DÉBUTS DES LANGUES LITTÉRAIRES
loppé chaque genre et suivant les conditions spéciales de ce développement, il y a eu une langue propre pour chacun. La langue de l'épopée est celle de toute la poésie hexamétrique et a servi aussi pour la poésie didactique, pour les oracles, pour toutes sortes de formules épigraphiques en vers; fréquemment alors elle a pris une couleur locale: on a sur des inscriptions de la langue épique dorisée. L'élégie, qui s'est développée en lonie, est en langue épique fortement ionisée. Faite pour des cités doriennes, la lyrique chorale est dans une langue de type à peu près dorien, même quand, comme il est arrivé le plus souvent, elle est l'œuvre de poètes non doriens, ioniens comme Bacchylide ou béotiens comme Pindare. Ainsi chaque genre littéraire a sa langue, indépendante du parler de celui qui l'emploie. Dressés par leurs relations réciproques à comprendre le parler les uns des autres, les Grecs cultivés du vi* et du v* siècles comprenaient des textes littéraires dans des dialectes divers, et il suffit de lire Platon pour voir quelle influence ont eue sur sa formation des œuvres poétiques de toutes sortes. Les yXonTa'., qui sont plus ou moins communes à tous les genres poétiques, établissent comme une sorte d'unité entre tous.
Du reste l'art hellénique classique qui n'est jamais pittoresque, qui ne vise pas au trompe-l'œil, qui n'est pas une copie de la réalité concrète, n'aurait pas trouvé dans l'emploi d'un parler courant le moyen d'expression qui lui convenait. Les langues littéraires de la Grèce sont stylisées comme tout l'est dans l'art grec, qui présente une interprétation de la réalité à l'aide de formes défmies, choisies suivant des principes arrêtés. Le caractère artificiel de ces langues n'est pas un accident : il répond à des tendances générales.
Si curieux qu'ils soient pour le linguiste, les parlers locaux n'ont pas de valeur durable, faute de rayonnement. L'hellénisme n'est intéressant qu'en tant qu'il est une civilisation. Dès le vi* siècle av. J.-C., le roi de Lydie Crésus recevait des philosophes grecs à sa cour, et le grand souverain achéménide Darius avait un médecin grec. Le grec qui a exercé une action au dehors, celui qui fait que le modèle grec domine aujourd'hui encore les langues de l'Europe, c'est celui des hommes cultivés. Une langue n'agit au dehors que dans la mesure oii elle exprime une civilisation. La puissance de l'action du grec manifeste simplement le prestige de la culture hellénique, et avant tout des poètes, des philosophes, des savants qui ont pratiqué les langues écrites communes à tout l'hellénisme.
La métrique grecque appartient au même type que la métrique védique. Dans toutes les deux, l'accent propre des mots, — pur accent de hauteur, ton, et non accent au sens moderne — • qui n'était en rien comparable à l'accent de l'allemand ou de l'anglais par exemple, et qui n'exerçait sur la quantité ou sur le timbre des voyelles aucune action appréciable, n'intervient à aucun degré, et la répartition des syllabes oxytonées ou barytonées est dans les vers chose indifférente. Dans toutes les deux, le vers est défini par des alternances de syllabes longues et de syllabes brèves : la métrique est quantitative ; le rythme n'est fondé que sur des alternances définies de syllabes de quantités différentes, comme on doit l'attendre d'après ce que l'on sait de la structure strictement quantitative de l'indo-européen commun.
La prosodie, c'est-à-dire l'ensemble des règles suivant lesquelles on définit les syllabes longues et les syllabes brèves, est exactement la même en grec et en védique. Est longue d'abord toute syllabe dont l'élément vocalique est long, ce qui arrive quand cet élément est soit une voyelle longue soit une diphtongue ; est longue également toute syllabe oii une voyelle brève est suivie de deux consonnes. Chez Homère comme dans lesvédas, tout groupe de consonnes détermine ainsi une syllabe longue : les premières syllabes de èy.xôç, de ïc-'. (ou kzx'.) et de -KXTpbq sont longues; par la suite, en conséquence d'un changement qui s'est produit dans la prononciation, les ensembles de deux consonnes du type de -xp- se sont groupés intimement, et la première syllabe des mots tels que Tcatpoç a eu la quantité brève tandis que la première syllabe de z-/.-iq et de è'crxt (èati) demeurait longue ; mais c'est une déviation secondaire dont on suit le développement depuis le vi* siècle av. J.-C., et qui ne change rien à l'identité originelle de la prosodie grecque et de la prosodie védique.
