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CHAPITRE III DÉBUTS DES LANGUES LITTÉRAIRES GRECQUES

On manque de données sur les débuts des langues littéraires de la Grèce, comme sur les débuts de Thistoire des cités grecques.

Après la brillante civilisation « égéenne » du second millénaire avant l'ère chrétienne, dont les fouilles faites en Crète montrent l'éclat et l'originalité, il y a eu toute une période de moyen âge, relativement barbare. On n'a pas le moyen de déterminer en quelle mesure les envahisseurs grecs ont participé à la culture « égéenne ». Les textes crétois de la période « minoenne » n'ont pas été déchiffrés ; et l'on est tenté d'admettre, on l'a déjà dit, que la langue de la civilisation crétoise a été un idiome différent du grec et qu'on n'a même aucune raison de tenir pour indo-européen. Sur la langue de la civilisation mycénienne, on ne saurait rien afQrmer; il est probable qu'elle a été hellénique, qu'elle a appartenu par exemple à l'un des groupes dialectaux le plus anciennement établis en Grèce propre, au groupe arcado-cypriote (ou au groupe ionien ?). Mais, au cours des invasions successives des tribus helléniques, la région est devenue de plus en plus barbare, et du xi* au ix" siècle av. J.-C, il ne subsistait que des débris de la civilisation antérieure, quelque chose d'assez comparable à ce qu'il y a eu en Europe du ix* au x" siècle ap. J.-C. On n'aperçoit donc chez les Grecs des x*-ix*s. av. J.-C. ni art, ni écriture, ni littérature de caractère savant; avant le viii^ siècle av, J.-C, rien n'apparaît de la civilisation grecque. Et quand on rencontre vers le vu® siècle un art, il est d'aspect barbare : les vases du Dipylon donnent déjà, avec leurs lignes fermes et précises, une idée de ce que l'art grec devait être un jour ; mais le dessin est raide, quasi géométrique, bien loin de la science souple, de l'élégance, de la grâce des artistes « égéens ».

Ce qui frappe d'ailleurs, c'est la rapidité avec laquelle se sont faits les progrès de l'art grec : à un vi* siècle encore tout primitif, succède pour

UNITE DU MONDE HELLENIQUE QJ

la sculpture un v* siècle déjà classique. La littérature, qui demande une technique matérielle moindre que les arts plastiques, a précédé la sculpture ; mais ses progrès n'ont sans doute pas été moins rapides en leur temps. Du vui^ siècle, on ne sait rien ; au vii^, l'épopée homérique, encore à demi anonyme, est constituée ; des lyriques comme Archiloque et Alcman sont déjà des écrivains qui ont une forte personnalité, un art achevé. Le développement de la littérature a marché de pair avec celui de l'architecture : des statues harhares décoraient à Sélinonte des temples qui avaient la beauté des plus harmonieux.

Il y a certainement eu en Grèce une littérature « populaire » rude et sans art, comme partout. Mais il n'en reste rien. Tout ce qui a subsisté est l'œuvre de lettrés qui avaient appris leur métier ; tout est écrit dans les langues littéraires qui se sont fixées de bonne heure, et nulle part on ne voit un parler grec courant servir à la littérature. Gomme tout en Grèce, la langue n'apparaît que stylisée, et c'est ce qui donne aux choses grecques l'aspect idéalisé auquel elles doivent leur prestige. Même les inscriptions, dont la langue est presque toujours officielle ou technique, ne laissent guère transparaître le parler ordinaire et familier.

