‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 39 sur 102 · CHAPITRE II YOGABULAIRE DE LA POÉSIE GRECQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II YOGABULAIRE DE LA POÉSIE GRECQUE

C'est par des particularités de vocabulaire que se caractérisent avant tout les langues littéraires delà Grèce. Si ces particularités ne sont pas partout les mêmes, du moins elles appartiennent partout aux mêmes types. En faisant la théorie de la littérature, c'est sur le vocabulaire qu'Arislote est amené à insister en matière de langue, dans la Poétique, ifi^'j a 3o et suiv. et dans la Rhétorique, ikoh b et suiv.

En employant la langue courante, on est clair ; mais cela ne suffit pas à la poésie ; il lui faut une langue relevée, qui sorte de l'ordinaire : Aristote, Poét. i458 a i8 : as^îw^ àper/) caov; y.al |j.y] TazsivYjv sivai, et

Rhét. i/io4 b I opbOw Xé^ewç àper/j <J7.of, elvat /.al [i.r{zt TaTretVïjV [j.Tj'ô

ù-àp 10 à^ia);j.a, cùXa. "irps-oujav f^ yàp izzvr^i'.'/Sr^ iawç où xa^eiv-rp akk où T.pir.o-j'^x Ai^oj. Pour n'être pas [olate et pour convenir à la poésie, la langue doit donc différer de l'usage courant et avoir un certain caractère a étranger » : Rhét. i/jo4 b 8 TÔ yàp k^cûCkà^x'. ■TcoteT a£[xvcT£pav (la Xé^tv) w^-ep yàp 7:psç TO'jç Hivojç cl avOpwiuot y.ai rpcç -ohq xoXi'-ag ts aÙTC Tiac^jcjcv /al •Âpcg T-/^v AÉ^'.v. .Aih BsT 'TTO'.eTv Eévy;v r/;v oiâXs/xsv' Gaup-acTai y^P '•^'^ â-ivTwv sljiv, r,sù cà to ôaujj.asTûv èativ.

On obtient cet aspect spécial de la langue poétique en évitant en partie le mot propre, /upiov, et en se servant ou de mots étrangers à la langue courante, de yXw-Ta'., ou de divers procédés : Aristote, Poét. là^'] b 1 axav Sa biO[j.i ètrxtv f, /jptcv -i] y\o)iix r, [xezxocpx yj y.6a[Ji.oç y) ztizy.r,- [jAvov ■(] k~r/,-z~x[j.viz'i izT,pr,[xivzv f, kqxWxyiJ.v/zv . D'autre part les mots sont

simples ou composés : Poét. 1 457 a 3 1 h')6[xx-zq oà eïor, -z \).h onzkzX)-) -zzï

S'.zAojv eïv; c'av /a\ Tp'.7;Aoiv /al TcTpaTcXcjv cvoi/a /al '7:cXAa':rAcîjv. La

poésie recourt aux mots composés et à tout ce qui n'est pas les termes de la langue ordinaire : elle se distingue par là de la prose : Rhét. i4o4 b 26 cvxwv o'ovcjj.aTwv /al p-/; ij-àxcùv à^ u)v c Àôy^; a'jV£(rr/)/=v, twv Bà cvc[j.âT(i)v

I ToaaiJt'

VOCABULAIRE DE LA POÉSIE GRECQUE qS

e^ovxwv e'.OY] oaa TôWswpYjxat ev toiç TCôpc xor^xixrjç, toutuv yAcoTTatç

jjièv xa'c â'.xXot? h^Kii.xi'. -/.al 7:£7:ofr][ji.svoiç ôXiyxx'.ç xat oXtya^^sO ^jpYjUTÉov to

Se xup'.ov vtai xb oh'-siov /.al [xexaçopà [j-ôvac yp"(^at[j.at irpoç x'/]V xwv (LiXwv ^véywv Xé^iv. 3^-/i[^.£Ïov S'oxt xsuxc'.ç [xôvo'.ç Tîâvxeç )^pwvxat ' xâvxeç vàp [xexaçopaTç 5r.xA£Y0Vxat /.al xotç oîxei'otç xal xoTg y.upiciç.

