GÉNÉRALITÉS SUR LES LA]N'GUES LITTERAIRES
étrangères, soit formés à nouveau avec des éléments indigènes, mais détournés de leur sens, soit enfin déformés et mutilés suivant des règles définies. Il y a là un principe capital et qui domine toutes les théories des langues spéciales, pour autant que celles-ci ne sont pas des langues étrangères ou des fabrications artificielles et de simples mutilations de la langue commune : si elle n'est qu'une forme de la langue locale, une langue spéciale est d'ordinaire caractérisée presque uniquement par des particularités de vocabulaire.
Les langues littéraires admettent diverses origines.
Tout d'abord c'est un fait fréquent, presque normal, que les cérémonies religieuses aient lieu dans une langue distincte du parler de tous les jours. Faire une cérémonie religieuse, c'est passer du domaine humain au domaine divin, sortir du monde profane et entrer dans le sacré. Pour y réussir, on est conduit à se servir d'une langue qui, par le fait qu'elle est autre, échappe aux associations d'idées qui rendraient peu vraisemblable un passage du domaine humain et terrestre à un monde supérieur (v. Hubert et Mauss, sur la doctrine du sacrifice, dans Mélanges d'histoire des religions, passim).
La difficulté qu'on éprouve souvent à interpréter des textes religieux ne tient pas seulement à ce que l'on sait mal la langue, la plupart du temps archaïque, dans laquelle ils sont rédigés et à ce que l'on n'est pas assez renseigné sur les choses auxquelles il est fait allusion. Il faut tenir compte de ce que les auteurs n'ont en général pas cherché à être aisément intelligibles et se sont au contraire plu à être obscurs, étranges, à ne pas s'exprimer comme ils l'auraient fait naturellement. Si les gâthâs de l'Avesta sont inintelligibles plus qu'à demi, c'est parce que délibérément on a cherché à les faire obscures ; l'ordre des mots y est différent de l'ordre naturel, et même un juxtaposé du type le plus courant, le nom du grand dieu Ahura Mazdâh, au lieu d'y figurer sous sa forme ordinaire, la seule qui soit attestée partout, s'y présente le plus souvent dans des ordres autres, soit que Mazdâh soit avant Ahura, soit que Ahura soit séparé de Ma:{dâh. L'obscurité des hymnes védiques ou, à Rome, du chant des frères Arvales n'est pas moins intentionnelle.
Or, les langues littéraires sont souvent issues de langues religieuses. Le sanskrit a été la langue d'une grande littérature religieuse, la littérature védique, avant de servir à des usages profanes. Et M. Sylvain Lévi a pu émettre l'hypothèse, très vraisemblable, qu'il a fallu des souverains venus du dehors, étrangers aux traditions de l'Inde, pour oser employer le sanskrit dans leurs documents officiels et pour commencer le mouvement