PRINCIPES DU CLASSEMENT DES DIALECTES
définitivement installés, ces groupes ont rencontré des populations non helléniques. Les langues que parlaient ces populations n'ont pas été les mêmes partout : les iiiduences qui se sont exercées sur chacun des groupes n'ont donc pas été pr.riout les mêmes.
Les groupes helléniques se sont superposés les uns aux autres. A une première invasion de groupes parlant un certain dialecte, il a succédé d'autres invasions de groupes parlant d'autres dialectes. Il y a donc eu, dans les mêmes régions, remplacement de certains dialectes par d'autres; les Hellènes que les nouveaux envahisseurs réduisaient à une situation inférieure ont dû accepter la langue de leurs maîtres et changer de parler; mais la substitution n'a pas toujours été complète; et l'on constate en eflfet des traces des anciens parlers ; par exemple on aperçoit des restes d'éolien subsistant dans l'ionien de Ghios ou des restes de parlers de types analogues à Tarcado-cypriote dans le dorien des cités de Crète.
Au cours de leur développement particulier, les divers parlers ont réalisé beaucoup d'innovations ; comme le point de départ était à peu près le même pour tous, les innovations se trouvent souvent être les mêmes en beaucoup d'endroits ; mais elles interviennent plus ou moins tôt suivant les régions. Par exemple, le F tend presque partout à s'amuir ; mais en ionien et en attique, l'amuisseraent est antérieur aux plus anciens monuments ; ailleurs, en Arcadie par exemple, le F initial est bien conservé, mais le F entre deux voyelles ne l'est plus ; ailleurs encore, notamment à Corinthe, tous les anciens F ont subsisté jusqu'au début de l'époque historique ; il semble que la chute de F initial même n'ait jamais eu lieu en Laconie, et un parler laconien moderne, le tsaconien qui conserve par exception quelques restes de l'ancienne langue du pays, a encore le v initial dans vanna représentant l'ancien F7.pvio'/ «agneau». Les innovations communes propres à deux parlers ne prouvent donc pas toujours une origine commune.
Une t'ois installés dans les domaines conquis, les grands groupes d'envahisseurs se brisent en groupements plus petits. Dès lors chacun a son développement propre Mais entre la période préhistorique du grec commun et les formes attestées historiquement, il y a eu une période de développement commun à un certain nombre de parlers. Cette période comporte naturellement des innovations communes. Il faudrait pouvoir faire le départ entre les innovations qui résultent naturellement des tendances générales de la lan,i.nie et qui ne prouvent aucune période de vie commune et les innovations de caractère spécial, e'n quelque sorte accidentelles et imprévisibles, qui étaMissent uno période plus ou moins longue de communauté linguistifpie.
Les individus qui [)irlent deux dialectes différents d'une même langue •savent, quand ils em u untimt quelque chose à un dialecte différent du leur, A. Meille . 4
faire les transformations nécessaires pour adapter les mots empruntés, au moins dans une certaine mesure. Un Ionien savait que, pour ioniser un mot dorien, il fallait remplacer à par r^ dans certains cas; un Athénien savait que, pour atticiser un mot ionien, il fallait remplacer oa par tt, et ainsi de suite. Toutefois ces transpositions sont fréquemment incomplètes, et le fait que les parlers grecs ont souvent emprunté des mots les uns aux autres se traduit par quelques incohérences dans les correspondances phonétiques. Par exemple, rien dans la forme du nom de la « paix » eîcâvâ de certains parlers occidentaux n'avertit qu'il soit emprunté ; mais eîp'/jva à Delphes, =îpr,va ou lp-/;vx en Crète avec leur y;, ou îpâvâ en arcadien, en béotien, en laconien avec leur i avertissent que partout le mot vient de l'ionien ; le flottement thessalien entre tpeiva et îpava suffirait à éveiller l'attention. Ici la forme dénonce l'emprunt ; mais la plupart du temps l'adaptation au dialecte emprunteur a été parfaite, et la forme ne révèle rien. On ne saurait donc dire tout ce que chaque parler grec doit à chacun des autres, et ce que, en particulier, tous les parlers doivent à la première grande langue grecque de civilisation qu'on connaisse, l'ionien.
Les ressemblances qu'on constate entre les divers parlers comportent ainsi plusieurs explications possibles : particularités dialectales existant dès l'époque du grec commun, mêmes influences extérieures subies séparément, période de vie commune postérieure au grec commun, restes d'un parler ancien subsistant après l'emprunt d'un parler nouveau, développements parallèles et indépendants, emprunts d'un parler à un autre. Ce serait chimère que de vouloir démêler entièrement sans témoignages historiques précis des faits aussi complexes. Mais on est parvenu à des résultats précis à quelques égards, et l'on peut se faire une idée de la répartition des parlers grecs, c'est-à-dire entrevoir combien il y a eu de grands groupes d'invasions, comment ils se sont succédé, comment ils ont recouvert la Grèce et une partie des rives de la Méditerranée. Car faire l'histoire des dialectes grecs, c'est faire l'histoire de la colonisation grecque.
Or, si l'invasion grecque est, pour la plus grande part, antérieure à tout témoignage historique indiquant explicitement ce qui s'est passé, la colonisation ne s'achève que durant la période historique, et l'on peut juger en quelque mesure de la partie préhistorique du mouvement par la partie historique. Les premiers envahisseurs grecs ont sans doute été du même type que les hardis colons de Sélinonte, venus en vainqueurs avec leurs dieux : Sta to; btc: tosoe vty.ovTt TCt Usa'.vovtio',' cix tcv Aia v'.y.:[j.£? y.at ou -iîv *î>o5ov xai oia IlôpxxXea /.ai Se A-oAXova xxi cia OcTetoava... Trop avancé, le poste de Sélinonte n'a pas subsisté ; mais les ruines de ses temples, dans leur beauté grave et un peu rude, attestent la volonté de durer qu'ont eue ses citoyens, leur foi dans la force invincible de leur nation. Soldat et poète, le bâtard de Paros, Archiloque, a écrit :
lONIEN-ATTIQUE 5l
èv Icp'i \J.h \).oi t^âça [KZ'^.ix^f'fjArq, èv âopi S' olvo-: 'li3\).ap'.y.bq' irîvto S' èv oopl •AVAki\).é'nq.
L'histoire des dialectes grecs reflète celle des conquêtes d'un peuple de soldats hardis qui ont dû à leurs armes leurs conquêtes et qui, fiers d'euxmêmes et de leur force, se sont soumis partout des serfs et des esclaves, dont la langue a disparu sans laisser de traces.
On distingue aisément quatre grands groupes dialectaux qui représentent autant de poussées d'envahissement distinctes : l'ionien-attique, Farcado-cypriote, l'éolien, le groupe occidental.