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le thrace du phrygien, qui n'est guère moins inconnu, et de l'arménien, qui est connu tardivement et sous une forme déjà très évoluée. Le thrace est indo-européen ; mais comme en aucun cas il n'est un dialecte proche parent du grec, la position géographique qu'il occupe, qui doit répondre à un état assez ancien et qui explique aisément la migration de colons en Asie Mineure, suppose que l'entrée des Hellènes dans la Grèce propre s'est faite non du côté de l'Est, mais plutôt à l'Ouest^ au voisinage de l'Albanie actuelle.
L'albanais est une langue indo-européenne, qui, au point de vue du traitement des gutturales, appartient au groupe oriental. L'albanais est la dernière des langues indo-européennes qui ait été fixée par écrit : ses plus anciens textes ne remontent pas au delà du xvii" siècle, et on ne le connaît guère que sous des formes modernes. On ne voit pas que le grec ancien ait eu sur l'albanais aucune influence notable, tandis que le latin vulgaire d'époque impériale, les formes médiévab.s et modernes du grec, du slave, de l'italien l'ont empli d'emprunts. On ignore quand et comment l'albanais est devenu l'idiome de la région où il domine actuellement.
A l'Ouest les Hellènes ont rencontré en Italie des langues très variées, qui toutes, sauf l'étrusque, peuvent avoir été indo-européennes et dont celles qui ont pris le plus d'importance ont été celles du groupe dit italique, le latin d'une part, l'osco-ombrien de l'autre. Plus loin encore, en colonisant, les Grecs ont rencontré le dialecte proche parent de l'italique, à savoir le celtique. Enfin en Espagne ils ont côtoyé l'ibère, dont on a peu de textes, et dont la parenté avec le basque est probable, mais malaisée à établir rigoureusement ; de nouveau, on avait ici des idiomes non indo-européens ; mais les Hellènes ne les ont atteints que tard, et l'action de ces idiomes n'a pu s'exercer que sur des colonies lointaines. Il n'y a pas lieu davantage de rechercher ici ce qu'a pu être le libyen, dont on a quelques débris ; car cela n'intéresse pas l'histoire du grec. Alors comme aujourd'hui la région Nord de l'Afrique devait présenter des idiomes de type berbère.
En somme on ne connaît que vaguement la géographie linguistique des peuples méditerranéens au moment oii les Hellènes y sont arrivés. Pour la plus grande partie des régions, on n'a aucun texte. Quand on a des textes, s'ils ne sont pas écrits dans des langues conservées par la suite, on ne les comprend pas ou presque pas. Et la répartition des langues, telle qu'elle apparaît à l'époque historique, ne révèle pas ce qu'a pu être la répartition quelques siècles auparavant. Car il s'est produit des changements de toute sorte dans la disposition des peuples et par suite dans la répartition des langues.
Quand on n'a pas d'autre moyen d'information, quand les témoignages
historiques manquent, que les langues ne sont pas transmises et qu'on n'a pas le moyen de faire de la grammaire comparée, on recourt à l'examen des noms propres, à l'onomastique. Mais les conclusions qu'on peut tirer de cet examen sont toujours vagvies et incertaines. Les noms propres sont sujets à toutes les déformations des autres noms et de plus à des accidents imprévisibles : si l'on ne savait pas que le nom de la ville deNoyonestun ancien Novio-magos , c'est-à-dire « nouveau champ » en gaulois et que le nom de la ville de Lyon est un ancien Liigu-dûnon « citadelle de Lug )), aussi en gaulois, personne ne s'en aviserait : et, la forme moderne du nom de V Allier (prononcé Alyi) ne donnerait pas le moyen de supposer VElauer que fournissent les textes latins. D'autre part, en matière de noms propres, on ne peut en bonne méthode utiliser que des interprétations évidentes ; personne ne doute que Ritu-magos (Radepon!) ne soit le « champ du gué » parce que le sens obtenu est naturel, et que la rencontre de deux mots celtiques sur un sol où l'on sait qu'il y a eu des Gaulois ne peut pas être fortuite. Un pays où l'on rencontre en abondance des noms comme Villeneuve, Vicilleville, Font-Saint-Esprit etc. est ou a été de langue française. Mais des conditions aussi favorables sont rares. Un nom propre n'ayant en général aucun sens par définition, l'interprétation en est arbitraire ; la sûreté relative que donne à l'étymologiste le concours d'une identité de sons et d'une identité de forme en matière de noms communs manque dès qu'il s'agit de noms propres : une étymologie de nom propre ne repose que sur des ressemblances de forme. De plus, les noms propres sont sujets à être transportés au loin, et il arrive constamment que des noms ne répondent pas aux règles du parler local ; rien n'est plus sujet à des transports arbitraires, à des variations fortuites qu'un nom propre : dans des pays où