O GENERALITES SUR LES LA>'GUES LITTERAIRES
littéraires. En France, où la langue littéraire ne se distingue pas profondément de la langue courante, il n'y a guère de mots propres à la littérature ; ceux de ces mots qui étaient fréquents autrefois, comme coursier ou guerrier, semblent ridicules aujourd'hui ; il en a été introduit d'autres, mais dont la période d'usage n'a pas été longue en général. Le principal trait que l'on remarque dans la langue littéraire française est l'abondance des termes empruntés au latin écrit ; mais le parler courant en a tant pris à la langue littéraire que la différence n'est plus très grande ; il est à peu près normal dans le français actuel le plus courant que l'abstrait correspondant à im verbe ou l'adjectif correspondant à un substantif soit une forme latine prise à la langue littéraire : l'action de « recevoir » est la réception, et Ton nomme rationnel ce qui est conforme à la raison (ratio). Si, dans le français d'aujourd'hui, il y a peu de différence entre la langue courante et la langue littéraire, c'est que la langue littéraire est, dans une large mesure, devenue la langue courante. Ailleurs, par suite de circonstances différentes, la langue littéraire a mieux gardé l'autonomie de son vocabulaire ; il y a par exemple, aujourd'hui encore, un vocabulaire poétique anglais distinct du vocabulaire de la langue littéraire de la prose, qui, comme en français, est voisin de celui de la langue courante.
Créer une langue littéraire consiste presque toujours à créer un vocabulaire, et l'expérience montre qu'on y réussit aisément. Au cours du xix'^ siècle, il a été constitué ainsi plusieurs langues littéraires. Des nations qui ont repris conscience de leur autonomie se sont donné des langues littéraires en transformant leur vocabulaire. Les Tchèques, qui avaient germanisé leur vocabulaire slave, se sont donné au xix* siècle un vocabulaire savant et littéraire purement tchèque où ne figure presque aucun terme d'emprunt, et où même des mots universels en Europe ont été remplacés par des termes tchèques nouvellement fabriqués. On voit avec quelle facilité peut s'introduire un vocabulaire inusité. Les langues littéraires n'ont guère en propre bien souvent que des particularités de lexique.
Un autre trait, mais qui tient au style plus qu'à la langue, est la structure des phrases. En parlant, on se contente d'ordinaire de phrases simplement construites, surtout dans les langues qui n'ont pas de littérature. Les langues littéraires, et principalement les langues écrites, sont amenées à compliquer les phrases pour exprimer des nuances de pensée et pour présenter les idées d'une manière complète, en se conformant aux détails de la réalité. La façon de combiner des phrases complexes se transmet d'un auteur à l'autre et devient l'un des traits caractéristiques de chaque langue littéraire. Une langue littéraire récente se reconnaît d'ordinaire au petit nombre et à la gaucherie des types de phrases qu'elle emploie.
VOCABULAIRE DES LANGUES LITTERAIRES Qt
Les langues écrites ont d'ailleurs de la raideur par nature. Les phrases de la conversation tirent de la situation des interlocuteurs, du ton de voix, des gestes une partie de leur clarté : même incomplètes et incorrectes, elles demeurent aisément intelligibles. Au contraire les phrases d'une œuvre écrite doivent pouvoir se comprendre par elles-mêmes ; il faut donc qu'elles soient régulières et complètes. Le grammairien y peut observer les règles dans leur rigueur. La raideur avec laquelle le système grammatical y est employé, qui est un des défauts de toute littérature, est rachetée en partie par la complexité et la variété des types de phrases et par la richesse du vocabulaire.
Dans le grec littéraire, le rapport de chaque phrase avec la précédente est indiqué par une particule ce, yip, etc. Cet usage a son fondement dans la langue courante ; mais la constance de l'emploi des particules chez les écrivains est due sans doute à ce que les textes grecs conservés ont été composés, les uns pour être déclamés ou prononcés oralement devant des assemblées, les autres pour être lus, et lus par des lecteurs que ne guidait aucune ponctuation. Dans l'un et l'autre cas, il fallait, pour être compris, insister sur la façon dont s'articulaient les phrases du discours. A en juger par Ménandre et par quelques autres écrivains, la langue parlée ne faisait pas des particules un emploi aussi constant. Mais, de ces particules nécessaires pour la clarté, la langue littéraire a su tirer un ornement.