LES CONTRACTIONS II
que la langue homérique admet des flottements ; on conçoit d'ailleurs que ces trois formes aient en effet coexisté pendant un temps dans la langue réellement parlée: -oto s'employait là où-oi- occupe un temps fort du rythme (le -c- de homérique -oto se trouve presque toujours à un temps fort du vers) ; -oo était une forme de prononciation lente, et -o long une forme plus concentrée ; un autre flottement de cette sorte est celui qu'on observe entre i'j- dissyllabique et eu- monosyllabique, dont il y a beaucoup d'exemples. Ces flottemements peuvent avoir existé assez longtemps dans la langue courante.
Des fins de vers comme y;w oïxv, -/jw ;j.([j.v£tv, -qw o'ajTS sont inadmissibles ; il faut partout lire la forme non contractée r,bx.
La forme archaïque osvcw, qui ne subsiste qu'au commencement du vers dans le groupe ZtioM \j.Ti, doit sans doute être lue cziozx, ou plutôt oioFocc ; la forme fréquente o-.iy.x (ou plutôt oBF'.x), refaite sur oe-o'.ij.sv, recouvre probablement en nombre de cas un ancien cc-cox (cÉoFoa) ; elle tend du reste à être remplacée par la forme franchement nouvelle Bei'oo'.xx.
Le texte porte, pour le mot signifiant « jusqu'à », el'wç devant consonne, £0); (var. etcù;) devant voyelle. Mais ce iw; devant voyelle ne fait pas le vers dans des cas tels que :
A 193 £0)ç 0 TaîjO' wpy.aive y.axà çpsvx y.x'. v.xzk Oj[j.6v
0 90 £(i)ç èyà) zept y.etva tcoAÙv ^i'otov d'jvaystpojv
et tous les éditeurs s'accordent à restituer dans les cas de ce genre elcç ou ^0; — il vaudrait mieux restituer la forme éolienne a(/')oç, apparentée au sanskrit yavat « aussi longtemps que ». Mais si l'on restitue à(/')oç devant voyelle, on peut admettre la même forme devant consonne et lire
r 191 aj9'. [j.£vwv, a(/")o<; xs liXoç, T^o\i\i.o'.o xf/ctto.
Car il est incohérent d'avoir aoç, dans certains passages et eiw; dans d'autres. Mais cet exemple suffit à montrer à quel point la forme du texte traditionnel reproduit peu celle que les premiers auteurs ont eue en vue, et sans doute même la première qui ait été fixée par écrit.
D'ailleurs, au moment où a eu lieu la fixation du texte homérique, certaines contractions étaient chose usuelle. Le poète y recourt si le mot n'entre pas en vers sans contraction ; on lit oXsTira'. et non hXitxy.'. : B 325 rr: H 91 y.Aeo; ou zoT ' oXîTTat . Et l'on a même les formes contractées de préférence aux formes non contractées dans certains cas particuliers. Ainsi à côté de ii[j.zXç (toujours contracté) et de *^[xTv qui constituent des spondées, Y;;jL£aç vaut presque toujours un spondée, et non un dactyle ; c'est que la langue épique doit à l'ionien cette forme et l'a prise sous son aspect déjà presque contracté ; la vieille forme d'accusatif de la langue homérique était l'éolien àix[ji,£.
I20 LA LANGUE HOMERIQUE
Les résolutions des contractions qu'on est amené à admettre en grand nombre aboutissent à restituer beaucoup de dactyles là où le texte porte des spondées ; si, dans le texte traditionnel, le nombre des dactyles l'emporte déjà de beaucoup sur celui des spondées, la prépondérance des dactyles était encore plus grande dans la réalité.
En beaucoup de cas où la métrique n'enseigne rien, le texte traditionnel est suspect, et il semble bien par exemple qu'il faut lire vÉxûai, alors que le texte a vÉy.jjat. Le texte originel d'Homère ne notait pas graphiquement les lettres répétées, de sorte qu'une leçon vexu^t du texte peut recouvrir soit vcxûai soit vexuscrt. Du reste, cette absence de notation des géminées a entraîné dans le texte traditionnel beaucoup d'erreurs qui proviennent de ce que les rédacteurs n'ont pas su interpréter le texte ancien.