Satnrninus est devenu Sornin ou Sorlin, on rencontre des quantités de lieux nommés Sctint-Saturnin, ce qui est la forme savante, prise au latin écrit. Et d'autre part, il arrive que les noms propres soient d'une extrême ténacité : ce n'est qu'une minorité des noms propres d'un pays qui comporte à un moment donné une explication ; et l'on n'est jamais autorisé à croire qu'un nom donné doit s'interpréter par telle ou telle langue actuellement parlée par les gens du pays qui emploie ce nom : ni le gaulois, ni le latin, ni le germanique ne fournissent Texplication du nom de Paris ou de celui de la Seine ; on peut toujours supposer qu'un nom propre appartient à une couche plus ancienne, et parfois à une couche beaucoup plus ancienne, que le parler usuel. On trouve en France des noms antérieurs au gaulois, des noms gaulois comme Noyon, des noms latins comme Aix, des noms français nouveaux comme Villeneuve ou Moulins. Certaines explications sont évidentes quand elles sont accompagnées de données historiques : le nom d''Agde, 'AyiOv;, s'explique en grec, parce qu'on sait qu'AyaO-/;, Agathe était une colonie
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^grecque ; mais si, sans connaître ce fait, on interprétait le nom moderne ■d'Acrde par le grec, on lancerait une hypothèse sans valeur. Et le fait que le nom ancien de Marseille, Macro-a)Jy. ne s'explique pas en grec n'empêche pas Marseille d'être une colonie grecque. L'onomastique peut quelquefois apporter des confirmations curieuses à des faits connus; mais ce serait un défi à toute méthode que de fonder sur des études de noms propres l'affirmation d'un fait historique. Le linguiste qui sait à quel prix on peut établir une preuve linguistique doit résister à la tentation de rien fonder «ur quelques ressemblances de noms propres.
La plupart des noms de lieux de la Grèce ne s'expliquent pas ou s'expliquent mal par la langue grecque. Un grand nombre ont des finales en -(jGz: (attique -—oç) ou en -vOc; qui rappellent beaucoup de finales en -crcroç ■et en -vccç fréquentes dans le Sud de l'Asie Mineure. On a ainsi près d'Athènes ITixyjttôç et le A'jy.a5-/]Tt6; ; il y a des dèmes attiques du nom de ripoêâA'.vOcs, Tpr/.ôpuvGcç. Il est possible qu'il y ait eu à une époque préhistorique, comme à l'époque historique, des populations parlant la même langue sur les deux rives et dans les îles de la mer Egée. Mais on ne sait ni quelle était cette langue ni quand elle a été parlée ni par qui ; on ne sait pas quels noms doivent lui être attribués, non plus que ce qu'ils signifiaient. Ce qu'indiquent les noms propres, c'est que le grec — qui est la langue d'une population d'envahisseurs — a pris dans la mer Egée la place de langues toutes différentes et probablement de même famille que certaines autres langues parlées dans le bassin oriental de la Méditerranée. Cette conclusion n'a rien d'imprévu, et elle n'offre qu'un intérêt médiocre. Si l'on essaie de lui donner un intérêt en la précisant, on tombe immédiatement dans l'arbitraire.
Par le fait qu'on ignore quelles populations les Hellènes ont traversées, assimilées ou remplacées durant leur migration du domaine « indo-européen » jusqu'à la Grèce, on est dispensé de rechercher ce que l'aspect pris par l'indo-européen en grec commun peut devoir à chacune de ces populations. Du reste, là même où l'on a sur les populations antérieures à l'installation d'une nouvelle langue dans une région des données précises, on n'arrive guère à déterminer en quoi la substitution d'un idiome à un autre a commandé l'évolution ultérieure. Les romanistes ne sont pas arrivés à se mettre d'accord sur ce que la forme prise en Gaule par le latin peut devoir à l'influence gauloise, et tel romaniste éminent va jusqu'à dénier presque toute action au gaulois sur le développement de la prononciation ou de la grammaire du gallo-roman. Seul, le vocabulaire atteste d'une manière sûre que les Gaulois ont gardé quelque chose de leur langue en parlant latin. Et encore les mots gaulois que le français a conservés ne sont-ils pas nombreux ; beaucoup d'entre eux, du reste, le mot carrum (français char^ et le mot carruca (français charrue) par exemple, ne sont pas
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propres au gallo-roman mais communs à Tensemble du latin vulgaire ;: d'autres mots, comme bemm (français henne)^ ne dépassent pas dans le domaine roman les limites du territoire autrefois occupé par les Gaulois, en y comprenant l'Italie du Nord et l'Engadine ; ceux-ci seuls peuvent passer pour des survivances de la langue gauloise sur le sol gaulois. Il est probable qu'il y a en grec des mots que les Hellènes ont pour ainsi dire ramassés en chemin et d'autres qu'ils ont trouvés en Grèce ou qu'ils ont reçus des diverses populations du monde a égéen ».
