VOCABULAIRE DU NORD-OUEST II
gner le « grain » . Les mots latins far, farina trouvent leurs correspondants en ombrien : farsio valant farrea ; en germanique : vieil islandais barr « céréales » et gotique hari:{mis « d'orge » , en slave : serbe bràsno « farine », mais non en grec. Le nom de la malifcra Ahella de Campanie s'explique par le nom de la « pomme », en irlandais aball, en vieux haut allemand apful, en lituanien obàlas, en vieux slave ablûko ; le grec n'expliquerait rien. Les exemples de ce genre sont très nombreux. Ces mots du vocabulaire de l'Ouest et du Nord que le grec ne possède pas ne se retrouvent pas non plus en arménien ni en indo-iranien. Il y a donc eu toute une zone de vocabulaire indo-européen — servant d'organe à une civilisation une en gros — dont ont fait partie les futurs dialectes italique, celtique, germanique, baltique et slave, mais dont étaient séparés les futurs dialectes grec, arménien et indo-iranien.
Le grand groupe des parlers présentant en commun certains éléments de vocabulaire qui s'étend de l'italo-celtique jusqu'au slave n'a sans doute jamais perdu tout à fait le contact avec la mer pour laquelle il a tout entier un même nom : latin marc, irlandais rmiir, breton mor, gotique 7narei (allemand meer)^ lit. mares, vieux slave jiiorje. Ce mot est inconnu au grec, soit que, dès l'époque indo-européenne, les individus dont le parler devait devenir le grec ne l'aient pas employé, soit que les populations qui ont transporté le grec l'aient perdu au cours de leurs migrations en traversant l'Europe centrale, loin de toute mer. Et ainsi le grec, qui pendant un temps n'a sans doute eu aucun nom de la « mer », a été amené à désigner la mer par des noms tout nouveaux : on l'a appelée « l'élément salé », aXç, au féminin, en regard du nom masculin du sel, aXç ; ce nom du sel est indo-européen et se retrouve dans toutes les langues, même en « tokharien » ; seul, l'indo-iranien l'a perdu, ou, ce qui est moins probable, ne l'a jamais possédé ; mais nulle part le nom du « sel » ne désigne la « mer » ; il y a ici une innovation particulière au grec et oii se marque le besoin qu'on a éprouvé de nommer une chose inconnue. Du reste, le grec a d'autres noms de la « mer », et tout aussi nouveaux : izô-^noq, qui signifie sans doute « chemin » — c'est un parent du latin pons et du sanskrit pânthâh « chemin » — et qui atteste une conception nouvelle chez un peuple jusque-là exclusivement terrien ; izéX-j.yoq, dont l'étymologie n'est pas connue d'une manière sûre, mais qui rappelle le latin plànus et qui paraît, comme le latin aeqiwr, désigner la vaste surface plane de la mer, et 6âXa-c-x dont l'origine est tout à fait obscure. La « mer » n'a pas en grec de nom ancien, et il n'y a du reste pas d'autre nom indo-européen de la a mer » que le groupe indiqué ci-dessus de latin mare, etc.
Sur ce qui s'est passé entre l'époque indo-européenne et l'époque historique du grec, on ne saurait rien dire. Les deux seuls points fixes auxquels on puisse s'attacher sont, d'une part, l'indo-européen commun, tel que la
comparaison de toutes les langues indo-européennes amène à le concevoir, et, d'autre part, le grec commun préhistorique, tel que la comparaison de toutes les données des textes grecs de toutes sortes et de toutes régions permet de le déterminer (on entendra ici par grec commun la langue sensiblement une sur laquelle reposent tous les dialectes grecs anciens ; il ne faut pas confondre ce « grec commun » avec la -/.cTr, postérieure). L'un et l'autre ont le caractère de pures abstractions, puisqu'on n'a de données positives sur aucun des deux. Mais ce sont des notions précises avec lesquelles on peut opérer.
