CHAPITRE VI
Les rares survivants de la première génération coloniale de Philippeville racontent encore, avec enthousiasme et force amplifications, les fêtes qui accompagnèrent le départ de la nièce du curé pour la montagne, la grande cllffa de nuit et la brillante fantasia exécutée, le matin, par les cavaliers des Beni-Zérouâl et des Beni-Àbbès, ainsi que par les contingents des autres tribus du cercle venus à titre honorifique, caïds et drapeaux en tête.
Toute la soirée de la veille et toute la nuit qui suivit, les tentes rougeâtres des Abbès et les tentes rayées gris et brun des Zérouâl, dressées sur les coteaux hors ville, furent ouvertes aux roumis. Devant les grands brasiers qui allongeaient leurs lignes étincelantes entre les deux camps, les moutons tournèrent, embrochés tout entiers par cinquantaines à la fois ; des milliers de poules et de sarcelles rissolèrent, enfilées à de longues baguettes de roseau; les grands plats de bois sculpté, chargés de kousfcouss au gruau, se succédèrent, portés à brancard par deux hommes et richement assaisonnés de beurre fondu, de safran et de piments verts. Français. Espagnols, Siciliens, Maltais, Grecs, Suisses, Belges, s'assirent côte à côte ,au festin, avec les cavaliers équipés en fête, le flissih et le pistolet long passés à la ceinture, chaussés des tmags do maroquin brodé et de la babouche ronde, et qui se tirent un plaisir
fcr
de servir leurs hôtes de leurs mains. Les dcrboukas alloriL à la caisse de terre poreuse, les flûtes à quatre et à huit trous, les tambours de basque et les castagnettes de métal résonnèrent jusqu'à l'aube, et les invités retardataires, en regagnant leur logis d'un pas alourdi, et rendant justice à l'ample hospitalité des tribus, se vantèrent entre eux malignement d'avoir profité de l'occasion pour faire goûter du jus de la treille à plus d'un fils du Prophète. C'était alors l'une des malices les plus goûtées de la population coloniale.
Au fi'es furent, on le pense bien, les émotions au presbytère et à l'orphelinat des Sœurs. La jeune fille dormit peu, et pleura silencieusement ses huit années de paix au couvent de Lyon, ses maîtresses attentives et indulgentes, et surtout ces deux hommes de cœur, le prêtre et le soldat, qui avaient épuisé leurs soins et leurs ressources pour faire d'elle, de la petite Arabe ramassée dans le sang et la fumée, une chrétienne instruite, appelée peut-être à jouer un rôle sauveur parmi congénères musulmanes, appelée en tout cas aux destinées éternelles que nul, sauf elle-même, ne pouvait désormais lui ravir. La fatigue la vainquit enfin; elle s'endormit pour la dernière fois dans son étroit lit de fer peint en bleu, au coin de la modeste chambre de religieuse qu'elle allait bientôt échanger contre les splendeurs demi-sauvages du Dar-ech-cheick, luxueusement garni par son oncle d'un fantastique pêle-mêle de meubles parisiens, d'armes et d'étoffes mauresques et tunisiennes, de vaisselle turque de fantaisie et d'épais tapis du M'zab.
Le soleil était déjà levé quand les femmes d'Aouïna, choisies avec soin parmi les plus adroites et les plus avenantes de la tribu, et dirigées par une camériste française recrutée à Marseille à grand renfort de douros, se décidèrent à pénétrer dans la chambre de leur jeune maîtresse, après avoir inutilement
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frappé à la porte. Elles ne l'y trouvèrent pas : celle qui cessait en ce jour d'être la nièce du curé priait à genoux, dissimulée dans le coin de la petite chapelle où l'abbé Le Kopp achevait sa messe, les mains un peu tremblantes, mais le cœur ferme, en homme dont le sacrifice est résolument accompli. Cependant, lorsqu'il se retourna pour la bénédiction finale, sa main droite, après avoir tracé le symbole sacré, se releva lentement et le dessina une seconde fois en l'air, pendant que son geste et son regard, dirigés vers le fond de la chapelle, disaient assez sur quelle tête chérie s'envolait cette dernière
bénédiction, ce dernier adieu du cœur Un sanglot étouffé
y répondit. Le prêtre avait disparu dans la petite sacristie.
