CHAPITRE II
Les parlers grecs des différentes cités apparaissent assez distincts dès le moment où on les rencontre ; mais les différences ne portent que sur des particularités développées à une date récente, précédant de peu l'époque historique ; tous les parlers grecs connus reposent sur une même langue commune. Par rapport à l'indo-européen, ils ont un grand nombre d'innovations identiques, d'oii est résultée une transformation profonde de la structure indo-européenne, La comparaison des parlers permet, sinon de restituer, du moins de déterminer avec précision les traits essentiels de ce «grec commun » (v, p. 12) dont les « dialectes » sont des différenciations postérieures. Ces traits sont ceux par lesquels le grec, en son ensemble, s'oppose à l'ensemble des autres langues indo-européennes.
Les Grecs n'ont pas eu, comme les Hindous, des phonéticiens subtils pour analyser minutieusement leur prononciation et pour en laisser des descriptions exactes. On ne connaît guère du système phonétique du grec que ce qu'indiquent la graphie et les variations de la graphie, puis, pour tme période postérieure, des transcriptions en diverses langues, surtout en latin. L'emploi fait des mots dans les vers ajoute quelques données importantes, mais seulement sur un petit nombre de points. On n'a donc sur la prononciation du grec ancien que des notions grossières, et auxquelles il est souvent malaisé d'attribuer des dates et des localisations précises. Mais, pour autant que les données de fait permettent de l'entrevoir, le système phonétique du grec offre, d'une part, des conservations remarquables, et, d'autre part, des innovations radicales.
Le grec commun présente les voyelles indo-européennes à peu près telles que la comparaison de toutes les langues de la famille permet de les supposer ; la seule langue qui, à la date où on la connaît par des textes, présente les voyelles indo-européennes au même degré de conservation est
l6 STRUCTURE DU GREC COMMUN
Vosque. L'indo-européen possédait trois voyelles proprement dites : a, e, o, chacune avec la quantité brève et la quantité longue : on retrouve en grec a, £, 0 et à, '(], lù.
L'accent de l'indo-européen était un accent de hauteur ; la voyelle tonique était caractérisée, non par un renforcement de la voix, comme en allemand ou en anglais, mais par une élévation ; un accent de ce genre s'observe encore nettement dans plusieurs langues de l'Europe, notamment en lituanien et en serbe ; des langues du Soudan, celle du Dahomey par exemple, en donnent une idée plus nette encore. Le « ton » grec ancien consistait en une élévation de la voix ; la voyelle « tonique » était une voyelle plus aiguë que les voyelles atones ; l'intervalle est donné par Denys d'Halicarnasse comme étant d'une quinte. Un niusicien soigneux était amené à tenir compte du « ton » des textes qu'il mettait en musique, de même que l'on s'efforce aujourd'hui de faire concorder les temps forts du rythme musical avec l'accent d'un mot français pu surtout allemand ; on a constaté que, dans l'hymne découvert à Delphes, le compositeur s'est astreint à ne pas placer sur la syllabe tonique d'un mot une note moins haute que celles sur lesquelles sont chantées les syllabes atones du même mot.
Un accent de cette sorte ne se prête pas à fournir un rythme. Et, en effet, le rythme du grec n'est pas un rythme d'accent ; le « ton » ne joue aucun rôle dans la métrique du grec ; durant toute la période classique et jusque bien après le commencement de l'ère chrétienne, les poètes n'ont jamais ni tenté ni évité de faire concorder les temps forts de leurs vers avec un « ton ». Le rythme du grec ancien est, comme celui du sanskrit, purement quantitatif et résulte de l'alternance de syllabes longues et de syllabes brèves, sans considération de l'accent. En grec ancien comme en sanskrit, une syllabe brève est une syllabe dont la voyelle est brève et n'est suivie d'aucun groupe de consonnes : les trois syllabes de oipi-t sont brèves ; une syllabe longue est une syllabe dont l'élément vocalique est une voyelle longue, comme la seconde de <sip-q-t, ou une diphtongue, comme la seconde de oipo'.xe, ou une syllabe qui présente un groupe de consonnes après la voyelle, comme la seconde de çipe^Oe. Le rythme d'un vers grec ancien repose uniquement sur l'alternance des syllabes brèves et longues ainsi définies ; et, quand les anciens décrivent des rythmes, de prose ou de vers, ils le font toujours en termes de quantité, jamais en termes d'accent.