De plus, les vers védiques et les vers grecs d'une certaine étendue comportent une séparation de mots à une place fixe, qui n'est généralement pas le milieu exact du vers. Cette coupe ne coïncide nécessairement avec aucune coupe de sens ; elle se trouve parfois après un temps fort, parfois après un temps faible ; elle consiste dans le fait que, à place fixe, il y a une fin de mot.
Les principes de la métrique grecque et de la métrique védique sont donc identiques. Les mètres apparaissent au premier abord différents ; mais c'est qu'ils sont connus de part et d'autre après une longue période de développement autonome, où chacune des deux métriques a évolué à sa manière propre. Des restes de l'identité ancienne se laissent encore entrevoir.
Et dans le vers grec et dans le vers védique, la partie sensible est la fin ; sauf la dernière syllabe du vers, qui est indifférente dans l'un comme dans l'autre, c'est là que la quantité de chaque syllabe est soumise aux règles les plus précises. Au contraire, il n'y a presque aucune alternance définie de longues et de brèves dans le commencement d'un vers védique ; et ceci rappelle la « base » indifférente des vers éoliens, les licences du premier pied de l'hexamètre, les libertés spéciales du premier pied des vers iambico-trochaïques. Des vers d'Alcée récemment découverts offrent même, dans leurs six premières syllabes, une liberté dans l'emploi des longues et des brèves exactement comparable , à celles que l'on observe dans la première partie des vers védiques, tandis que la fin du vers est fixe :
•/.•^vcç cà yî'wOciç 'ATp£';5à[v yi\JM'.
âaTCTÉTw xiX'.v wç y.ai r.eok MupaîXw dq ■/.' 6i[J.\xe (jiAXrjx' "Apsyç £7r'.~£'jy^è[aç
etc.
Deux des types les plus courants de vers védiques, pareils pour le reste, diffèrent simplement par ceci que la fin de l'un, qui est un vers de 12 syllabes, est de la forme :
- «j - VJ ii
et la fin de l'autre, qui an syllabes, de la forme :
- w - ii.
On reconnaît ici l'opposition des vers grecs acatalectiques et catalectiques. Certains mètres grecs se laissent rapprocher des mètres védiques. Les vers védiques étant strophiques, c'est à des types strophiques qu'il convient de les comparer. Or, la métrique éolienne à nombre de syllabes fixe est pareille à la métrique védique où chaque vers a un nombre déterminé de syllabes. Les vers des strophes védiques dites de jagatî et de tristubh,
VERS GRECS ET VERS VÉDIQUES Io5-
auxquels on vient de faire allusion, admettent deux formes différentes suivant la place de la coupe. Lajagati, type non catalectique, a :
dans le cas de la coupe après 5 ; la variante avec une longue après la coupe, soit
KJ KJ KJ KJ
est beaucoup plus rare ; mais elle est recherchée dans un certain nombre d'hymnes où elle domine, et alors la cinquième syllabe du vers est généralement brève, si bien que l'ensemble du vers est de type trochaïque :
\J \^ KJ \J
Mais c'est un cas exceptionnel. Quand la coupe intervient après quatre syllabes, la structure du vers est la suivante :
Des quatre ou cinq premières syllabes, la première est, dans tous les cas, indifférente ; la seconde est plus souvent longue que brève, et la troisième plus souvent brève que longue, si bien que l'allure générale du commencement du vers est iambique, mais toutes les répartitions de longues et de
brèves, y compris ou k^^^j^^ et ou w^v^^^, suivant la place
de la coupe, se rencontrent. Le vers de iristuhh ne diffère du précédent que par sa lin catalectique et présente par suite une syllabe de moins ; les sept premières syllabes sont constituées de même dans les deux types, sans qu'on aperçoive la moindre différence.
