VALEUR DU TEMOIGNAGE DES LANGUES LITTERAIRES
sont en général assez mal étudiées ; et c'est une grave lacune dans les recherches hnguistiques ; car elles ont joué et continuent de jouer dans le développement des langues un grand rôle. Elles sont du reste souvent malaisées à étudier ; car on n'en peut guère avoir une connaissance précise sans faire soi-même partie du groupe oii elles sont parlées, et ceux qui les parlent ne donnent d'ordinaire aux « étrangers » que des indications approximatives ou peu exactes ; les langues spéciales sont toujours un peu des langues secrètes, et il n'est pas rare qu'on les cache tout à fait.
Il peut arriver qu'une langue spéciale dépasse les limites des parlers locaux ; car les groupes qui la parlent peuvent appartenir — et appartiennent souvent — à des localités distinctes. Les langues littéraires, qui sont des langues spéciales, présentent en général ce caractère à un degré éminent, et l'on a même pu dire, avec quelque exagération, que chaque genre littéraire grec a gardé le dialecte de la région où il a été cultivé pour la première fois.
La façon dont les langues spéciales se différencient de la langue locale est variable. Une langue spéciale, notamment une langue religieuse, peut être une langue entièrement étrangère, ou une langue de même famille, mais de type différent. Ce peut être une variété spéciale du parler local. Très souvent les langues spéciales ne se distinguent du parler général dans la localité que par des particularités, plus ou moins nombreuses, de vocabulaire. Ce qui constitue le système delà langue, à savoir la prononciation d'une part, les caractéristiques grammaticales de l'autre, est commun à la langue générale et à toute une série de langues spéciales : c'est seulement par des termes spéciaux, et non par la manière d'articuler ou de grouper les mots et de les fléchir, que les argots des écoles, le parler de la caserne, les langues des métiers, les langues des sports, se distinguent actuellement de la langue commune. Par le fait môme qu'ils constituent des systèmes organisés, le système phonétique et le système morphologique ne se prêtent pas plus à être modifiés par les groupes sociaux que par les individus. Au contraire le vocabulaire, composé d'éléments autonomes, dont chacun a son existence propre, indépendante de tout autre mot dans une large mesure, est pliable en tous sens et susceptible de variations illimitées. C'est donc par le vocabulaire que les langues spéciales tendent à se caractériser. Une langue peut se vider de tout son vocabulaire propre sans perdre rien de son système ; il existe par exemple un arménien tsigane, qui, pour la prononciation et la grammaire, est du pur arménien, mais dont le vocabulaire est tout entier étranger à l'arménien. Les langues spéciales tirent de cette possibilité la plupart de leurs ressources; elles consistent en général à remplacer les termes de la langue commune par des' termes autres, soit empruntés à des langues