CHAPITRE PREMIER GÉNÉRALITÉS SUR LES LANGUES LITTÉRAIRES
Sauf les inscriptions rédigées en quelque parler local et les restes conservés des glossaires etparlers locaux relevés par des observateurs de l'antiquité, tout ce qui subsiste du grec pré-alexandrin, ce sont des textes littéraires. Quand on parle de grec, c'est presque toujours à une langue littéraire qu'on pense, et d'abord à la langue écrite d'Athènes. Pour donner une idée du développement du grec, il faut donc déterminer ce qu'ont été ces langues littéraires et comment elles se comportent par rapport au parler courant.
La linguistique moderne se défie des langues littéraires. Durant le xix* siècle, les linguistes se sont proposé avant tout d'étudier le développement spontané du langage, et ils ont été conduits par là, soit à négliger autant qu'ils le pouvaient les langues littéraires, soit, là où ils n'avaient pas d'autres données, à essayer de deviner les langues populaires à travers les textes dont ils étaient réduits, malgré eux, à se servir. La théorie des langues littéraires envisagées en elles-mêmes n'est faite qu'incomplètement.
En fait, on ne connaît des langues anciennes que des formes littéraires la plupart du temps. Il arrive même que les langues littéraires soient assez éloignées de l'usage courant pour ne laisser presque rien entrevoir du parler usuel des hommes qui les employaient. Le latin qu'on a écrit de l'époque d'Auguste jusqu'à la Renaissance a servi de langue savante et même littéraire à toutes sortes de peuples, dont les idiomes étaient divers et dont beaucoup ne parlaient pas des langues romanes ; il dissimule l'évolution du latin parlé dans les régions où le latin était la langue courante et supprime ou restreint les témoignages dans les pays où au moins le bas peuple se servait d'ordinaire de quelque autre idiome, en Espagne, €n Gaule, en Dacie, etc. Une langue littéraire rigoureusement fixée par A. Meillet. 6
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des grammairiens comme le sanskrit fait qu'il est à peu près impossible de suivre le développement des parlers de l'Inde et qu'on doit se contenter de témoignages accidentels, rares et obscurs. Dans ces cas extrêmes, le témoignage des langues littéraires n'a qu'une valeur linguistique très mince : un texte latin écrit au ix* siècle par un moine germain ne saurait enseigner que peu de chose au linguiste, et encore est-il possible, en regar dant les choses de près, d'en. tirer sur la prononciation, sur la syntaxe, sur le vocabulaire des indications qui peuvent être précieuses.
La situation n'est pas toujours aussi mauvaise. Il arrive, et c'est habituel aujourd'hui chez la plupart des peuples de l'Europe, que la langue littéraire soit une forme normalisée du parler courant ; la langue littéraire donne alors une idée approchée de ce parler, et les particularités qu'on peut observer, surtout chez les écrivains relativement peu lettrés, donnent souvent un aperçu, au moins partiel, de l'usage ordinaire. Tel est le cas en Grèce. Chaque grand groupe dialectal a tendu à se créer sa langue littéraire propre ; certaines cités ont leur langue littéraire à elles, et l'observation des langues littéraires fournit sur les dialectes et même sur certains parlers locaux des données utiles.
De par leur nature, les langues littéraires se distinguent des parlers usuels et populaires. Mais elles ont sur ceux-ci l'avantage d'offrir des formes arrêtées, dont les hommes qui les emploient ont pris conscience ; le linguiste sait par suite sur quoi faire porter son étude ; l'objet en est exactement défini. Il n'en va pas de même des parlers populaires. La première difTiculté que rencontre l'auteur d'une description de parler populaire e^t de déterminer l'objet de sa recherche. Pour peu que la population qui emploie ce parler soit socialement différenciée, qu'elle comporte des groupes ayant des situations différentes, des occupations différentes, elle offre des variations linguistiques appréciables, et qui peuvent être assez étendues; si, de plus, comme il arrive presque toujours, les habitants de la localité étudiée sont en partie originaires de quelque autre localité ou* descendent de parents originaires d'ailleurs, on rencontre d'autres variations. Tel sujet qui a quitté son village durant un temps plus ou moins long parle autrement qu'un sujet qui ne s'est jamais éloigné du pays. Les vieux ne parlent pas comme les jeunes. Il n'y a pour bien des choses pas de norme établie, et il n'appartient pas à l'observateur d'en poser une arbitrairement. Plus grande est la précision avec laquelle il observe, et plus il lui est malaisé de définir précisément quel objet étudier. On tourne d'ordinaire la difficulté, soit en s'adressant à un sujet unique pris arbitrairement pour représentant de l'ensemble du parler, soit en recueillant des faits de toutes mains, quitte à obtenir des données un peu incohérentes et qui se concilient malaisément entre elles. La rigueur qu'ont les faits locaux observés directement n'est souvent qu'apparente et recouvre, dans