Ces vers védiques, et surtout celui qui est coupé après quatre syllabes, offrent très souvent une disposition telle que celle-ci :
ou
c'est-à-dire, à prendre les alternances telles qu'elles se présentent et sans essayer des répartitions rythmiques qui ne pourraient être qu'arbitraires, des alternances de dactyles et de trochées, ou, plus exactement, que les longues qui constituent les sommets du rythme y sont séparées les unes des autres tantôt par une et tantôt par deux brèves. On reconnaît aussitôt la caractéristique essentielle du vers éolien, le fameux énopliaque ; le vers -aphique
recouvre un vers védique de la forme suivante, qui est courante :
\ ceci près que le vers saphique ne comporte pas de coupe obligée et que le vers védique en a une. Le vers alcaïque
n'a pas en védique de parallèle exact ; mais on y retrouve le trait essentiel des longues séparées tantôt par une et tantôt par deux brèves ; seule diffère la place respective de ces groupes. Là même où ne se rencontrent pas ces suites de deux brèves dans les vers védiques et où l'on a par exemple le type fréquent
la suite des longues et des brèves comporte une dissymétrie caractéristique, et le vers est irréductible à un type iambico-trochaïque. Les vers de Corinne, qui écrit dans l'éolien de Béotie, ont ce même caractère :
-ïiv o'iav M-f,a; ày^Bsç TTYjç Kp\j.oiq • ouTO) yxp Epwç y/r, Kojzp'.- •TT'.ôcirav, tiw^ èv S:[j.tj)ç [javxaç y.pouoâoav VMp2q èvvi' sAéîGiQ.
La disposition des strophes de trois ou quatre vers est à peu près la même dans les védas et chez les poètes lesbiens.
Les vers lesbiens et les vers védiques ont les uns et les autres un nombre de syllabes fixe, et, on l'a vu, en partie le même nombre de syllabes : le vers saphique ou alcaïque et le vers de tristubh sont également des vers de onze syllabes.
Cet ensemble de concordances — auquel on pourrait ajouter si l'on faisait une étude minutieuse — suppose que le vers védique et le vers grec reposent sur un même type métrique. On l'a souvent contesté, en s'appuyant sur le fait que la métrique des textes de l'Avesta dont l'état linguistique est comparable à celui des textes védiques n'est pas quantitative. On rencontre dans la partie la plus ancienne de l'Avesta, dans les gâthâs, des strophes qui, par le nombre de vers, le nombre de syllabes de chaque vers et la place de la coupe, recouvrent exactement des strophes védiques, mais où il n'y a pas d'alternances quantitatives. Et, nulle part dans l'Avesta les alternances quantitatives ne jouent dans le vers un rôle quelconque. On a supposé que ces vers non quantitatifs représenteraient le type le plus ancien dont le vers védique d'une part, le vers grec de l'autre seraient des perfectionnements. Mais, si l'on considère que le rythme quantitatif de la langue a été troublé en iranien ancien par le fait que les voyelles des polysyllabes en finale absolue n'ont plus de quantité définie (toutes sont marquées longues dans les gâthâs, brèves dans l'Avesta récent, et le vieux perse ne fait aucune différence entre un ancien -a bref ■€t un ancien -â long à la finale), il est plus naturel d'admettre que le rythme quantitatif du vers s'est perdu en iranien. Il reste vrai seulement que, avec le temps et au fur et à mesure que les usages littéraires se sont
INNOVATIONS IONIENNES lO'J
raffinés et arrêtés, la répartition des longues et des brèves a perdu, en Grèce comme dans l'Inde, beaucoup de la liberté qu'on observe encore dans les hymnes védliques et chez les anciens poètes éoliens. Mais^ à ceci près, les concordances entre le vers védique et le vers éolien et l'accord -Je ce vers quantitatif avec le caractère quantitatif du rythme de la langue sont choses trop frappantes pour être fortuites. Par malheur, les langues indo-européennes autres que le grec et le sanskrit n'apprennent rien parce que la plupart sont connues à des dates où les changements survenus dans la langue avaient fait renouveler la métrique : le vers germanique ou irlandais dominé par l'accent d'intensité sur la syllabe initiale des mots ne saurait rien enseigner sur le vers indo-européen. Le latin même, quoique connu à une date relativement ancienne, est inutile ci : le saturnien est trop obscur, et les autres types métriques sont des imitations des vers grecs.