A ces trois points de vue, le grec commun continue sans aucun changement appréciable l'état indo-européen ; et c'est la concordance du grec avec des restes de l'état ancien qu'on observe par ailleurs qui permet de déterminer cet état indo-européen.
A d'autres égards au contraire, le grec présente des innovations qui ont transformé l'aspect de la langue.
INNOVATIONS DU GREC COMMUN l'J
Le système des occlusives est devenu simple, mais pauvre. Le grec ne possède que trois séries d'occlusives : labiales, dentales, gutturales, chacune avec trois types : sourde, sourde aspirée, sonore, soit :
Sans doute, le point où étaient articulées les gutturales variait un peu suivant la voyelle qui suit ; et certains alphabets archaïques distinguent le X de x£ ou XI du q de qz ou de qj (avec j prononcé eu dans les parlers qui ont cette graphie). Mais c'est une simple nuance, liée à la voyelle suivante, et qui n'avait sans doute pas plus d'importance que la distinction du k de quête et du k de corbeau en français. Or, l'indo-européen avait connu au moins deux séries de gutturales, dont l'une a subsisté en grec sous la forme ■/., -^ -/, et dont l'autre a fourni, suivantles cas, des labiales, 7;, ç, [i, des dentales, t, 6, 0, ou des gutturales x, -/, v ; ainsi l'on a xe en regard du sanskrit ca « et » et du latin que, et ïr.ynx. en regard du latin seqiioniur. D'autre part l'indo-européen distinguait deux séries d'aspirées, l'une sonore, qui était la plus importante, et l'autre sourde : le grec a tout confondu dans son unique type de sourdes aspirées: y, 0, -/. On sait que 9, 8, 7 étaient en grec commun des occlusives aspirées, sans doute pareilles à p, t, k des Allemands du Sud, et non des spirantes telles que/, th (anglais), ch (allemand), comme elles le sont aujourd'hui en grec.
La sifflante 5 n'a subsisté en principe qu'avant et après une occlusive, ou à la fin des mots : on a donc h-i, comme âsti en sanskrit, est en latin, ist en gotique, et le nom de nombre s'; comme sex en latin. Mais c'est par /; que le grec répond à une s initiale du sanskrit ou du latin, et l'on a £TCo;j.a'. en regard du sanskrit j-^cg «je suis », du latin sequor, de l'irlandais sechur, du lituanien sekù. Entre deux voyelles, Vh issue de s s'est amuie, et Homère a encore le génitif ^hnoq, qui est représenté en ionien-attique par vévc'jç, en regard du sdin^krii jànas ah « de la race » et du latin generis (ce dernier avec r issu de s entre voyelles) ; Vh se manifeste par une action incidente en certains cas : de *eîisô « je brûle », qui est en latin ûrô et en sanskrit ôsâmi l'attique a fait sjo) ; en réalité *eiisô est devenu *euhû, d'où *heuhô par assimilation, et de là heuô, que l'on note ordinairement eijw.
L'indo-européen avait des éléments phonétiques qui servaient de consonnes, de voyelles ou de seconds éléments de diphtongues, suivant les cas ; on avait par exemple ^éimi « je vais », qui est représenté par z'.\j.\ en grec, émi en sanskrit, eimi en lituanien ; *i7nes « nous allons » représenté par imàh en sanskrit et par r;;.£; en grec dorien; *yonts « allant» représenté en sanskrit par yân (tandis que le grec a lûv, avec le même >. que dans î'ixeç pour une A. Meillet. 2