Sans doute il n'y a pas dans les parties conservées de la Poétique de développement sur le rôle des mots composés. Mais on sait par la Rhétorique qu'Aristote voyait dans l'emploi des composés l'un des principaux procédés de la poésie, ainsi Rhét. i4o5 b, 35, il en donne des exemples caractéristiques : xov xoXuxpôawxov oùpavov xyjç \).zy7.XQ'Aopùs)0\j v-tj-j xxGi)(6jjLOjîc? xsXa^, etc., et il ajoute : xavxa i3(,i)-x X3rr)x'.7.à iix x'/]v cîxXw^iv oai'vsxat ; plus explicitement encore, on lit Rhét. i4o6 a 35 oî S'àv6pojxo'. -oXq oixAcTç ypMvxy.'. 'ixav avwv'j;j.ov fj -/.xl à Xôyoç eùj'JvGsxoç, olovxô )rpovo-p'.5civ, àXX' av xôX'j, xàvxojç xor^xtxôv. Ato ypriC.iJMxâ.Ti] "^ oixX'^ Xs^tç xoTç oiOupa[j.- 6oxo'.oT;* ouxoi yàp t^oçojoe'.ç. De même Poét. i/i5g a 9 xcov ovoiJ.axwv xà [Jiàv 8txXa [xàXtaxa àp[i.Gxx£i xotç ot6upâ[j.6o'.ç.

L'observation d'Aristote a une importance linguistique : la composition n'est pas, dans les langues indo-européennes, un procédé de la langue courante ; c'est un procédé savant et généralement artificiel. Il y a des langues comme le slave où tous les composés connus sont artificiels et traduisent des composés étrangers, soit germaniques, comme vojevoda « général » (littéralement « conducteur d'armée ») qui équivaut au vieux haut-allemand hcri-^^ogo, soit plus souvent grecs. Et même un mot slave, non traduit, et appartenant à la langue courante, comme le nom de r « ours », medvèdi (littéralement « mangeur de miel »), est artificiel; c'est un terme fabriqué pour tenir la place du nom propre de l'animal, frappé de quelque interdiction. Dans l'Inde, les composés abondent : mais on les voit se multiplier au fur et à mesure que la langue devient plus artificielle, et le sanskrit classique, qui n'est qu'une langue littéraire, a pour procédé principal la composition. La composition est l'un des traits qui sont éminemment propres aux langues techniques et savantes. En prose le caractère savant des composés est presque toujours évident ; un mot de la prose attique et de la comédie sicilienne comme àX£^[cpap[7.r/,ov « contre-poison » en est le type.

L'examen des textes confirme l'observation d'Aristote. La poésie est pleine de composés. Un texte qui, comme le nome des Perses de Timothée, est le type même de la langue poétique a des composés presque à chaque vers : ypuaoy.'^Oapov 2x5, v£cx£uy-^ 216, èx(y,oupo^ 217, ejY£V£xaç 219, |ji,ay.pa'!(ov 219, Irrfi-M 227, [j.oucoxaXa'.oXJjjLxç (composé à 3 termes) 229) X'.Y'j[j.ay.po9(iOva)v 232, xcix'.X6[j,ou(jov 234, etc. Les composés servent de synonymes poétiques aux mots courants ; ainsi îar|6av cité ici est l'équivalent du mol composé la-^Xi^ (qui est chez Xénophon) ou de ô[x*^X'.^, et le

q4 mots poétiques

terme attique est le dérivé i^^v/.'MnriÇ. Le composé s'jysvéTaç, qui se retrouve chez Euripide, est particulièrement curieux ; la prose emploie zltyerr,q, qui est aussi un composé ; mais ce composé est du nombre de ceux qui sont entrés dans l'usage courant ; pour obtenir un mot à effet, on a recouru à un mot rare et archaïque, attesté chez Homère, y^véty;, et l'on a restitué ainsi la valeur « poétique » du composé.

Comme on le voit par eh-fevÎTàq, la composition ne suffit pas à elle seule à fournir les éléments d'une' langue poétique, c'est-à-dire d'une langue différente de la langue courante et propre à faire constamment impression sur l'auditeur ou le lecteur. On recourait de plus à des mots non usuels, à ce que les Athéniens nomment des Y^ÛTxat. Aristote les définit : Poét. i/iSy b 3 Kiyiù âà y.up'.ov [jiv w -/pw^nv. axaa-ot, yX^xTav §£ w £Tîpo'., W7T£ çâvcpcv OTi y.xl yXwTTav xat X'jptov slvai xo ahih, [a*}; tcÏç ajxoTç ye ■ To yip ai'yuvov Kuirpiotç piv Y.ùpi.o'>, r^iJ-Tv oè yXÔT-a (cf. sur le mot cypriote, qui vaut ocpj, Hérodote, V, 9). Aristote décrit l'effet des y^^w-Tai Poét. 1^58 a 18 : Xéçew; Bà àpevq aaorj xal [x-rj xaxsivJjV eb/ar aaiysaxàTY) [j.àv