Il y a donc eu un rajeunissement orthographique du texte ; mais ceci n'atteint pas le caractère même de la langue.
Il y a quelque chose de plus grave : le texte homérique présente des formes empruntées à deux types dialectaux distincts, le type ionien et le type éolien.
En gros, les anciens â sont représentés par y; dans le texte traditionnel d'Homère de la même manière qu'ils le sont en ionien, et même les à qui apparaissent en attique après s et p ne s'y rencontrent pas : Homère a ï'^vci^ et non ëa-câv, (ji-/j et non ^(â.
Mais, dans les formes qui n'existent pas en ionien, le texte offre des â contraires au dialecte ionien. Toute la flexion de 'Axpetor^ç offre •/) ; on a au vocatif 'A-ps'3'/;, au datif 'Atcsioy;, mais le nominatif-accusatif duel est'Aipeîoâ, dont on a, il est vrai, l'équivalent attique 'ATpsicâ ; c'est que l'ionien ignore le duel à l'époque historique.
Au génitif singulier de ces mots en -•/;;, l'ionien contractait -âo en -sw ; mais le texte homérique a presque toujours 'Aipe-'câo, qu^exige la métrique, ainsi F 3^7
*/,al ^âXev 'Axpsiâao 7.a-' â^TiiBa TavTOje (Fy.rq'i.
Devant voyelle, le texte porte 'Aipôioew ; il faut évidemment lire avec élision, par exemple B i85
aÙTOç o' 'Axpsîoa' 'AyaijA[j:/ovoç œnioç èAÔwv.
Toutefois les génitifs contractés en -sw ne sont pas étrangers au texte homérique, et l'on rencontre souvent la fin de vers Kpôvou Tratç ày/.y- Aop.-iQ-£a), ainsi B 2o5. C'est une preuve, entre beaucoup, que la langue homérique renferme à la fois des formes éoliennes archaïques et des formes ioniennes appartenant à une période plus avancée du développement linguistique.
EOLISME HOMERIQUE - 121
Au génitif pluriel des thèmes en -â- (ionien -;■-) masculins et féminins, es poèmes homériques ont -âwv à côté de la forme ionienne -ewv : ce génitif en -âojv ne se retrouve à date historique qae dans des parlers éoliens, i savoir en béotien et en thessalien ; l'attique a -wv, les parlers occidenaux et arcado-cypriotes ont -âv. Il est donc frappant de rencontrer chez lomère ÔJpawv fréquemment, à côté de Ojpr,c'. et de Oùpr,^: ; on ne renontre même ôjpéwv que deux fois, une fois mesuré w © 47, et une fois v^!p 191. La forme -cawv est de plus du double plus fréquente que twv féminin) chez Homère. On ne lit jamais c^ue Osawv, qui est très fréquent,
côté de dtfi'j'. (mais le singulier Osa s'est maintenu, sans doute parce que 'ionien n'a pas de forme 6£yj).
Le texte offre pour le traitement de â des contradictions singulières : i:; avec â, sans doute parce que l'ionien ignore le mot Izm; (qu'on a en ttique), mais vr;6; (en regard du dorien vâiç), parce que l'ionien a vsoj^ eprésentant de v^iç. Le nom propre Ilcîî'.oawv conserve son â parce que on n'avait pas de substitut ionien métriquement possible à mettre à la lace, et aussi les noms propres d'hommes comme ' AX-z-y-àtov , et même, hose curieuse le nom des Ioniens, 'laovî;, que les voisins des Grecs ont ncore entendu sous la forme 'la/'cve; : les Perses nomment les Grecs aunâ.
La particule [j,av, fréquente en dorien et en éolien, conserve son à arce qu'elle n'existe pas en ionien ; au contraire Homère a ciy; et non zv .
