :
» Quand la guerre entra pour la première fois dans nos douars, Hamoun-Tahar était jeune, vaillant et réputé; les beys le recherchaient. Il venait d'acheter (3) une belle épouse aux cheveux dorés, aux yeux plus bleus que la mer tranquille, la plus jeune fille du grand prince de Gonstantine, Achmet-bey; il l'avait payée 60 000 douros (4); elle en était heureus n'eût pas choisi d'autre mari que lui. Mais, à l'appel de la poudre, Hamoun-Tahar rendit au bey la jeune fille, avant même les noces, en lui disant de garder les douros, parce que
le devoir avait parlé Il espérait revenir La belle Mouni
pleura, mais son père lui fit comprendre ce que c'est que le
devoir d'un chef. Elle se tut et attendit Elle a toujours
attendu ; elle est morte en exil chez son père
h Elle dura bien longtemps, cette guerre! Un jour, les clairons français sonnèrent la charge autour du bordj des Beni- Zérouâl! Ce fut une journée de sang; beaucoup d'hommes
tombèrent des deux côtés. Dieu décida; il fallut plier
Quand les zouaves sautèrent par-dessus nos murs en raines, ton itère Sidi-M'Barek courut au Dâr ech chcik, fit cacher sa
(4) L'Occident Ce mot désigne les pays berbères et marocains, et aussi
•ii'-.
ms famille.
"sulmans, c'est l'homme qui fournit la dot, par une somme re île la future.
douce Fathma, avec son petit enfant, dans une grande jai re
vide, et me cria : « Je vais mourir Je te lègue ma tente! »
Et moi, de la terrasse où j'apprêtais mon fusil, je répondis : « Ton sang est mon sang. Ta femme sera ma femme, ta fdle » sera ma fdle. »
» Ton père est tombé en homme, avec la louange de tous, amis et ennemis; c'était un vaillant. Ta mère est morte, éventrée par un lâche, que mon fusil a châtié aussitôt. Toi, tu restes ma fille; car, depuis ce jour, j'ai été constitué ton
père par le serment que j'en avais fait Mais les Français
t'avaient emportée au loin et la guerre m'empêchait d'aller te
chercher Aou'ina, je n'ai pensé qu'à toi depuis treize ans
Vois, à cause de toi, ma tente est vide, mon foyer éteint
Dois-je mourir sans une fille pour me fermer les yeux? »
Gomme une alouette fascinée par le miroir, Pauline s'était peu à peu rapprochée du beau chef. Elle contempla un instant avec émotion son visage aux traits fins et allongés, et sa no I île prestance sous les longs burnous parfumés. Puis elle poussa un gémissement presque indistinct, et, se détournant soudain, fit avec la tête un signe de refus.
Il ne parut pas s'en apercevoir et poursuivit, d'une voix qui devenait plus caressante à mesure que grandissait la flamme de son regard :
« Qu a-t-elle à craindre avec nous, la fille du cheik? Ne sera-t-elle pas la véritable reine des montagnes et des vallées? Toutes les guerres sont finies : les sages chrétiens qui l'ont élevée sont désormais nos amis. Hamoun-Tahar a rendu hommage au roi de France; il a reçu de lui le burnous de commandement, et le Mouchir qui gouverne Alger a lui-même attaché ici le gage de notre alliance; je suis un chef français »
Il s'interrompit pour soulever son manteau rouge et montrer
la croix d'officier de la Légion d'honneur cousue à sa veste de soie.
« Le frère de Sidi-M'Barek n'est pas un ingrat. Il ne
rien! pas rompre des affections justes, il les partage; il ne vient pas méconnaître sa dette, il vient la payer. Demande au marabout si son gouvernement lui aurait accordé en dix ans ce que je lui ai apporté, pour faire le bien, à ma première
visite Demande aux Grands-Bonnets ce que je riens de
leur faire remettre, afin qu'elles accomplissent sans obstacles
les plus vastes désirs de leurs cœurs généreux Je sais que
l'on a fait d'Aouïna une chrétienne; c'était le droit de ceux
qui rélevaient Je n'ai rien à en dire. Elle mettra des croix
sur les murs de sa maison, et nous les respecterons; eli fera servir par des Françaises, et nous les entourerons d'égards : elle aura, si elle le veut, un marabout d'Europe pour lui réciter la fatha de Sidna-Aïssd (1). Le prêtre JEl-Koubb honoré comme son propre père et la verra à toute heure, à
son gré, avec le salut et le respect de tous Quand il lui
manquera un douro (2) pour accomplir le bien, cent dînai
touilleront à ses pieds Je suis très riche; Aouïna disposera
de mes richesses, et, en outre, de tous les biens de son père qui vont lui être rendus par les Français, selon leurs lois.... Elle a le cœur large, elle fera couler l'or sur le faible et le
malheureux qui la béniront.. ... Que veut-elle de plus?