L'usage de l'écriture ne semble pas remonter au delà du viii* siècle : on avait des listes de vainqueurs à Olympie depuis 776, des listes d'éphores de Sparte depuis 767, des listes d'archontes d'Athènes depuis 683. Aucune inscription conservée ne paraît être plus ancienne que le vu* siècle, et encore a-t-on très peu d'inscriptions remontant aussi haut ; aucune n'est datée d'une manière sûre. Les poètes homériques, qui décrivent une époque héroïque, antérieure à la domination dorienne sur le Péloponnèse, font abstraction de l'écriture et se gardent d'en mentionner l'emploi de même qu'ils évitent de parler des Doriens à Sparte ou à Argos. Les plus anciens textes littéraires connaissent donc encore par tradition une époque où l'on n'écrivait pas le grec.

Au moment où la littérature est apparue et s'est développée, sans doute , avec rapidité, le monde hellénique, très divers, sentait son unité. Il y avait à peu près autant de cités, c'est-à-dire d'États, que de localités notables. Mais toutes se tenaient pour unies par un lien commun, et l'hellénisme était une réalité pour les Hellènes eux-mêmes et pour les étrangers. On rencontre en Egypte des Grecs dès le vii*^ siècle av. J.-G. — l'inscription du colosse d'Abou-Simbel a été gravée vers 690 av. J.-G. — ; or, le roi Amasis réunit vers 56o av. J.-G. les établissements grecs dans le port unique de Naucratis, où l'on trouve des Grecs de toute sorte : les Ioniens, notamment ceux de Milet, y avaient la prééminence, mais il n'y manquait pas de Doriens d'Egée, de Rhodes, de Guide, ni d'Eoliens de Mitylène. Dès le viii' siècle, des Grecs de toutes les régions se rencontrent à Olympie, et de 588 à 484 on y signale douze victoires de citoyens de Grotone. A. Meillet. n

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Les cités les plus distantes ont des relations les unes avec les autres, Sybaris avec Milet par exemple. La prospérité de Corinthe était due à ce qu'elle servait d'intermédiaire entre les Grecs d'Orient et ceux d'Occident : les Doriens de Corinthe étaient en relations avec les Ioniens de l'Eubée et de Samos. On n'est donc pas surpris de lire dans le Catalogue des vaisseaux, B 53o, le terme de riavéAAT^ve;, qui se retrouve chez Archiloque. Le nom de l"EXXâ? est plusieurs fois dans l'Odyssée. Hésiode a nettement l'idée de l'hellénisme, et cette idée est au fond des poèmes homériques. Les ressemblances générales de structure qui font partout reconnaître au premier abord un temple grec caractérisent l'unité du monde hellénique.

L'unité de la langue demeurait évidente, et, dans un grand nombre de cas, les sujets parlants ne pouvaient manquer de se rendre compte des transpositions à réaliser pour passer d'un dialecte à un autre, ainsi :

ionien-attique McO^a = dorien Mwaa = lesbien McTaa — çépouŒa = — o/spwaa = — «Ipotca

etc. Quand un Argien disait TrsoaFc.y.cç, mais un Ionien et un Athénien \>Â':oiY.oq, ils sentaient vite l'équivalence des deux mots. Lorsque des Grecs ayant des parlers divers s'empruntaient des mots, ils savaient faire les transpositions nécessaires pour les adapter chacun à leur parler ; et c'est ce qui fait qu'il est d'ordinaire impossible de déterminer quels mots les parlers grecs se doivent les uns aux autres, bien que le nombre de ces emprunts soit assurément grand. Quelquefois seulement de menus détails avertissent de l'emprunt ; si, par exemple, oaz-/j et oXiriç, apparentés au sanskrit sarpîh « graisse » et au vieux haut allemand salba, allemand moderne Salbe, étaient à Athènes des mots indigènes, ils auraient un esprit rude initial ; ces mots ont donc été empruntés à des parlers d'Asie Mineure à (]>(X(i)!7iç. L'arcadien r.y.p-htxx\y.\}.z^oq que fournit une inscription avertit que èiâCw, £X£(/')6ç, à'xutjioç ont eu un /; initial, et en effet ce h se retrouve dans le mot parent octoç et répond à 5 du sanskrit satyâh « vrai » ; il résulte de là que, en attique, ïzuiioq est un mot emprunté à des parlers à (j^îXwatç ; ce n'est pas surprenant pour un adjectif désignant une idée morale : la Grèce d'Asie a précédé la Grèce continentale dans la civilisation. Parfois on peut préciser le point de départ d'un mot : sur quelque point du domaine éolien où la forme correspondante à l'ionien-attique àva est h^n., le mot cvap a été interprété par cv-ccp, et l'on a opposé la « réalité », ii7:-ap, au songe, ov-ap ; si donc l'attique a ce mot uirap, c'est pour l'avoir emprunté à l'éolien, tout comme il doit pccôv à l'éolien (v. p. 43). Mais pour un cas de ce genre qu'il peut déterminer, il y en a cent qui échappent au linguiste.