Sur la période intermédiaire entre l'indo-européen et le grec commun, on peut faire des hypothèses de caractère linguistique ; on peut essayer d'entrevoir comment s'est opéré le passage de Tun des états à l'autre, en quoi ont consisté les innovations et comment elles s'expliquent ; on y réussit en partie. Beaucoup de choses s'expliquent aisément. La grammaire comparée triomphe dans l'interprétation des formes anomales et des formes «fortes», c'est-à-dire des survivances de l'époque indo-européenne, dont on rend compte en montrant que, si elles ne s'expliquent pas par des règles du grec, elles trouvent leur raison d'être dans des règles de l'indo-européen. En revanche, les formes régulières nouvellement créées entre l'époque indo-européenne et l'époque grecque commune, c'est-à-dire durant le temps pour lequel toutes données manquent, demeurent en grande partie obscures ; sur l'origine de formes comme l'aoriste passif en -8-/;v, on ne peut faire que des hypothèses en l'air, et qui, même si elles sont correctes, échappent à la vérification. On s'acharne souvent à expliquer les nouveautés grammaticales ; on oublie trop que les méthodes de la grammaire comparée se prêtent mal à fournir ce genre d'explication. La comparaison rend compte du fait que telle forme comme sljxi est ancienne et de la façon dont telle vieille forme a évolué; mais elle ne fournit rien sur ce qui n'existait pas à l'époque indo-européenne et qui, s'étant développé durant une période sur laquelle on ne sait rien, ne peut qu'être deviné au petit bonheur. L'ingéniosité qu'on a employée à expliquer les nouvelles formations préhistoriques du grec comme des autres langues indo-européennes a été bien des fois dépensée d'une manière assez inutile.
Encore peut-on se faire quelque idée des procès linguistiques par lesquels l'indo-européen a pris l'aspect qu'il a en grec commun. Mais la façon dont la langue s'est transmise est indéterminable.
On ne doit pas en effet s'imaginer que la langue s'est transformée en se modifiant simplement de génération en génération, chaque enfant reproduisant avec un certain nombre d'innovations la langue de ses parents. Tous les parlers grecs connus reposent sur une langue commune, déjà très différente de l'indo-européen, à savoir le grec commun, dont ils sont
LE GREC COMMUN l3
tous des transformations diverses. Ce grec commun ne pouvait être qu'une îangue particulière généralisée. De même que l'indo-européen suppose une nation ayant une certaine unité, de même le grec commun suppose qu'il a existé, en un temps antérieur aux plus anciennes données historiques sur les Grecs, une nation hellénique ayant une unité sensible et s'étant donné par suite une langue une.
Comme le développement autonome des parlers conduit seulement à des dialectes et à des parlers locaux de plus en plus divergents, cette langue grecque commune résulte de l'extension d'un parler dominant à des groupes ayant eu antérieurement des parlers divers et peut-être des langues différentes. Toute langue commune est le résultat de l'extension d'une langue dominante au delà de ses limites premières.
En s'étendant, la langue dominante risque de subir de grands changements, et surtout l'extension, en changeant les conditions de développement de la langue, prépare de grands changements ultérieurs. Jamais les langues ne changent plus qu'au moment où elles deviennent a impériales » ; la langue perse par exemple est, de toutes les langues indo-européennes, celle qui présente le plus tôt certains traits de développement moderne ; c'est que le perse a été une langue de conquérants et celle du premier grand empire de langue indo-européenne connu dans l'histoire.
On peut donc penser que beaucoup des changements caractéristiques présentés par le grec datent de la période où le grec est devenu la langue commune d'une nation importante, capable de faire des conquêtes. Mais il est impossible de rien avancer de précis, de proposer un seul fait de détail relatif à cet événement, qui domine tout le développement historique du grec. Pas plus qu'on ne sait comment s'est constituée l'unité de cette nation hellénique dont les tribus sont venues les unes après les autres conquérir la Grèce et coloniser la Méditerranée, on ne sait comment s'est faite l'unité de leur langue, ni comment et en quelles conditions sont intervenus les changements qui ont donné à cette langue ses caractères propres.
Avant la constitution du grec commun sur lequel reposent les dialectes grecs connus par des textes, il a pu y avoir plusieurs périodes de différenciation du parler indo-européen appelé à devenir le grec et des constitutions de parlers distincts, périodes suivies d'unifications. Car chaque langue tend constamment, par son développement naturel, à se briser en parlers divers, et constamment les sujets parlants réagissent, restituant des langues communes comprises par des sujets nombreux sur des domaines étendus. De ces différenciations et de ces unifications antérieures à l'époque du grec commun, on ne peut rien dire ; tout ce que l'on sait, c'est qu'il n'a subsisté en aucun endroit connu de restes de parlers proches parents du grec et qui garderaient trace d'une de ces périodes transi-
l^ ORIGINES INDO-EUROPÉENNES
toires de différenciation. On n'en doit pas conclure que de pareilles différenciations n'ont pas eu lieu. Mais ceux des parlers différenciés qui ne deviennent pas des langues communes doivent tôt ou tard s'éliminer, parce qu'ils ne répondent pas à ce que doit être une langue : le moyen pour chaque sujet parlant d'être compris et de comprendre autrui sur toute l'étendue du domaine et dans tout le groupe social où s'exerce son activité. Seules peuvent subsister à la longue les langues communes.