On ne s'en aperçoit guère à lire les dictionnaires étymologiques. C'est que les auteurs de ces ouvrages sont toujours des comparatistes ; leurs études spéciales les ont accoutumés à rapprocher systématiquement le grec desautres langues indo-européennes ; sauf dans les cas où il s'agit de mots qui se retrouvent manifestement en sémitique, comme criy.y.cç, et qui n'ont eu accès aux autres langues indo-européennes que par l'intermédiaire des Grecs et des Romains, les étymologistes visent donc toujours à interpréter chaque mot grec par comparaison avec quelque autre langue indoeuropéenne. Mais, en fait, il n'y a qu'un petit nombre de mots grecs dont l'indo-européen fournisse une étymologie certaine. On sait d'où sortent r^uvqç) et T.ôo\z, [xi6u et pojç, rJjp et uîwp, qui sont de vieux mots indo-européens sûrement établis. Mais il y a une foule d'autres mots qu'on n'interprète que par des rapprochements incertains ou forcés. Les personnes qui ne sont pas du métier ne savent pas assez que, pour une étymologie sûre, les dictionnaires en offrent plus de dix qui sont douteuses et dont, en appliquant une méthode rigoureuse, on ne saurait faire la preuve. Les mots les plus courants, comme le nom de la chevelure v,itj.r,, n'ont aucune étymologie connue ; le mot y.c[ji,[j.ouv « parer, farder » n'en a pas davantage, ni non plus -/.éfA-Ko; « bruit sonore » ; le rapprochement de xoiJ.^j^oç « élégant )) avec le lituanien s:{vankus <( convenable » serait possible pour le sens et à peu près pour les sons ; mais il se borne à l'élément radical, et, comme le mot ne se retrouve nulle part en dehors du baltique et du grec, cette possibilité mérite à peine considération-; le mot y.ôvaoc^ qui désigne un bruit appartient au grand groupe des mots expressifs commençant par une gutturale qui désignent des bruits, mais le rapprochement avec latin cano, etc. ne dépasse pas l'élément radical et n'a presque pas d'intérêt. Qu'on choisisse au hasard une page quelconque d'un dictionnaire étymologique, et le résultat sera presque toujours le même. Bien que connu dès une date relativement ancienne, bien qu'étant avec l'indo-iranien la seule langue indo-européenne attestée dès avant le v" siècle, le grec présente un nombre immense de mots d'origine inconnue, plus par exemple que le slave dont les premiers textes sont du ix*" siècle ap. J.-C.
Si les mots grecs s'expliquent si mal par l'indo-européen, c'est sans doute qu'ils sont en grande partie empruntés à des langues non indo-eu-
MOTS ÉGÉEJJS EN GREC 4l
ropéennes. Les découvertes archéologiques des dernières années ont prouvé que, dans les pays que baigne la Méditerranée orientale, il a existé au cours du second millénaire avant le Christ une civilisation très avancée dont le centre le plus brillant était en Crète. Or, la langue ancienne de la Crète n'était pas le grec ; avant les invasions successives d'Hellènes, il y a eu en Crète une population, celle que le texte homérique qualifie encore d'E-Tîiy.poT;; :
Odyssée, t, 176 :
â'X)vY] o'à'AÀwv '■(KMGay. [j.e[jsiy\j.v/r,' h [).h 'A'/atoî, èv 0' 'ETSôy.prjTeç y.eyyX-qzcpzç, èv ce KuotovcÇ, Atop'.se^ T£ xptyatxs^ dXc'. ts nsAacyo'!.
Les inscriptions inexpliquées de Praisos sont peut-être écrites dans la langue de ces anciens occupants du pays, et l'on a dit ci-dessus que les textes trouvés dans les monuments « minoens » ont chance den être pas en grec. On peut noter, à titre d'illustration sinon de preuve, que le seul mot grec dont on puisse affirmer le caractère « minoen », le mot Xa6jpivOcç, n'a pas l'aspect d'un mot indo-européen, qu'il ne s'explique pas par l'indo-européen et qu'il présente la finale -tvG;;, observée dans tant de noms propres, sans doute préhelléniqucs. Si comme il semble, les Grecs ont trouvé dans la Méditerranée une langue de civilisation, ils n'ont pu manquer de lui prendre un grand nombre de mots désignant des objets qu'ils ne connaissaient pas, de même que, en se répandant sur l'empire romain, les Germains ont pris au latin nombre de mots en même temps qu'ils s'assimilaient en quelque mesure ce qui subsistait de la culture antique. Les grands seigneurs iéodaux de la fin du second millénaire av. J.-G. que les acropoles de My cènes et de Tirynthe nous rendent si présents étaient déjà des Hellènes prescjue certainement, des Achéens sans doute ; or, ils avaient beaucoup retenu delà civilisation « égéenne », et c'est après eux qu'est intervenue la période de troubles et de barbarie d'où est sortie tout d'un coup, du vu® au v^ siècle av. J.-C, la merveille de la civilisation grecque.