La jeune fille fut alors prise d'effroi; elle ressentait, pour la première fois, l'angoisse de la solitude.
« Pauline, dit à son oreille la voix de la supérieure, il faut vous hâter. On vous attend là-haut. M. le curé vous a dit adieu hier soir; il a résolu de s'en tenir là; c'est plus sage. Il me charge de vous rappeler ses dernières exhortations et vous donne rendez-vous pour le mois prochain au bordj des Beni-
Zerouâl. Il vous promet d'aller vous y voir Courage donc,
et embrassons-nous! ce n'est pas une séparation complète, mon enfant, ce n'est qu'un peu d'éloignement, facile à franchir... Nous allons toutes prier pour vous. »
Pauline remercia avec effusion les religieuses de leur longue et cordiale hospitalité, qui s'était renouvelée chaque année à l'époque des vacances; elle leur distribua rapidement, comme souvenirs, quelques menus objets de jeune fille et en reçut d'autres en échange; puis elle s'échappa.
Comme elle traversait le vestibule, une voix d'homme l'arrêta, une main vigoureuse la fit brusquement pivoter; elle sentit sur ses joues les moustaches humides de Malafaye; son sang s'arrêta, et elle frissonna douloureusement; mais déjà le colonel l'avait
S2 AOl'INA.. LA NIÈCE DU CURÉ
làcW it, en lui criant d'une voix trop forte pour
être calme :
Au revoir, gamine, au printemps! Tu me feras une belle difj'a, hein! avec une soupe au piment, comme pour un général. »
Son pas se perdit au dehors.
C'était la dernière épreuve de Pauline; avec elle, d'un trait, disparut le passé. Une vie nouvelle s'ouvrait, aux mil étranges, aux visions multiple- et insaisissables. Debout contre le pied de l'escalier aux petits carreaux vernissés, les bras ballants, le regard perdu, l'esprit subitement entraîné dans cette immense ondulation de pensées vagues, Pauline demeurait inerte: le chaos'où ballottaient ses idées toi avait enlevé
jusqu'à la perception des objets réels Une jeune Sœur qui
passait près d'elle la regarda avec étonnement, se mit à rire, et lui pinça le bras en l'appelant par son nom; la jeune lille tressaillit et s'éveilla.
« Qu'est-ce que vous faites là? lui dit gaiement la Sœur; on vous cherche partout!
— Oui, oui. c'est vrai! » murmura Pauline. Et, léf comme une gazelle, elk saisi! la rampe, s'enleva d'un bond, et, en trois ou quatre élans, se trouva devant la porte de sa chambre: elle y entra en reine, d'un pas délibéré, pendant que la petite Sœur laissait échapper d'en bas un mazette!
d'admiration Ses femmes l'attendaient, entn
de costumes mauresques et d'un assortiment complet de bijouterie orientale.
ndide soleil d'Afrique, plus pur et plus radieux en plein novembre que les plus chauds soleils de juillet en Europe, fusail \ainqueur à travers les mailles claires des petits rideaux et mettait, doDS l'ombre tiède et violacée que ra\
ir, des reflets aveuglants sur les flot< de rubans aux multicolores, sur les dentelles lamées d'arg '. les satins
A0UIXA, LA NIÈCE DU C.VWÉ 83
épais, les soieries aux reflets changeants, les velours ton: verts d'or, de perles et de corail. Il diaprait de rutilantes étincelles les lourds colliers d'ambre, les enfilades de sequins, les larges bracelets, les kholkhetds (anneaux de jambe) ciselés et les petits miroirs à facettes, enchâssés dans d'étranges arabesques de nacre, d'ëbène et d'argent mat.
Des fioles bariolées, aux formes bizarres, des flacons de cristal capricieusement taillés et gisant épars dans leurs games de filigranes, des boîtes à toilette, écrins et cassettes de maroquin durci, de cèdre et de thuya aux coins dorés, incrustés de curieuses verroteries, et de l'amas même des étoffes jetées pêle-mêle sur les meubles et le parquet montait un assemblage complexe d'arômes pénétrants, de parfums tout ensemble acres et capiteux
Les femmes de service, imprégnées elles-mêmes de musc, d'ambre et de jasmin, s'étaient emparées de la jeune cheffesse et s'occupaient de l'habiller, encore tout étourdie et comme grisée par les effluves que de tous côtés l'odorat et la vue lui renvoyaient au cerveau.