oùv èaxlv il iv. twv xupiow ovoiJ-àTwv, à\Xy. xxizziYr, aejxvY) Bà xx\ k^aX-

Xâixooay. 10 tâ'.ojxixov y; toïç ^eviy.oTç /,£-/pTj[j.£V-/]" ^svtxov Sa Xéya) yXwxTav xal jj,£Ta(popàv xal eTréxxaa'.v xal Trav xo Trapi xo xuptov. Aaa' av xi? a[ji.a à'-avxa xo'.aDxa rc.r^o-Y), y; al'v'.YlJ-a e^xat y] ^ap5aptc[x6^' «7 \)k^ ouv Ix [xexa^cpwv, a'(v'.y[j.-/,

èàv cà £■/. yAwxxwv, |3ap5aptt:[j.6ç To ij.àv yip [j/r; ïc'.a)xr/.cv irotr^aEi [j,yj$£

xa7C£tv5v, ciov y] y)vCoxxa xal y) [j.£xaa'opà xal ô >tia[j,cç xal xàXXa xà £tpY)[j,£V2 eïo"/), xo 0£ xtjptov x*/]v ffa(i)-r^v£iav et i/i58 b 3i 'Ap'.(ppao"/]ç xoùç xpaywSo'jç £7,a)[Ji,(o§£i, ûxt a oÙSeiç av £'.tcci £V xy) otaAéxxco xoûxoiç ^pwvxat, oiov xo « oto[j.âxa)y

axo » àXXà [j,"^ « aTTO SwiJiaxwv » xat xo « csôsv » xal xo « âyw Bé vtv »

y.7.1 q'jX aWa, xctauxa. Rhét. ii^io b 11 ogx xwv cvcpixwv 7:ot£T -^pAV [j.â6r/C'.v •i^o'.Txa • al \).h/ ouv yXwxxa'. àyvcL)X£ç, xà cà y.upia "{(7[Xcv. En somme, les poètes sont obligés de se conformer en quelque mesure à l'usage courant pour être intelligibles et de s'en écarter pour que leur langue se distingue de celle de la prose ; ils s'adressent à des auditeurs qui sont dressés à comprendre cette langue spéciale et d'ailleurs résignés à admirer ce qu'ils ne comprennent pas tout à fait.

Les yXcoxxai ne sont pas également propres à tous les genres poétiques. Sous l'influence de la langue homérique, qui était archaïque et renfermait par suite beaucoup de mots obscurs, on tenait les y).toxxac pour caractéristiques de la langue de l'épopée : Rhét. i4o6 b 2 ai oà yXwxxac (-^pr(!7'.iJi.onaxai) xoTç £7co-C'.cïç ' a£iJ.vbv yàp xat altOxozç ' -q [;.£xaçopà cà lolq lo!.[J.îe'.oiq ' xouxo'.ç yàp vDv ^^pwvxai. Les y}.wxxat ne doivent pas être employées hors de propos, et Aristote blâme Euripide d'avoir, dans son Téléphe, exprimé l'idée toute simple de « ramant » par la périphrase v.(à--qq àvâaawv ou àvaff!j£iv est une yXwxxa empruntée à la langue homérique (ce terme était un mot propre au dialecte arcado-cypriote, mais une yXwxxa enionien-attique).

VOCABULAIRE DE LA POÉSIE GRECQUE qS

La métaphore est moins un fait de langue qu'un procédé de style ; il m'y a pas lieu d'y insister ici. Quant aux autres faits cités par Aristote, le -c'::c'.Y;ijivov, etc., ils rentrent au fond dans la catégorie des fkCy-zy.'.. Le recours à des synonymes des mots ordinaires obtenus soit par la composition, soit par des emprunts à d'autres dialectes, et surtout à des ouvrages littéraires écrits en d'autres dialectes et à date ancienne, est le trait essentiel qui caractérise les langues poétiques grecques.

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