‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 41 sur 102 · DEBUTS DES LANGUES LITTERAIRES · texte numérisé non relu

DEBUTS DES LANGUES LITTERAIRES

grande œuvre du x^ au vi*^ siècle av. J.-C. ; ce qui a été la force des Grecs et ce qui fait que, aujourd'hui encore, la langue grecque survit, au moins dans le bassin oriental de la Méditerranée, c'est que des parlers grecs ont été installés sur tous les rivages méditerranéens. Des Hellènes de toutes sortes ont collaboré à cette œuvre ; des hommes de cités différentes s'unissaient pour fonder une colonie ; des colonies de parlers divers se juxtaposaient sur les mêmes rivages, et, en Sicile par exemple, on trouve côte à côte des colonies de dialecte dorien et de dialecte ionien. Dans chacune des grandes places de commerce, des Grecs de toute origine ont vécu côte à côte et ont trafiqué ensemble. S'ils avaient vécu d'une vie rurale, formant des groupes dialectaux massés sur des territoires continus, les Grecs auraient peut-être fini par constituer des nations différentes et des États de quelque étendue ; dispersés sur tous les bords de la Méditerranée, mêlés les uns aux autres, ils n'ont réussi à établir que des États minuscules ou de petites confédérations ; mais le sentiment supérieur de l'unité générale de l'hellénisme a persisté, en se renforçant toujours.

Ce n'est pas un hasard que les premières œuvres littéraires de la Grèce traduisent les sentiments des hommes qui ont participé à ce grand mouvement de la colonisation. Rien dans l'histoire ne donne une idée plus haute de ce que peut la volonté humaine que les progrès de cette petite nation qui en quelques siècles a réussi à dominer sur une mer immense; on saisit là, dans une période presque historique, l'un des actes du développement qui a imposé à une grande partie du monde les langues indoeuropéennes. On en peut rapprocher, à une époque plus voisine des temps modernes, les conquêtes des peuples Scandinaves qui se sont établis jusqu'en Islande, et dont d'autre part les descendants ont retrouvé en Sicile et en Italie les traces des anciens Grecs ; et, comme les Grecs, les Scandinaves se sont en effet donné une littérature épique. L'Iliade présente sous une forme héroïque les combats que les Grecs ont dû livrer aux anciens peuples des rives de la Méditerranée, et l'Odyssée montre leurs navigateurs hardis allant d'aventure en aventure avant de pouvoir jouir du repos. Ces deux œuvres n'auraient pas un tel accent, elles n'auraient pas depuis ému tous ceux qui les ont lues, elles n'auraient pas dominé le développement littéraire de l'Europe si elles ne résumaient les sentiments qui ont agité des hommes actifs entre tous, héroïques entre tous, conquérants entre tous.

La civilisation grecque s'est développée dans les colonies, et c'est des colonies qu'est venue d'abord la littérature. La littérature lyrique apparaît à Lesbos, et la lyrique dorienne procède de celle de Lesbos : Terpandre, qui a posé la lyrique savante et l'a enseignée à Sparte, est un Lesbien d'Antissa ; et le premier lyrique « dorien » dont il reste quelque

LA COLOINISATION GRECQUE lOI

chose, Alcman, est un étranger d'Asie Mineure hellénisé. A commencer par Archiloque, la lyrique ionienne se développe en Asie Mineure. La famille du plus ancien poète connu de la Grèce continentale, Hésiode, venait d'Asie Mineure, et, si les Œuvres et jours sont la moins « littéraire » des œuvres grecques, cela tient sans doute à ce que ce poème a été écrit en Béotie, dans un miUeu moins civilisé que celui des colonies, chez des ruraux. Les plus anciens représentants de la lyrique chorale de type dorien dont on ait les noms, et peut-être quelques vers, Stésichore et Ibycus, sont des Ioniens, et Ibycus est d'une ville ionienne d'Italie, Rhegium. La comédie de Sicile, avec Eplcharme et Sophron, a servi de modèle à la comédie attique. Les plus anciens philosophes viennent des colonies et ont beaucoup voyagé : Pythagore, né à Samos, s'est étabh à Crotone et a été le fondateur de la philosophie dans la Grèce occidentale ; Xénophane de Colophon s'est établi à Élée, en Itahe. Quand enfin la rhétorique s'est créée et développée à Athènes, les deux maîtres ont été Gorgias, de Léontium en Sicile, et Tbrasymaque, de Gbalcédoine. Sauf la tragédie, qui n'est du reste qu'une forme évoluée de la lyrique chorale et qui est le dernier en date des grands genres littéraires, tous les types littéraires de la Grèce ont été créés dans les colonies du vii^ au v" siècle av. J.-C.

La langue des œuvres littéraires n'est donc jamais exactement celle d'une cité donnée, ou du moins ne l'a jamais été avant la création de l'empire athénien. Les anciennes langues littéraires de la Grèce ont un caractère dialectal plus ou moins pur, elles n'ont pas un caractère local. Et en effet elles ne s'adressaient pas aux habitants d'une cité, mais à un groupe de cités, et même au fond à toute la Grèce. En entendant un texte littéraire rédigé dans un dialecte différent du leur, les Hellènes savaient faire les transpositions nécessaires pour le comprendre à peu près. L'Iliade et l'Odyssée sont les épopées de la Grèce.

Beaucoup de cités ont employé le parler local dans leurs actes officiels, et les inscriptions en portent témoignage. Mais autre chose est un acte officiel destiné aux membres d'une étroite communauté, autre chose une œuvre httéraire qui s'adresse à toute une nation, ou à une partie notable d'une nation. La langue des œuvres littéraires représente donc une sorte de moyenne entre une série de parlers locaux, ou le résultat de mélanges.

Il ne faut pas prendre à la lettre l'affirmation, souvent répétée, que les genres littéraires de la Grèce ont conservé le dialecte de la région où ils se sont créés ; il serait malaisé de donner à cette doctrine un sens précis, du moins pour l'époque ancienne : sauf les imitations artificielles d'époque hellénistique ou impériale, il n'y a de lyrique en lesbien qu'à Lesbos et de poésie iambique qu'en lonie ; et l'on ne sait pas où est née l'élégie ni où s'est créée la lyrique chorale. Mais, suivant les régions où s'est déve-

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