CHAPITRE Vil
L'abbé Le Kopp, sa messe dite, s'était échappé pour aller porter hors ville quelques secours et un réconfort moral à une famille de colons graduellement amenée, comme tant d'autres, à toutes les détresses de la misère par les perfidies calculées de l'usure juive. Il espérait bien ne plus retrouver, à son retour, l'enfant que son cœur n'avait que trop adoptée. Il avait compté sans la fantasia, dont la bruyante turbulence le força de se réfugier dans son jardin. Il ouvrit son bréviaire et se mit à arpenter fiévreusement la grande allée recouverte de vigne aux feuilles desséchées. Le tapage du dehors s'apaisait par degrés; seul, un murmure confus, traversé par de lointains hennissements et les imprécations des chameliers pressés d'en finir, venait par moment lui rappeler la réalitéf; ces derniers échos se turent à leur tour. Enfoncé avec une énergie patiente dans la récitation de l'office du jour, il sentait le calme renaître enfin dans son âme, et se pénétrait lentement du baume consolateur qu'y versaient les austères et douces paroles de l'Église. Par un dernier effort de sa volonté, il se retrouva maître de lui, et sa pensée quitta le monde pour se reporter,
libre et forte, toute en Dieu Mais chaque épreuve terrestre,
comme chaque bataille, a son épisode final.
Le piétinement grandissant de milliers de chevaux, puis les rythmes sauvages et monotones de la musique arabe, vinrent
subitement arracher l'abbé Le Kopp à la quiétude a péniblement gagnée. 11 tressaillit, et, après une courte hésitation, i rapidement dans une allée d< ment. Mais il
s'arrêta presque aussitôt, honteux et gêné comme un enfant surpris en faute, parce que la pensée lui était venue tout à coup que, de la route, on allait le voir se sauver. San- ti tiuii. il se tronvait rejeté et ballotté en pleine tempête. Une force invincible l'attirait vers la route.
« Soyons ferme! » murmuraient tout haut ses lè\ tendis que ses pieds le ramenaient à reculons, sans qu'il y prît garde, sous les pampres desséchés qui appuyaient leur origine au mur de soutien du jardin, en contre-bas du grand chemin, • t que son bréviaire glissait dans sa II restait là,
I l'un blé.
A quelques pieds au-dessus de lui, les cavaliers défilaient en tumulte, échangeant des appels, des invectives, des plaisan-
S le son des flûtes et des tambours se rapprochait
D'un coup d'œil oblique., levé en arrière vers la route, L'abbé distingua les tiges panachées des atàtichs, qui se balançaient à cinquante pas à peine. Sa faiblesse l'irrita; il tourna i lument le dos aux passants, et se laissa tomber assis sur un banc de pierre dressé contre le fond de la tonnelle.
« Quel besoin ai-je de la voir ou de l'entendre ? » se disaitil à mi-voix, en baissant les paupières
Mais, père inconsolé, malgré lui ses oreilles écoutaient, son
tour voyait Et tout son pauvre corps secoué tremblait
re plus fort que le jour où le chef, conduit par Dan entré dans son salon de Djidjelli
Heureux comme il ne l'avait jamais été depuis quinze ans, lebel
cheminait, digne et radieux, entre les deux plus vieux
■ Philippeville. De temps à autre, il serrait
la bride, laissait le méhari de sa nièce arriver à sa hauteur, et
échangeait quelques mots avec elle. Le changement singulier qui venait de s'opérer dans ses allures ne lui avait pas échappé ; il en était un peu surpris et tout à fait charmé, non sans une nuance d'inquiétude ; il ne l'avait pas prévu si rapide, et, dans le fond, il eût mieux aimé, pour l'honneur de sa nièce, le voir se produire avec lenteur et par degré. Comme il y pensait, une voix pleine et gazouillante l'appela; il retint sa monture. Aoiïïna, passant sa tête enguirlandée de perles et de sequins hors du dôme mobile, lui demandait en arabe :
« Oncle, parmi les Beni-Zérouâl, en reste-t-il beaucoup qui aient été les compagnons de guerre de mon père ? »
Hamoun-Tahar sourit et allongea le cou.
« la, bent ech-cheik (ô fille du chef), regarde cette foule de cavaliers dont les premiers rangs ont déjà tourné la colline, et
regarde ceux qui nous suivent Plus de la moitié étaient
des hommes quand le canon français fit résonner nos montagnes, et ils firent tous leur devoir en braves. Ils ont connu et respecté Sidi M'Barek; ils aiment sa fille et sont prêts à lui obéir comme au chef lui-même. »
Aouïna rougit de plaisir et resta silencieuse quelques
secondes On était hors ville; la route faisant un coude,
longeait le fond du jardin du presbytère. Une exclamation jaillit encore de Yàteiœh, et la jeune fille apparut soudain, impétueusement dressée, le corps à moitié sorti de l'abri de satin. Livide, le feu aux yeux, la voix sifflante et enrouée de fureur, elle tendait à son tour le bras, en désignant du doigt le bord de la route, au dessous d'elle :
« Vois ! cria-t-elle en balbutiant, les Roiimis ont assassiné
mon père et ma mère. Ils m'ont volée pour me rendre pareille
à eux! Les Roumis sont venus dévorer notre terre sous nos
pieds et nous prendre dans la gorge l'air que nous respirions ! Regarde, en voilà un !
