II. — Arcado-ctpriote
Autant l'ionien-attique est bien connu, autant le groupe arcado-cypriote l'est d'une manière incomplète. Et ce n'est pas un hasard. Trois parlers seulement constituent ce groupe : l'arcadlen, le cypriote et le pamphylien. Ils ne forment pas, comme les parlers ioniens, une masse compacte ; ils ne sont pas en plein développement à l'époque historique et n'empiètent pas sur les parlers voisins. Ce ne sont que des débris d'un groupe qui a eu autrefois une grande importance, qui a porté la langue grecque dans toute la région Sud-Est de la Méditerranée, au moins de la Crète jusqu'à Cypre, et que les événements ont disloqué.
Dans la Grèce propre, l'arcadien n'occupe plus qu'une sorte de réduit central, isolé de la mer, au centre du Péloponnèse ; c'est la langue d'une grande population hellénique antérieure à l'invasion dorienne, et que les Doriens ont refoulée, séparée de la mer, repoussée dans une région montagneuse où aucun commerce n'était possible, réduite à vivre de l'élevage des troupeaux, et qui par suite est demeurée ou revenue à un état de civilisation un peu inférieur. Il n'y a pas trace d'une littérature arcadienne ; on n'a une idée — très imparfaite — des parlers arcadiens que par quelques inscriptions du v* au iii" siècle av. J.-C. et par un tout petit nombre de gloses. Ces inscriptions offrent du reste de bien anciennes particularités, comme les génitifs duels ;;.£7i'jv, ctojij.c.'jv dont aucun autre parler grec n'a l'équivalent. Il y a eu à date ancienne un parler de type voisin de l'arcadien en Laconie, et le nom du Poséidon adoré au cap Ténare n'est pas le nom dorien ncx-.oâv ; c'est le nom arcadien IlsŒC'.oâv, mais ayant subi le passage à /; du a entre voyelles qui caractérise le laconien, soit donc IIc/?oi$âv.
A l'extrémité orientale du monde hellénique ancien, dans l'île orientale la plus lointaine où les Grecs aient fondé des établissements avant l'époque hellénistique, à Cypre, on trouve un autre débris du groupe arcadocypriote, le cypriote. L'isolement des Hellènes de Cypre était tel qu'ils ont adopté et conservé un alphabet syllabique appartenant à un vieux type « égéen » et « anatolien » ; l'alphabet grec de Cypre n'a rien de commun avec l'alphabet grec ordinaire qui note par des signes distincts la consonne et la voyelle de chaque syllabe. Cet alphabet mal adapté à la langue grecque, puisqu'il ne distingue pas les sonores et les sourdes aspirées des sourdes simples de chaque catégorie et que la, 6a et oa par
exemple y sont notés par un même signe, a sans doute été arrangé pour servir à une autre langue qui se parlait à Cypre et dont il subsiste, dans ce même alphabet syllabique, plusieurs textes épigraphiques lisibles, mais naturellement inexpliqués. Le grec était de plus juxtaposé à Cypre à des parlers phéniciens. Malgré le caractère archaïque de leur alphabet, les inscriptions cypriotes ne sont pas particulièrement anciennes : les principales ne remontent pas au delà du v* ou du iv'' siècle av. J.-G. ; grâce à ce que la graphie n'a rien de commun avec celle du reste du grec, la notation échappe à toute influence de parlers d'un autre type, et nulle part on n'en a une aussi sincère. Les témoignages des inscriptions sont confirmés et complétés par un certain nombre de gloses. Mais, pas plus qu'en Arcadie il n'y a trace d'une littérature, à quelque époque que ce soit.
Les cités de Cypre sont, pour la plus grande partie, des colonies de cités du Péloponnèse, non pas des populations doriennes qui y dominent à l'époque historique, mais des populations qui dominaient avant l'invasion dorienne. Des traditions précises attestent l'origine des Hellènes de Cypre. Les Grecs qui ont pu aller si loin que durant toute l'époque classique aucun établissement hellénique n'a été fondé dans une région aussi orientale étaient sans doute ceux que désigne Homère fous le nom d' ^Ayx:{F)oi ; il y a une 'A^a'.wv ày.vr, à Cypre, et un Grec de Cypre se quahfie d'A'/ai/"cç ;
:(0 ve se o H mo va na ko to \ sa ka i vo se
c'est-à-dire :
ZmFt^ç 0 TiixzFxn-AXOç, Kyy.iFoq.