A travers le bruissement des étoffes et le tintement des métaux heurtés, elle entendait, comme dans un rêve, les exclamations de joie naïve que ses habilleuses se renvoyaient, accompagnées de clins d'œil admira tifs, à mesure que l'aisance gracieuse de leur belle maîtresse prenait plus de relief sous ^on éclatant costume oriental.
' Quand ce fut terminé, la plus âgée des femmes plia en souriant le genou devant Aouïna et lui tendit un petit miroir à main; puis, subitement, elle ouvrit la fenêtre toute grande, et y poussa la jeune fille en pleine lumière.
D'un coup d'œil, Aouïna s'aperçut dans le miroir, parée,
fière, éblouissante D'un autre coup d'œil, elle embrassa
la grande place, le peloton d'honneur déjà en selle, le fusil
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haut, les beaux méharis (1) au poil clair et fin, chargés de leurs housses de maroquin gaufré et de leurs atâtichs (2) aux brillants bariolages, le grouillement vaste et joyeux de la foule arabe, déjà compacte, encadrée par un détachement d'infanterie qui bordait la place, l'arme au pied, et l'épaisse haie formée en arrière par la foule européenne; qui s'agitait le long
des maisons et caquetait non moins joyeuse Tout cela
doré, caressé, vivifié par le puissant et gai soleil! Une
chaleur intense envahit le sang de la jeune Arabe, lui monta m cerveau et la fit doucement trembler. Subjuguée par un flot impétueux de sensations neuves et troublantes, semblables pourtant à de lointains ressouvenirs, elle ferma les yeux et se cramponna d'instinct à l'appui de la fenêtre.
Soudain, de longues rumeurs sï'lt svèrent . On l'avait aperçue. . . Puis, ce furent des acclamations entrecoupées d'applaudissements. Le mouvement devint général; les palanquins ^entrouvrirent, et les you-you aigus des femmes dominèrent un instant tous les bruits. Brusquement, un coup de feu éclata sous la fenêtre, et fut aussitôt suivi de vingt, de cent autres. En trois secondes, la vaste place s'était allumée et dévouait une arène de joute : au pourtour, la ligne épaisse des spectateurs adossés aux maisons et pressant devant eux le cordon rouge et noir des fantassins; au fond, à droite, la masse des chameaux agenouillés sous leursdômes brillants, d"où sortaient, avec des cris stridents de fête, des grappes de têtes brunes chamarrées de foulards éclatants et de sequins dorés, tandis que sur la scène bondissaient, à fond «le train, sous les éclairs tups de feu, touchant à peine la terre, hennissants et fous de joie, les jolis chevaux arabes excités par leurs maîtres
(!) Chameaux de luxe.
mmeSj fermés par des tentures de soie aux vives d'une haute tige enrubannée.
AOUINÀ, LA NIÈCE DU CURÉ S.'i
aux costumes pittoresques. Aussi loin que portait la vue, sur la longue route, sur la vallée, sur les pentes rougeâtres des premières collines, la fantasia avait instantanément répandu son magique enivrement. De partout à la fois jaillissaient les appels et les défis, les éclairs et les détonations, le roulement des chevaux lancés à toute bride et les flocons arrondis de fumée La poudre emplissait l'air et grisait les cerveaux.
Pour se mettre à l'unisson de la fête, les femmes d'Aouïna avaient, en un tour de main, étalé sur la fenêtre une large pièce de satin moiré, et encadré la fille du cheik dans une
draperie de damas vert aux franges dorées Mais elle ne
s'en aperçut point. Droite sur ses jarrets tendus, serrant de ses petites mains vigoureuses la barre d'appui, ouvrant ses narines à la poudre, les yeux chargés d'éclairs jaunes, et son corps souple balancé par un frémissement rythmique, déjà la reine des tribus riait du regard, de la bouche et du geste à ses nouveaux sujets; déjà sa voix sonore et charmante lançait à plein gosier les you-you joyeux et les encouragements aux cavaliers dont les prouesses la frappaient davantage
I<e premier débordement de cette exubérance finit par s'apaiser. Une ondulation lointaine, gagnant de proche en proche, annonça l'arrivée des chefs. On entendit résonner les tambours longs et les flûtes; le groupe des musiciens déboucha sur la place, précédé d'une double ligne de grands drapeaux verts qui déblayaient le terrain devant eux.