Les vers hexamétriques et iambico-trochaïques présentent par rapport à l'état qui est commun au védique et à Féolien une innovation grave : un 2;roupe de deux syllabes brèves y équivaut en certaines circonstances à me syllabe longue, ce qui fait que le vers n'a plus un nombre de syllabes îxe : l'hexamètre, où tous les temps faibles, sauf le dernier, se composent de deux brèves auxquelles on peut substituer une longue, peut avoir le 12 à 17 syllabes. Dans les vers iambico-trochaïques, un groupe de leux brèves équivalant à une longue peut même constituer un temps fort lu vers, ainsi chez Archiloque :
!t le fait revient souvent. Le plus ordinaire est cependant que les temps brts soient constitués par des longues :
yç>t\[jÂ-nù'i «cXtctcv ojO£V èffxtv z'So âzwi^.cTov.
^n revanche, les types proprement ioniens n'offrent pas l'inégalité caracéristique des deux brèves et de la brève unique constituant alternativement m temps faible du rythme. La grande innovation qui consiste à admettre ine substitution possible de deux brèves à une longue est donc rachetée )ar une régularité beaucoup plus grande du rythme : le vers épique et le ers iambico-trochaïque grecs se laissent couper en pieds, c'est-à-dire en nesures ayant des durées sensiblement égales, mais comportant un nombre le syllabes variables, tandis que le vers indo-européen avait un nombre ixe de syllabes, mais un rythme souple, et qui ne tendait à prendre une orme constante que dans les' dernières syllabes. Le type représenté surout par les .Grecs de dialecte ionien, ici comme à d'autres points de
■vue, offre un degré de l'évolution particulièrement avancé. La poésie lesbienne représente une tradition ancienne, et la poésie ionienne une création nouvelle.
Le rôle nouveau joué par les groupes de deux brèves et l'importante prise par le type dactylique tiennent à une innovation que le grec a introduite dans le rythme : le sanskrit, conservant sans doute l'usage indoeuropéen, a un rythme ternaire, et tend à faire alterner une longue avec une brève ; le grec admet le rythme binaire et supporte aisément l'alternance de deux brèves avec une longue.
On n'a rien pu dire du vers épique, qui ne trouve dans l'Inde aucun correspondant. L'alternance régulière d'une longue et de deux brèves — à chacune desquelles on peut substituer une longue — est propre au grec et n'a dans aucun vers védique un équivalent. Mais les vers védiques sont des vers lyriques et strophiques, non des vers épiques. Et la littérature épique de l'Inde, dont le mètre est de type iambique, est postérieure à la littérature « lyrique » des védas. Il ne faut d'ailleurs pas perdre de vue que, dans toutes les parties sensibles de l'hexamètre homérique, le dactyle est beaucoup plus fréquent que le spondée, que le nombre des dactyles augmente encore si l'on restitue certaines formes archaïques de langage, que le spondée est surtout fréquent au premier pied et que, en dehors du premier pied et du dernier (d'oi^i le dactyle «st exclu par définition), un spondée n'est pas d'ordinaire constitué par un dissyllabe spondaïque ni même par deux longues terminant un mot : le spondée n'est dans le vers dactylique qu'en vertu d'une tolérance à laquelle on ne pouvait échapper sans renoncer à l'emploi d'un trop grand nombre de termes nécessaires.
Au moins en ce qui concerne la poésie lyrique, qui jouait dans le culte un grand rôle. Grecs et Aryens de l'Inde ont reçu de l'époque indo-européenne une tradition littéraire fixée. Cette tradition littéraire ne comportait aucun usage de l'écriture ; pas un texte proprement religieux de la Grèce n'est livré à une époque ancienne, et l'on sait que les druides de la Gaule par exemple évitaient l'emploi de l'écriture, malgré leur contact avec les Grecs et les Italîotes qui l'employaient ; c'est sans doute pour cette raison que la plupart des langues indo-européennes ont été si tardivement notées et que plusieurs qui, comme le gaulois ou le phrygien, ont dès l'antiquité cessé d'être parlées ont disparu sans qu'on en ait de textes ayant quelque étendue. Les hommes relativement cultivés des anciennes nations de langue indo-européenne évitaient manifestement l'usage de l'écriture, surtout en matière religieuse. Mais il y avait une tradition orale de poésie indo-européenne que révèle clairement l'identité des deux métriques, et dont il faut tenir compte pour expliquer les commencements de la poésie grecque.