Et en efl"et le Péloponnèse prédorien anquel se reporte, de parti pris, l'épopée homérique, est habité par les 'AyxiFci. H y a eu un grand empire achéen, le premier peut-être qu'aient fondé les Grecs, et en tout cas, le plus avancé vers le Sud-Est. L'Achaïe du bord méridional du golfe de Corinthe a gardé le nom, mais non la langue, des anciens Achéens, pour autant du moins que les rares données qu'on possède permettent d'en déterminer le parler local.
Le seul parler qui, avec l'arcadien et le cypriote, demeure comme une trace de la grande colonisation achéenne est le pamphylien. Aspendos passait pour une colonie d'Argos ; il ne s'agit pas là de l'Argos dorienne de l'histoire, mais d'une Argos encore achéenne, de l'Argos homérique. Entourés de parlers étrangers, isolés de toute influence hellénique, les parlers pamphyliens ont eu un développement à part, si à part qu'ils donnaient aux autres Grecs l'impression d'une langue barbare. Les quelques inscriptions, — la principale est celle de Sillyon — et les quelques gloses qu'on possède sont ce qu'il y a de plus aberrant parmi tous les monuments
ARCADO-CYPRIOTE 6l
du grec ancien. Mais la parenté avec l'arcadien et le cypriote est saisissante ; et il est évident qu'on a dans les parlers pamphyliens un reste du grand groupe de parlers « achéens » qui s'est étendu à un certain moment du Péloponnèse jusqu'à Cyprs; c'est l'unique jalon qui subsiste de cette grande voie antique.
Presque partout la conquête dorienne a recouvert les parlers achéens. Le nom même des Pamphyliens est celui d'une des trois tribus doriennes et parait indiquer une influence dorienne. Mais, à quelques particularités non doriennes, on reconnaît encore que c'est sur un substrat « achéen » que s'est développé le dorien dans une grande partie de son domaine où on le rencontre à l'époque historique. Ainsi en Crète, on trouve des formes iv, tç de la préposition àv, hiç, où le traitement i de s devant v appartient au groupe « achéen » et n'a d'analogues qu'en arcadien, en pamphylien et en cypriote.
Si peu qu'on sache des trois parlers subsistants, on y peut reconnaître des ressemblances qui établissent l'existence d'une langue « achéenne » commune.
Le trait le plus singulier est la tendance de e et o vers t et u, l'j étant bien entendu l'ancien u (pu français) et non pas Vi'i (ii français) qu'il est devenu de très bonne heure en attique. La tendance se manifeste surtout devant v ; le cypriote, l'arcadien et le pamphylien s'accordent à répondre par tv à la préposition bi des autres dialectes, et on lit même sur une inscription arcadienne oi.7:tyo\vMo- valant à-c-/:[j.cVO;; ; on a uv- :=: éolien cv- en cypriote et en arcadien. L'o final tend à devenir -j, si bien que le génitif en -âo des thèmes masculins en -â est en -âj en cypriote, en arcadien et en pamphylien : arcadien VI.XTtaoau, cypriote Ova^ayopaj, pamphylien Kj5px[j.ojaj, etc. ; le pamphylien a -j; pour -2- final, l'arcadien aXXu pour à'XXo, le cypriote --j pour -to à la 3" personne du singulier des prétérits au moyen. Il semble donc que s et 0 aient eu en achéen une prononciation très fermée, et que ces voyelles aient été toutes prêtes à glisser vers '. et u aussitôt qu'il y avait quelque circonstance favorable : position en fin de mot, voisinage d'une nasale, etc.
La préposition a~j, qui en arcadien, en cypriote et en pamphylien équivaut à àizo des autres dialectes, et la préposition è; se construisent avec le datif pour marquer le point de départ, au lieu du génitif des autres dialectes ; toutefois le béotien et le ihessalien présentent sporadiquement quelques cas analogues. — Le cypriote, l'arcadien et le pamphylien s'accordent aussi à présenter la préposition voç.
Il y a en outre beaucoup de concordances soit entre l'arcadien et le cypriote, soit entre le pamphylien et l'arcadien, soit entre le pamphylien et le cypriote. Et, si ces concordances ne s'étendent pas aux trois parlers, cela peut tenir souvent à l'insuffisance des données. Par exemple, l'alpha-
bet cypriote note bien le développement de y entre un i et une voyelle suivante au moyen de ses signes syllabiques pouryV, ja,jo ', on a donc a no sija (àvûî'.ya), ve pi ja (Ft-:jx = Fir,z(x), etc. Un développement tout pareil devait être très sensible en pamphylien, à en juger par des graphies telles que /;'.'.apu(= tapiv), ^Fsxita ( = /i-£a) des textes pamphyliens. L'arcadien n'offre rien de semblable; mais cela peut venir simplement de ce que la graphie de l'arcadien, moins indépendante, ne note pas aussi bien la prononciation locale.