A la suite apparut Hamoun-Tahar, superbement assis, le corps légèrement renversé, dans sa haute selle de velours violet couverte de massives arabesques d'or plein. Sous la brise qui soulevait ses fins burnous, on voyait étinceler sa veste en drap d'argent toute semée de pierreries; sur la monture et môme le canon de ses longs pistolets, sur le yatagan passé sons sa cuisse, sur ses bottes, sa bride, ses étriers massifs, et jusqu'au
8C AOCINA. LA MÈCE DU COTÉ
bout de ses doigts bro laient l'or et les pierres Qne9.
Son grand cheval syrien, tout blanc, à la croupe rosée, disparaissait aux trois quarts sous une housse de satin multicolore qui ne laissait passer que sa longue queue tressée de soie et ses quatre pie an henné et ferrés d'argent. Arrondis-
sant le col, il piaffait en mesure et paraissait à peine effleurer le sol de ses sabots. Un grand nègre, étroitement vêtu de cerise du collet aux talons, suivait à cheval, portant le superbe fnsil damasquiné de FAga, et son grand chapean à glands de laine qu'ombrageait une toison d'autruche mâle. En arrivant la fenêtre où se tenait sa nièce, le chef, d'un geste invisible, enleva son coursier qui s'avança debout sur les pieds de derrière, et lui-même, impassible en apparence, mais les traits gonflés par la joie et les yeux rayonnants d'orgueil heufeux, salua de la main en s'inclinant; Aouïna répondit en se courbant et portant les deux mains à son cœur, puis à sa bourbe. int aux sons de la musique, vint s'arrêter au fond de la place et fit face au débouché de la grande route tait le tour de la fantasia savante, réservée aux plus nobles et aux plus habiles. La masse d'hommes qui tourbillonn.iit sur la place se tassa peu à peu, s'aligna, et se scinda en deux portions vivantes et piaffantes, qui laissèrent entre elles un large couloir. Les grands drapeaux s'inclinèrent : c'était le signal.
Du bas du camp, où se distinguait un grand rassemblement,
l'on vit se détacher six hommes, six cavaliers de Grande Tente
m .h djyâdds), sans burnous, leurs corps nerveux se jouant à
l petite veste de soie et le haïk léger, ils arri-
il botte à botte, sans qu'une tête dépassai l'autre. La
3 premières maisons les cacha une seconde, puis
itri de la ne*, lancés comme on ouragan,
. le corps droit il y eut un grand
AOUINA, LA MÈCE DU CURE 87
scintillement d'acier; les six fusils, lancés en l'air, tournoyèrent
en retombant aux mains des coureurs; les six coups partirent ensemble, ne formant qu'une seule détonation ; les six balles, envoyées à demi-charge, vinrent claquer ensemble sur le pavé devant les deux sabots joints du cheval de l'Aga en soulevant un peu de poussière; les six cavaliers, sautant debout sut' leurs selles, arrivèrent en brandissant leurs armes déchargées avec des cris de triomphe et des poses de cirque, retombèrent subitement assis, tournèrent d un seul mouvement, et disparurent dans une rue latérale, à vingt pas du chef immobile
Déjà un second peloton arrivait comme la foudre ; un autre le
suivait de loin
Tous les mouvements s'étaient arrêtés dans la foule, toutes les attentions concentrées. Les tireurs se succédaient constamment avec le même ensemble, la même adresse. Par quatre, par six, par huit, dans une allure d'une légèreté fantastique, d'une rapidité vertigineuse, défilaient, l'œil ardent, le cou superbement renflé et la longue queue au vent, les beaux coursiers du désert, à la généalogie soigneusement dressée, soupçonneusement contrôlée, chèrement payée : les chevaux plus blancs que le lait, la crinière et la queue passées au henné : les chevaux rouges comme le feu, qui secouaient la tête en s'enivrant des bruits de guerre; les chevaux gris, à. la peau si fine que leur sueur, en perlant sous le soleil, les teignait tout entiers en lilas, en bleu clair, en violet foncé; les chevaux noirs comme la nuit sombre, sans une tache, mais portant au front le signe si recherché, l'étoile blanche ou jaune « du bonheur » (M'broukà) ; et ces chevaux jaune clair, avec des reflets vert-pâle, dont le nombre serait, dit une tradition, mystérieusement réglé sur celui des vrais descendants de la
jument du Prophète (Qucnab el Nabi) tous intimement
liés à leurs souples cavaliers comme le sont les membres au
corps. On n'entendait plus que la rapide cadence de leur galop, les détonations régulières des longs fusils, et le sourd murmure de plaisir et d'admiration qui montait, toujours croissant, des i - spectateurs.