— Àouïna, dit le chef stupéfait, où va ta tête? Ne reconnaislu pas ton bienfaiteur^ celui qui t'a nourrie et instruite, lé prêtre El-Koubb? »
Elle eut un petit rire sec, it répliqua avec rage, en entrechoquant les mots :
« Lui! il aurait voulu me faire cracher sur mon sang
embrasser les meurtriers de ma race! Hamoun-Tahar,
mi hommef Prends ton fusil et tue-le (1)1
— Chitann! » s'écria l'Aga devenu blême KL
d'un coup d'ëtriér, il enleva sa bête et la lança à vingt pas <-u
;i\;hi[ Puis, se ravisant, il hocha la tête, atteignit la petite
main île corail (2) qui pendait entre les oreilles de son cheval, attachée à une touffe de crins, l'appuya à son front en murmurant un verset du Koran, el reVînl vers sa nièce :
Aonïna, dit-il avec douceur, ne pense plus an passé; i au milieu de tes frères Tiens, pends ceci à ton cou: faismoi ce plaisir Ctesl un talisman que ta mère porta l<>nn-
temps Elle avait en le tort de me le donner à garder le
matin même de sa nu ni. »
Il mit Sun cheval au galop, et s'en alla prendre place en tête de la longue colonne. Les foreurs subites de l'enfant épouvantaient l'impassible guerrier; il était redevenu sombre connue ;m\ anciens jours de bataille et de deuil; sou bonheur, à peine commencé, venait de finir.
Sur le bine; de pierre du jardin, l'abbé Le Kopp, qui avait tout entendu, gisait anéanti, les yeux fixes, la respiration sifflante Ce fut dans cette alarmante situation que le colonel
' nlhenlique.
itiï contre le mauvais œil. Les maisons arabes portent une îii.'iin s doigta serrés et abaissés, sur la porte d'entrée ou
dans ; I i fronton. Cette superstition^ introduite par les Romaids,
est ii . du la retrouve dans ton- - méditerra-
Sur le banc de pierre du jardin.
Malafaye, qui était en quête de lui depuis quelques instants, l'aperçut; il courut aussitôt chercher du secours.
Le soir de cette dure journée, l'abbé, interrogé par le lieutenant-colonel, lui raconta brièvement la scène qui l'avait terrassé. En terminant, sa voix s'altéra, de grosses larmes sillonnèrent ses joues brunies. Il se laissa glisser à genoux et pria une minute, la tête cachée dans ses mains, puis il se tourna vers Malafaye sans se relever, et lui dit humblement :
« À vous aussi, mon ami, mon cher confident depuis tant d'années, je veux demander pardon de ma trop longue faiblesse; car c'est vous qui m'avez donné l'exemple que je vous devais le premier : celui de la résignation sans murmures, de la fermeté sans retours inutiles sur le passé. Oui, j'ai trop longtemps cédé à une dangereuse illusion et méconnu mon serment de prêtre, en me livrant tout entier, secrètement, aux joies d'une paternité que j'aurais dû, par prudence, interdire à mon
cœur comme elle était interdite à ma chair J'ai moi-même
forcé la bonté de Dieu à frapper fort pour me guérir Mon
devoir est de l'en remercier
— Et d'embrasser votre vieux Malafaye, parbleu ! s'écria le
colonel en le prenant cordialement sous les bras Il était
bien difficile, sinon presque impossible, que la chose n'arrivât pas ainsi. Et s'il y a eu faute, j'ai été le premier coupable,
en vous mettant moi-même sur les bras cette aftection-là !
Ah! que je vous comprends donc bien, chaud cœur de prêtre et de Breton! »
Sa voix devint sourde et s'altéra légèrement :
« Moi-même que vous qualifiez de sage , hélas! je ne
vous ai pas tout dit. Regardez ma moustache : elle a blanchi le mois dernier à Koléah, pendant cette nuit, — une nuit quo je n'oublierai certes jamais, — où je vous écrivis la lettre que
vous savez .ni sujel de l'enfant, après avoir reçu la visite de son oncle. »
Il s'interrompit pour regarder vaguement dans le passé, et ajouta soudain, comme s'il venait délire dans la pensée du prêtre:
« Non! il n'est pas possible que nos longs sacrifices
aient abouti là Non! ils ne resteront pas vains, croyezun. i Ce serait douter de Dieu et de ses promesses. Sachons
seulement attendre son heure A propos, vous souvient-il
du mot que me dit un jour avec une assurance singulière la petite Sœur grise de Djidjelli : « Nous en avons eu dans l'Ordre qui ont été plus terribles quelle? »
Les deux amis s'embrassèrent, et il ne fut plus jamais question entre eux de la fille du cheik.
Le lendemain, le lieutenant-colonel partait poui rejoindre son poste. Promu colonel l'année suivante, il passa au com mandemenl d'un régiment en France. Cinq ans après, il était proposé pour le grade de général de brigade, lorsqu'il mourut d'une attaque foudroyante de choléra, au début de la guerre d'Orient, pendant la funeste marche exécutée dans laDobroudja par les brigades JSspinasse et Yousouf dont il faisait partie. Les deux soldats chargés de l'ensevelir trouvèrent avec étonnemenl sur son corps un cilice et un grand scapulaire de Tertiaire de saint François d'Assise. Ils les réunirent à quelques menus objets de piété, et, ne sachant, qu'en faire, s'adressèrent à un officier qui avait vécu en Afrique avec le défunt. Celuici déclara que Malafaye était un orphelin, élevé par un vieil oncle, et à qui l'on ne connaissait plus, depuis longtemps, île famille. Sur ses indications. 1rs objets recueillis furent em à Alger, à l'adresse du chanoine Le Kopp, curé d'une <\c> paroisses, lequel a précieusement conservé ces derniers souvenirs de .-"il ami el les considère comme des reliqu