La religion marque bien l'unité de l'hellénisme. Il y a eu des fétiches

LA COLONISATION GRECQUE gg

spéciaux pour tel ou tel sanctuaire, des cultes locaux, des croyances populaires propres à lelou tel petit groupe. Mais les grands dieux sont les mêmes chez tous les Hellènes. Partout on honore Zeus, Apollon, Poséidon, Athènè, par exemple. Les dieux qui figurent au pi-emier rang dans les poèmes homériques sont ceux de la Grèce entière, au moins ceux des classes dominantes de toute la Grèce.

En somme, la littérature grecque s'est développée en un temps où, malgré leur émiettement politique, les Hellènes avaient conscience de leur unité. Elle n'a donc pas été, pas plus que l'architecture, un fait local, mais un fait hellénique.

L'unité de l'hellénisme s'explique par le grand mouvement de la colonisation qui domine la période ancienne de l'histoire grecque. L'extrémité méridionale de la presqu'île balkanique a fourni aux Hellènes leur centre de dispersion, et les sanctuaires d'Olympie et de Delphes, communs à tous les Hellènes, sont dans la Grèce continentale. Mais ce qui a fait la puissance de l'hellénisme, c'est son expansion dans les îles et sur les côtes de la Méditerranée au loin ; nulle part des Hellènes ne se sont enfoncés dans les terres : leurs établissements ne sont que des ports et le domaine qui s'étend immédiatement autour de ces ports ; peu nombreux, les Hellènes n'ont occupé que les bords de la mer ; en Sicile même, ils a'ont jamais vraiment tenu l'intérieur; et l'on ne voit pas que, en Grèce :ontinentale, ils aient eu de relations importantes avec les barbares du Nord : la Grèce proprement dite ne dépasse pas la partie étroite et efFdée le la presqu'île balkanique. Si éloignés qu'ils aient été les uns des autres, es Hellènes ne regardaient du côté des continents auxquels ils étaient idossés que pour y commercer ; leur domaine était la Méditerranée qu'ils )arcouraient en tous sens et où ils se rencontraient de port en port. Sans loute, la propriété rurale et le travail de la terre étaient, avec le commerce, es principales sources de richesse, et ce sont d'une part des clients, de 'autre des terres et des sujets pour les cultiver que cherchaient les con- [uérants. Mais c'est de la mer que venaient les colons, et ils n'ont pu tulle part s'en écarter. Sauf pour certaines cités doriennes oii l'aristocratie dominante vivait du travail agricole des vaincus — Sparte en est le type, vec les cités Cretoises — , l'importance d'une cité grecque se mesure u rôle qu'elle joue sur mer ; la prospérité et le déclin successifs des randes cités eubéennes de Chalcis et d'Erétrie, des grandes cités de lonie d'Asie comme Milet, et ensuite de Corinthe, d'Athènes ou de yracuse dépendent immédiatement des causes extérieures qui y ont déve- )ppé ou ralenti le mouvement de la navigation. La civilisation grecque e l'époque historique est l'œuvre des cités maritimes.

La colonisation d'où dépend cette activité des Hellènes a été leur

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