Quand les derniers pelotons eurent passé, l'Aga fit un signe en levant le bras. De nouveau, la masse des cavaliers se mêla et s'éloigna, en se divisant par groupes. On ouvrit des cages de roseau, et des animaux sauvages: gazelles, lièvres, outardes, furent lancés en pleine ville et adroitement ramenés. Ce furent de vraies chasses à courre, où le gibier était abattu pur des cavaliers armés de bâtons blancs, noueux par un des bonts, qu'ils lançaient avec une force et une adresse incroyable-. Il y eut un court simulacre de combat, des défis de tout genre, en bloc et individuels, et enfin une espèce de carrpusd à la guise de chacun, pêle-mêle de luttes équestres, de poursuites el d'exercices de voltige, qui eussent comblé d"étonnement nos écuyers de profession.
Il y avait près de deux heures que durait la féte In
soldat d'infanterie en petite tenue, imberbe et rougeaud, s'avança de trois pas, porta un clairon à ses lèvres et jeta la brève sonnerie : Cessez /<• feui Tout s'arrêta comme par enchantement; une minute après, la vaste place n'offrait plus que le coup d*œil confus des préparatifs du départ.
lïua, enfin rendue à elle-même, s'était retournée son-
. les prunelles dilatées. La porte de sa chambre s'ouvrit.
Lacamériste française, une jolie Provençale au maintien modeste
et malin, apportait sur un plateau le chocolat fumant. La fille
•lu cheik l'écarta avec dédain, plongea ses doigts chargi
as mu grosse bonbonnière turque, et se mit à manger à pleines dents des pâtes de fruits parfumées à la rose et au girofle. La femme de chambre, étonnée, avait reculé en rount.
Le chef enleva son coursier.
« Venez ici ! lui dit impérieusement Aouïna. Gomment vous appelle-t-on?
— Marthe, Mademoiselle.
— Votre nom me plaît Savez-vous l'arabe?
— Oh non, Mademoiselle ! Comment aurais-je pu Je
l'apprendrai si Mademoiselle le croit nécessaire.
— Certainement, Marthe, vous l'apprendrez avec moi
Ce sera vite fait, vous verrez Et quand nous serons arrivés
là-bas , vous me quitterez cette robe-là Je veux vous habiller
comme nous Cela vous ira bien mieux De guel endroit
êtes- vous? *
— De La Garde, Mademoiselle, dans le Var.
— Ah ! votre canton a été autrefois occupé par les Sarrasins. Marthe, vous descendez peut-être d'un Sarrasin »
Une expression d'effarement indigné se peignit sur les traits de la camériste; Aouïna se mit à rire :
« Cela vous choque? Les Sarrasins de ce temps-là étaient des savants, des gens très civilisés; ils construisaient des villes fastueuses
— On ne dit pas cela chez nous, murmura la camériste embarrassée. Nos pères les ont connus, il n'y a pas longtemps, avant la conquête : ils enlevaient les femmes et les enfants pour les vendre, et ils tuaient les hommes qui refusaient d'abjurer leur baptême C'étaient de cruels démons ! »
Aouïna, satisfaite d'avoir montré son érudition, n'insista pas.
« C'est bien, dit-elle; vous n'avez rien de pareil à craindre
ici; vous serez, au contraire, fort bien traitée Je suis
Arabe, moi.
— Oh! Mademoiselle, une Arabe française
— Non pas, une Arabe pur sang d'Arabie. Qu'avez-vous donc? Est-ce que je vous fais peur?
— Pour? non. Mademoiselle. Seulement, je n'avais encore rien vu de semblable .... Je m'y ferai.