raison qu'on va voir). Le jeu des trois formes de^ s'est mal conservé. Et, en particulier, la forme consonantique y a été entièrement éliminée ; comme elle occupait dans la langue une grande place, l'aspect phonétique d'une foule de mots en a été tout changé. Au latin iecur, au sanskrit yàkrt « foie », à yàkar? de l'Avesta, le grec répond par r^-irap, et au latin iugum, gotique /w^ (allemand y oc/;), sanskrit jyz/^a?», par i^uY^''- Entre deux voyelles à l'intérieur d'un mot, le ^ a disparu, on ne sait par quel intermédiaire : à trdyah « trois » du sanskrit, trije du vieux slave, le grec répond par Tp££ç de Gortyne, et ce xpesç s'est contracté en xpeTç en ionien-attique, en Tp-r]ç dans le dorien de ïhéra ; la forme vocahque / du y apparaît dans l'accusatif du même mot, qui était xpivç en Crète, et qui se conserve légèrement altéré sous la forme xpTç en ionien ; plus clairement encore on a Tpt- dans des composés comme xpi-xojc, et de même tri-pes en latin, tripad- « à trois pieds » en sanskrit. Les rapports entre les personnes de la flexion d'un même verbe ou entre mots d'un même groupe en ont été souvent obscurcis. Il y avait par exemple un parfait *lzoFoyyi « je crains » : ZioFi\j.t') « nous craignons », et un substantif * o/'ejyoç « crainte »; aussi longtemps que y subsistait, le rapport de ces trois formes était aisément saisissable ; mais y s'est amui ; * oFzyoq s'est réduit à S/"éo;, Ssoç, et *ozc,Fzyx à *otoFzy., qui figure encore chez Homère, sous la notation oeîSw, mais avec un w non susceptible de former le temps fort d'un vers, et qui en réalité était encore -ca au moment où s'est constitué le fond de la langue homérique ; on ne savait plus comprendre le groupe de csioio, Se'2'.[j.£v, Secç, tel qu'il est noté dans le texte homérique traditionnel ; au lieu de ceBw, on a été amené à dire os'Stx, qui fournit une flexion régulière Sciotaç, S£'3t£ chez Homère. — Les groupes où y figurait après une consonne ont subi des altérations diverses, variables en partie suivant les dialectes, et qui constituent l'une des plus grandes complications de la phonétique historique du grec ancien ; par exemple * \).z^yj. (en regard de \xbçizz) a abouti à [j.oïpa, *cpxvj'o[xxi(en regard du futur çavû) à <paivojj.a'.,*â!/}W (identique au latin alius) à àXXcç, * musya (à rapprocher du latin musca) à fj/jïa, le génitif "^ tôsyo (identique au sanskrit tâsya « de celui-ci ») à homérique ToTc ou*T£:o, ToD suivant les cas, ^'^rpax.yw (à côté du futur Tzpaçw) à Tupaaaoj,. *7:zvrya (féminin de Ttaç, zavxoç) à xavaa conservé en thessalien et en Cretois, d'où est sorti par une altération nouvelle xaca en ionien-attique, *yrx\zT.ycd (à côté de yjx. aztzoç) à yxKirabi, * pedyos à -.eî^ôç (à côté de x;û;, TuoBcç), et ainsi de suite. Alors le rapport entre les mots d'un même groupe devient souvent obscur : on ne voit plus du premier coup que al^o\j.x'. est un verbe de même famille que l'adjectif àyvô; : Ç représente ici *-^)'-, et la forme initiale était *oiyyoiJ.œ.. Le grec a si bien aboli le y consonne qu'il n'en offre plus aucun exemple à l'époque historique ; quand on a constitué l'alphabet grec, le yod de l'alphabet sémitique n'y a pas pris place comme
INNOVATIONS PHONETIQUES DU GREC ig
consonne, mais comme voyelle, et a servi à noter la forme vocalique de yod, à savoir i, grec t. Sans doute l'alphabet cypriote a des groupes syllabiques à y initial ; mais ces groupes résultent tous de développements secondaires ; par exemple un accusatif tel que ÙTeXéx, devenu àx£>aa, comme dans beaucoup de parlers grecs, est noté a-te-li-ja. Pas plus à Gypre que dans le reste delà Grèce, on n'a unjy indo-européen conservé sur sol " hellénique. Il y a eu un temps — et sans doute un temps assez long — où le grec tout entier a ignoré la consonne j; et c'est l'un des caractères les plus remarquables du grec commun. On connaît des langues où le y ancien a été altéré dans tel ou tel cas ; le latin par exemple a perdu y intervocalique, et le nominatif du nom de nombre « trois » y est très, représentant W\\c\QXv*treyes, tout comme en grec; mais il n'y a guère de langue indo-européenne d'où le y ait été radicalement éliminé, dès une date ancienne, comme il l'a été du grec commun, et où \q y n'ait été réintroduit que tard et dans une faible mesure.