On lit T:oX'j7,~ri[j.iù'f E 6i3, mais le synonyme •:roXj-â;j-«v A 433 a gardé : c'est que en dorien et en éolien la racine -jrà- est synonyme de l'ionienttique /.ty;- ; le mot •::oA!j7:a[j.wv a subsisté parce que la métrique ne perlettait pas d'y substituer T.oKjy.--q[JM'/ , et il a gardé son â, parce que ionien ne possédait aucun représentant de la racine r.à- et que *7ro)vU7:v]p-a)v ait impossible. En revanche, il est possible que TCoAj/.-rjjji.wv de E 61 3 implace un plus ancien izo'h'jTyrAiJMv ; car la racine 7:â-, qui représente n ancien *kwâ-, admet une consonne géminée initiale, qui se trouve dans
texte de Corinne.
Ces à qui sont restés parce que les équivalents ioniens à -q n'existaient is, peuvent être de simples archaïsmes.
Mais il y a de vrais éolismes.
On sait que les groupes tels que *-sn-, *-sni- ont été éliminés en grec, ins la plupart des dialectes par amuissement de s avec allongement de la )yelle précédente, en éolien d'Asie et en thessalien par substitution de -vv-, i.;;,-aux anciens -sn-, -sm-. Par exemple un ancien ^asXaavâ, signifiant la brillante », dérivé de trlXa; et qui a servi à désigner la « lune », est en Drien (7=Xavâ, en ionien-attique a£A-/]v/;, en lesbien crsXâvvâ ; et, en ;gard de âaxi, qui est panhellénique, l'ancienne première personne *esmi
122 LA LANGUE HOMERIQUE
(identique à sanskrit asmi, vieux slave jesmi) est v.\v. en ionien-attique, r,\}.'. en dorien, è;j.:j.'. en lesbien. Une forme ï]}.\n, à laquelle il était trop aisé de substituer Tionien v.'.v., ne saurait avoir été conservée chez Homère. Mais un dérivé du mot à'pc6:;ç, dont le thème est èps6îa-, apparaît sous la forme éolienne asiatique ou thessalienne èssosvvi; dans la vieille formule ècsêsvvY; vj;, où seule la finale -y. a été ionisée en -r, ; c'est que l'adjectif dérivé de l^too:; n'existait pas en ionien ; au contraire, les dérivés *Gy.sjvoç, *àXY^'-vcr de oâoç, aAYoç apparaissent sous la forme ionienne çasivi:, cù^'(tv>bz. Toutefois on aie mot purement poétique àpvswéç (à côté deàpy^T- -zr^z). Frappants au premier abord, ces faits ne sont pas encore probants, parce qu'une ancienne graphie apy-vo; admettait les deux interprétations: xpYsvvcç, avec notation de vv inconnue au texte originel d'Homère, et apYsvsr, avec c long, qui s'écrit à'pve-.vcc dans l'alphabet ionien constitué après la fixation du texte d'Homère.
Les pronoms personnels signifiant « nous » et « vous » prouvent plus : ils ont en ionien des formes tout à fait différentes des formes éoliennes, non seulement parce que le groupe *-sin- qui figurait à l'intérieur de ces pronoms a eu des traitements différents en ionien et en éolien d'Asie, mais aussi parce que l'ionien-attique a fortement innové dans leur flexion, comme on l'a vu p. 55 et suiv. On a ainsi :
EOLIEN D ASIE
Nominatif
Accusatif
•r,;jia; (dissyllabe d'ordinaire) oi\i.^?.