— Ali! c'est la fantasia? N'est-ce pas joli, voyons?
— Oui oui, Mademoiselle C'est môme un peu
effrayant. Nous avons de jolies fêtes, nous aussi : des pèlerinages, des courses et des fenades mais ce n'est pas la
même chose. »
Et la Provençale, l'œil encore plein des scènes qu'elle venait de contempler, ne put s'empêcher d'ajouter :
« Ce sont tout de même de beaux hommes Ils doivent
être terribles à la guerre! Comment peut-on leur tenir tête? »
Aouïna crispa sa bouche avec fierté, sourit à sa naïve camériste, et lança un coup d'œil de profond mépris aux cent chiquante soldats de ligne, sans grâce et lourdement équipés, qui, sur un appel de tambour, formaient leurs rangs pour rentrer à la caserne.
Cet orgueil eut immédiatement sa contre-partie :
« Ali ! fit Marthe en se penchant à la fenêtre, voici M. le colonel qui passe. »
Sur la place grouillante de cris, de couleurs et de mouvement, un homme replet, à la moustache grise tombant en brosse, modestement vêtu d'un vieil uniforme aux galons ternis, un jonc de trois francsà la main, traversait les troupes pittoresqnes. Devant lui, tout s'écartait avec respect; les hautains djyâdds saluaient en portant au front leurs mains jointe.-. Il lit un signe d'amical adieu à l'Aga, qui présidait aux préparatifs du haut de son cheval blanc; le beau chef mit aussitôt pied à terre et vint saluer l'officier comme on salue un supérieur, en lui baisant l'épaule.
Pourquoi ces faits si simples, qu'elle voyait journellement se renouveler depuis longtemps, frappèrent-ils cette fois Aouïna
comme un soufflet? Pourquoi la vue de son bienfaiteur
qui, ce matin encore, avait remué toutes les fibres de son cœur, ne lui inspira-t-elle cette fois qu'un sentiment confus, mais où dominait l'intolérable acuité de l'orgueil blessé, de l'infériorité de la race vaincue devant la race victorieuse?
D'un côté, trois mille guerriers hardis, souples, superbes d'allure, bien montés, armés jusqu'aux dents, sous un chef éclatant d'or et de haute prestance, dont le nom avait retenti au delà des mers, qui possédait des territoires vastes comme des départements et des coffres remplis de douros, et dont la noblesse remontait iux premiers souvenirs de l'Hégire, au delà d'Okba le Conquérant.
De l'autre, un vieil officier désarmé : plébéien obscur vivant de sa modeste solde, sans nom, sans aïeux, sans influence; cinq ou six spahis qui fumaient indifférents, enfouis dans leurs grands manteaux rouges; et là-bas, au bout de la rue, quelques douzaines de fils de paysans gascons, tourangeaux et normands, qui filaient docilement quatre par quatre, en montrant leurs semelles à gros clous, aux grêles roulements d'un tambour lointain, pour aller brosser leurs uniformes poussiéreux et « chiquer le légume du gouvernement » par escouades.
Ceci dominait cela; ceci commandait à cela.
Dans ce tableau presque banal, deux sociétés se trouvaient en présence : douze cents ans de luttes aboutissant à mettre le Koran sensuel et batailleur sous le joug de la Croix austère et rédemptrice.
Certes, elle savait cela, l'enfant baptisée, la pensionnaire du couvent de Lyon, et, pour dissiper le chaos de ses vieux instincts de race subitement réveillés, elle n'aurait eu qu'à lever les yeux vers la grande croix de bois noir, qui se dressait à côté de l'église inachevée, miséricordieuse comme un appel du
94 AOIINA. J.A NIÈCE DU CUBÉ
5-Christ. Tl s'agissait bien de sang et de nature! A qui donc devait-elle l'entrée dans ce ipérieure du Vrai, du Beau, du Bien, et la claire vue de l'éternel bonheur, la Nièce du Curé? Et quel esprit sataniques
va i t eu elle, depuis deux heures, comme un nuage de rai el de haine, toutes les ardeurs du vieux sang ismaélite?
liais elle ne leva point son regard; elle continua de dévo une sourde fureur, les abaissements de sa race : ell oheiks et caïds, ces gens de Grande Tente, se pr en inférieurs autour du lieutenant-colonel, et celui-ci, a] nu court échange de politesses, les congédier d'un simple { de la main ; elle vit aussi au coin de la place le profil d'aigle et la moustache fauve de Darreau qui, tirant une bouffée de son cigare, donnait brièvement un ordre auquel tout s'empressa d'obéir.