L'histoire de u et de w est, au début, parallèle à celle de { et y ; « est la forme vocalique de w, et w la forme consonanlique de u. On a par exemple en sanskrit çrutàh « célèbre » et çràvah « gloire ». Mais, à la différence de }', le w s'est conservé en grec commun, et il se prononçait encore au début de l'époque historique dans une grande partie des parlers grecs ; c'est ce que l'on appelle le digamma, F \ on avait ainsi yXiFoq en face de vXuTo;. L'amuissement de f est, dans la plupart des parlers, un phénomène historique ; et, seul de tous les groupes dialectaux, l'ionien-attique a perdu F avant l'époque des premiers textes.
Un jeu analogue de r, l, n, m, consonnes ou seconds éléments de diphtongues, avec r, l, n, m voyelles existait en indo-européen, et le sanskrit oppose par exemple bhrlàh « porté » à bhârati « il porte » : le même élément phonétique r joue dans ces deux mots des rôles différents : celui d'une consonne dans bhârati, celui d'une voyelle dans bhrtdh. En grec, r et / voyelles sont représentées par ap (ou pa), aX (ou )a), n et m voyelles simplement par y.. En regard de àvvîp et de àvÉpeç (chez Homère par exemple), on a un datif pluriel àvopâa',, où le § résulte d'un développement secondaire entre v et p ; le sanskrit a de même un nominatif pluriel nàrah « hommes » et un locatif pluriel nrsû « parmi les hommes ». A côté du présent ctsaXw se trouve un parfait médio-passif isTaX-a:, et à côté de xAî'tïxo) un aoriste passif £y.Aa7:Y;v. L'adjectif en --s; qui répond à T£(v(o, futur T£vu), est -aiô^, reposant sur *ti}tôs et identique au fond au latin tentus ; dans l'aoriste homérique £XTa[j,£v « nous avons tué » en face de y.T£(va), futur xt£vô), l'a est une ancienne n voyelle. L'a de à-TcAouç, a--a; repose sur m voyelle ; le premier terme à- de ces composés est identique au premier terme du latin sim-pîex et apparenté à b\j.i;, dont le correspondant est samâh « le même » en sanskrit et samr en ancien
islandais, et à h « un » (représentant un ancien *sem, comme le montre le féminin correspondant p.(a, ancien *s?niyd). De ces innovations, il résulte que le grec a une proportion d'à brels plus grande que celle qui existait en indo-européen.
On obtient ainsi en grec commun un système vocalique simple :
Chaque voyelle a une forme longue, soit :
TJ 0)
En se combinant avec i et u, les voyelles proprement dites fournissent des diphtongues : a»., au, âi, au, et, eu, y;'., r/j, ot, eu, toi, tou. Les diphtongues à premier élément long n'ont d'ailleurs subsisté qu'en fin de mot : celles qu'on rencontre ailleurs — et elles ne sont pas nombreuses — proviennent de contractions plus ou moins récentes ; en fait, on ne trouve guère d'autres diphtongues à premier élément long que des diphtongues en t, dans Xuv.wi, y.'.ai, 9ipr,t par exemple. Une diphtongue constituée par deux voyelles très fermées, anciennes sonantes, comme ut, résulte toujours d'une innovation grecque, ainsi dans p/jïa qui repose sur un ancien * musya .
La fin de mot présente quelques particularités. Elle n'admet pas d'occlusive finale en grec commun; à l'imparfait sanskrit àbharat « il portait », le grec répond par une forme dépourvue de consonne finale, è^epe, et le vocatif de (/')âva;, (/F)avay.Tcç, qui devrait être *(/")avaxT, est simplement (F)x>x chez Homère. Le grec n'admet pas non plus le [x final du mot ; là où le sanskrit a yugâtn et le latin iiigum, le grec a vuyov ; et un ancien *sem « un » est représenté en grec par h ; le v de yOwv est aussi un ancien 7n, conservé du reste à l'intérieur du mot dans l'adverbe de même famille ^ai^at ; le sanskrit a ksam- et le latin humus pour désigner la « terre » ; le V de y6ov5ç est donc dû à l'influence de la forme du nominatif. A ceci près les éléments finaux des mots se sont exactement conservés.
La place du ton a été limitée par rapport à la fin du mot. Tandis que, en indo-européen, le ton peut occuper n'importe quelle place et en fait se trouve souvent à l'initiale du mot — quels que soient le nombre et la durée des syllabes suivantes — tandis que par exemple le sanskrit a un participe moyen bhâramànah « portant », féminin bhàramânà, génitif singulier masculin hhàramânasya, etc. où le ton est sur la quatrième ou la cinquième syllabe en arrière de la fin de mot, le grec n'admet pas que le