Voilà, sur la place, mon cavalier qui m'attend, El-Hadj-Gharbi : c'esl mon ami d'enfance, mon vieux compagnon des jours
nous Vois-le : son œil me garde, son fusil couvre moii
fusil, sa vie défend ina vie J'en ai trois mille comme lui
quand je veux, qui se feront les serviteurs d'Aouïna
Qu'elle parle! »
(1) Lui dire la messe.
dinar est une pièce d'or (12 a 13 francs).
L'abbé Le Kopp resté seul avec son enfant d'adoption.
Pauline, la tête baissée, se taisait ; on lisait les angoisses de son âme sur ses traits crispés. Le curé intervint :
« Ma bien chère enfant, dit-il, je dois à la simple justice de te déclarer que ton oncle n'exagère rien. C'est un chef puissant, ami de la France, et connu pour la loyauté de son caractère. Il a pris tout d'abord avec moi, spontanément, des engagements sacrés. Il les tiendra, j'en ai la conviction absolue
Tu vas être riche et honorée, mon enfant, libre de répandre le bien autour de toi, de pratiquer publiquement ta religion,
de la faire aimer, peut-être même partager à plusieurs
Tu pourras rendre en services, au pays qui t'a adoptée, le centuple de ce qu'il t'a donné ; tu feras goûter à ces montagnards sauvages, mais dont le cœur est resté simple, les grandeurs de la charité divine Et qui sait si la Providence n'a
pas eu, dans tout ceci, un grand et mystérieux dessein? »
Sa voix s'altérait. Il se tut, pour ne pas laisser voir l'effort terrible sous lequel il écrasait en lui, depuis vingt heures, les révoltes de son pauvre cœur. Mais la jeune fille les devinait
toutes Elle fit quelques pas au hasard, regardant tour à
tour, avec égarement, chacun des assistants, comme si elle en eût attendu une parole de réconfort; puis elle fléchit subitement sur ses jarrets et alla tomber, avec un long cri de douleur et de désespoir, aux genoux de son père adoptif. Halev tante, secouée par des frémissements convulsifs, elle l'étreignait en pleurant, elle se cramponnait violemment à son bras, et murmurait à travers ses sanglots :
« Non, non oncle Le Kopp père chéri Je veux
rester pardon ! Yoyez, je voudrais obéir c'est
impossible Dites, dites un mot dites-moi de rester!.. .
Oui, je ferai ce qu'on voudra mais pas maintenant, oh
non! plus tard Le chef me fait peur S'il part, je^serai
peut-être plus raisonnable Je verrai »
A cet appel désespéré, le prêtre était devenu livide. Darreau s'avança vivement et voulut parler; les mots s'étranglèrent dans sa gorge, et il jeta à l'Arabe un regard de détresse. Hamoun- Tahar comprit l'appel muet que lui adressait le dur soldat. Il releva doucement la jeune fille éplorée, l'assit avec précaution à côté du curé, lui sourit affectueusement, et, d"une voix forte :
« Je pars, dit-il; la bénédiction de Dieu sur cette maison!
Marabout, quand dois-je venir chercher ma nièce? »
Le curé tressauta, mais répondit avec fermeté :
« Le plus tôt sera le mieux Laisse-lui seulement le
temps d'habituer son esprit à envisager ce nouvel avenir
Tu dois avoir des affaires préliminaires à régler?
— Mlehh (1) / Je te demande un mois pour terminer avec les hommes de loi, et faire préparer à la fille du cheik une habitation qui lui plaise.
— Un mois? Soit; c'est convenu. »
L'Àga s'inclina profondément, saisit la main du prêtre, la posa sur sa propre tête, puis la baisa en disant :
« Je répète ce que je t'ai dit : tu es notre bienfaiteur et notre père; tant que tu vivras, ton siège sera au-dessus du mien, et ta main dominera ma tête. »
Il sortit d'un pas ferme, suivi du commandant.
L'abbé Le Kopp, resté seul avec son enfant d'adoption, la prit par la main et la plaça devant le grand crucifix qui surmontai t, au lieu de pendule, la cheminée sans feu de son pauvre salon. Du doigt, il lui montra l'image du Dieu volontairement sacrifié, et il laissa alors couler librement ses larmes.
Tous deux s'agenouillèrent et demeurèrent longtemps ainsi, abîmés dans des désolations que, seule, la Croix peut adoucir et calmer
(1) C'est bien!