Qu'était-ce donc, alors, que ces chefs redoutés et ces brillants guerriers? — que son propre père dont elle avait entendu si haut vanter la naissance et les grandes qualités; — que royauté même qu'on lui offrait sur de vastes étendues de montagnes boisées et de fertiles vallées, — pour venir se niveler sous la botte du premier militaire ou employé venu, as un uniforme français?
El puis, la Franco? après tout, n'était-ce pas tout bonnement l'ennemi implanté, victorieux et méprisant sur le vieux sol berbère?
A cette pensée, la fille arabe ressentit comme un heurt; son
5ombri s"alluma, ses dents s'entrechoquèrent; file
étreignit si rudement son grand collier de perles que, sans le
savoir, elle en brisa trois ou quatre, et elle ferma les yeux,
comme ]»« uir échapper à la tentation qui la poursuivait.
Mais ce fut le contraire : elle cessa de percevoir les objets et les bruits d'alentour, et l'ubsosion devint vision. Lu
seul tableau, d'une précision terrible, se dégageant du nu de ses fugaces souvenirs d'autan, vint, après plus de douze ans; se retracer aussi vivant, aussi clair qu'au jour même où' ses yeux de petite enfant l'avaient vu sans le comprendre, saisit de force son âme, et la riva à ses implacables traits..... Et voici ce qu'elle vit :
Un horizon de montagnes, si rapprochées, qu'elle eût presque cru les toucher; — des rocs bruns, couverts d'oliviers sauvages, et la profonde coupure d'un grand ravin où scintillaient des armes; — un étroit plateau, terrassé et divisé en une série de jardins par de petits murs de soutènement, et semé d'habitations basses; — au milieu, une forte maison en pierre grise; — des uniformes rouges et bleus qui montaient dans la fumée, des hommes qui s'entre-tuaient à coups de fusil; un chef, — son père, — qui tombait renversé devant le seuil, la
tête fracassée Puis une vaste chambre meublée à l'arabe;
une femme brune, jeune, à demi vêtue, ses yeux noirs dilatés par l'effroi, qui s'affaissait sur les genoux, les mains étendues, en essayant de couvrir de son corps une pauvre petite créature souriante et étonnée; et enfin, un soldat, portant la veste courte et l'ample culotte des zouaves qui, rapide comme l'éclair, renversait d'un coup de talon la mère suppliante, et lui plongeait, avec un ricanement de hyène, sa longue baïonnette en plein ventre
Elle perçut le ploft assourdi de l'acier dans les chairs crevées; elle entendit vibrer sur elle le cri strident, désespéré de sa mère, et gronder ensuite les râles sourds de son agonie; elle vit le sang jaillir à flots et se sentit encore une
fois rouler, toute petite, dans sa tiédeur fade et gluante
Hors d'elle-même, raide d'horreur, elle recula, le bras levé,
avec un hurlement rauque comme celui du fauve blessé
On l'entoura
« Mon Dieu, Seigneur: Qu'avez-vous, Mademoiselle? »
disait la voix inquiète de Marthe.
En une seconde, la fille du cheik avait recouvré son sangfroid; elle répondit durement à la jeune Provençale :
« Vous êtes sotte! Je n'ai rien du tout. Occupez-vous
de faire charger mes malles, et qu'on parte, à la fin! Estce qu'on a envie de nous faire souper ici? »
Les femmes, un peu interdites, s'élancèrent à la besogne. Puis, le beau méhari, au poil blanc tout frisé, qui portait le grand palanquin double (el âteuch) en forme de dôme mauresque, recouvert de satin jaune et vert, approcha lentement et vint, stimulé par son djemaïl (cornac), s'agenouiller devant le petit perron de l'orphelinat.
A.ouïna, très pâle, y monta sans dire un mot. Ses dents blanches serrées, le regard fixe, elle haletait sourdement sous sa veste de velours brodée de perles et de turquoises; une gouttelette de sang rose pendait à chaque coin de ses lèvres légèrement blêmies