Comme la langue ou les langues de la civilisation « égéenne » sont inconnues, on n'a aucun moyen de démêler ce que le grec a emprunté de ce côté. Mais il ne faut pas attribuer à l'indo-européen ce qui a chance d'être plutôt « égéen ».
Le nom de 1' « olivier », zKyJ.ÇF)x, emprunté par le latin qui en a fait olina, et le nom de V « huile (d'olives) », è'Xa'. (/")3v, aussi emprunté par le latin qui en a ïâ'il oleuiii, doivent provenir du monde égéen. Entre autres choses, on a trouvé dans la Crète ancienne des restes d'huileries. Le nom arménien de l'huile, ewl (génitif iwloy)^ dont la forme ancienne doit avoir été el et qui subsiste dans les parlers arméniens actuels sous la forme t'y^
ne s'explique pas par un emprunt au grec et doit provenir, directement ou indirectement, de la même langue qui a fourni èXa{(/')â, £Xat(/")ov au grec. L'olive et l'huile ont, en égyptien et en sémitique, un autre nom qui a eu. dans la Méditerranée orientale une grande fortune et qui s'est étendu jusqu'à l'arménien.
Pour le « vin » , les langues indo-européennes parlées sur les bords de la Méditerranée ont des noms manifestement apparentés les uns aux autres, et un nom tout pareil se retrouve en sémitique: le nom sémitique est tuayn"" en arabe, luayn en éthiopien, et, avec le passage normal de w initial à.y,yayin en hébreu, înu en babylonien. Le grec a FoX^oq pour le « vin », et oWci désigne le « cep de vigne » chez Hésiode; le terme courant pour le « cep de vigne » est le mot d'origine inconnue à'ij.TîeXo;. Le mot latin iiîjîinn est neutre, et ceci seul suffit à indiquer qu'il n'est pas emprunté au grec ; du reste la forme ombrienne vinu, uinu a un f, qui exclut l'hypothèse d'un ancien *iuoinomj devenu *veinom, uïnum en latin. En Orient, l'arménien a gini « vin », qui peut reposer sur *woiniyo- et ne provient manifestement pas du grec ; le géorgien -rvmo montre encore l'intermédiaire Y*" par 011 le w^ a passé pour aboutir au ^ arménien. L'albanais vêm (yîri dans le dialecte tosk , avec le changement normal de n intervocalique en r) a une origine pareille . Toutes les formes des autres langues indo-européennes, fin en irlandais, gzuhi en gallois, 7Mein (allemand weiti) en gotique, vino en slave, proviennent d'emprunts directs ou indirects au latin. Il n'y a aucune raison de tenir le mot sémitique pour emprunté à des langues indo-européennes, ou inversement, et, quoi qu'on puisse penser d'une parenté lointaine entre le sémitique et l'indo-européen, il est exclu que l'indo-européen et le sémitique aient reçu le nom du vin de leur premier fonds commun hypothétique. Le plus probable est que le sémitique et les langues indoeuropéennes de la Méditerranée ont emprunté à une troisième langue. Avant d'approcher de la Méditerranée, les peuples de langue indoeuropéenne ignoraient le « vin » ; leur boisson fermentée était 1' « hydromel » qu'on désignait par le mot qui signifie aussi « miel » : mâdhu en sanskrit, tnedil en slave, medus en lette ; le grec n'a pas conservé pour désigner le « miel » ce mot, parce que, comme les autres langues occidentales, il en a un autre [xsXt, apparenté à tneiràe l'arménien, mel du latin, mil de l'irlandais, niili^ du gotique ; mais il a gardé le vieux nom de 1' « hydromel », (jiO'j, comme l'a fait aussi le germanique: vieux haut allemand metu (allemand moderne mel) ; et ce nom a été appliqué à la boisson fermentée qui a été substituée à l'hydromel : [jiOu est devenu une désignation du « vin » ; on observe le même changement de sens en iranien, oîi le persan may, représentant un ancien *madu, signifie « vin », comme [jâ^j.
Un rapport entre grec cjjy.ov (tu/.ov en béotien), latin ficus et arménien thu^ paraît vraisemblable ; et, comme aucun de ces noms n'explique les