•j;jiaç (dissyllabe d'ordinaire) u[i.i;.e
Datif
•/jlXtV à[JLlJl.'.(v)
û[J-Tv u;j.'tJ.'.(v)
Le texte homérique renferme très souvent les formes éoliennes : on ne pouvait pas fabriquer un r,;j.3 pour le mettre à la place de l'éolien t^])^) et celui-ci a subsisté. Là même où le texte a la forme ionienne, le vers permet souvent d'v substituer les formes éoliennes correspondantes, ainsi N377
ÉOLISME HOMÉMQUE 123
yh rien n'empêche de lire <x[).[x<z.q ; on lit d'ailleurs a[iij:.(v), sans nécessité métrique, à la fin du vers N 879. Le contraire est exceptionnel. Toutefois :eci n'autorise pas à substituer y.\j.ij.eq à yîixsTç là même où 1? substitution îSt métriquement possible. D'autre part, bien que les possessifs xij.ij.zç, ')\).[i.Qç soient attestés en lesbien, le texte homérique a ày.cç, by.ôq, à côté le iiihixtpoq, 'j[jA-:zpc:; ', on ne saurait tirer de là aucune conséquence, parce jue le texte originel des poèmes homériques ignorait sûrement l'usage l'écrire les consonnes géminées et portait ap.s, a[j.:ç et u[j.ijs, jijloç ; la épartition surprenante de a;j,[j.3 et de à[j.6ç, (à côté de yi|/sïç et T,\JÀ-:ep;, jui ont reçu l'-rj ionien), est due aux hommes qui ont transposé le texte lomérique dans une orthographe nouvelle, et n'a, pour le texte originel, lucune autorité.
Quand une dentale des autres dialectes suivie de e et commençant in mot non enclitique repose sur une gutturale indo-européenne accom- )agnée d'un élément lu, Téolien a une labiale ; par exemple en regard de atin quattuor et de attique xizzapzç,, dorien Tsxcpsç, le béotien a iri-xapeç et e lesbien •:r£(7c:up£;, irîcjpa. Pour autant que les mots correspondants 'existent pas en ionien, le texte homérique conserve des traces de cette larticularité. Le nom de nombre « quatre » y a d'ordinaire un -- initial : hz-xzz:^^ TÉTapioçet TÉrpaxoç ; mais une forme à vocalisme aberrant, Tciaupeç, ITre le x initial éolien. Et on n'a chez Homère que xsAwp, xeXwptoç, en égard de xéXwp ' TrsXo'iptov chez Hesychius et de TsXwpiov sur une inscripion du i*'^ siècle av. J.-G. ; le verbe homérique zéXw, 'tzé\o\).oi.<. a la même acine que le latin colo, inquilina et aurait ailleurs un x initial ; il y a du este un t dans le crétois xzXo^.xi « je serai », et, chez Homère même, ans un verbe apparenté : xîp'.TsX/oij.svwv ivujTwv, expression dont la forme oristique est -::£p'.x).o;Aî'vwv èviauxwv (où le x devant A est conforme à un sage panhellénique). Le [3 de l'ionien-attique (3àpa6pcv est devant a le 3présentant attendu de l'ancien g^ qui est représenté par u- (consonne) ans le latin uorare ; mais devant un e, il y aurait dans les dialectes non oliens une dentale, et en fait l'arcadien a S^speOpov ; or, on lit gipsOpiv chez lomère, forme qui ne peut être qu'éolienne et que la ressemblance avec ipaôpov a sans doute protégée.
Les formes grammaticales offrent, plus encore que l'aspect phonétique es mots, des traces de dialecte éolien.
L'infinitif est instructif à ce point de vue ; des thèmes qui ont la flexion 1 -[;,'. du type de FarrdJ.'., Ijtyjv y présentent à la fois l'infinitif éolien en 'îvat ou en -\xt-) et l'infinitif ionien-attique en -vau On a par exemple ' ;-i.evat, £[X[j.£v (avec le -[jl[x- éolien issu de -sni-^ et elvat (avec e'.v- issu de -//- à la manière ionienne); o6[;.£va'., sô;;.£v et ooDvxi, cicoDvai ; '.£;j.£va'., ;j.£v, £;;.£vx'., £[j.£v et aTvai ; o^x■c^\).vn'. et oa;j.yjva'. ; etc. Ces formes rappellent ;.;;,£V2t, So[j.£vat du lesbien, £!a[j.£v, oc[j.£v du thessalien, £'.[j.£v, oo[ji,£v du