LA LANGUE HOMÉRIQUE
violences. Si elle se laisse poursuivre en quelque mesure, c'est que les dialectes grecs peuvent se transporter les uns dans les autres le plus souvent sans que le rythme quantitatif des mots, qui était chose très stable, y soit intéressé. Elle n'a jamais eu un grand crédit, et elle est entièrement abandonnée aujourd'hui.
Voici un exemple, entre be?iucoup, des difficultés auxquelles se heurte l'hypothèse. Les désinences secondaires en -cav sont courantes dans le texte homérique, et il n'est en principe pas possible d'y substituer des désinences en -v là où elles se rencontrent ; ainsi on ne ht jamais chez Homère que sOscrav, Oé^av, qui sont fréquents (et quelquefois la forme toute nouvelle ï%y.T>, Ovjy.av), jamais sOev ; on y ht à la fois s^xav, a-av et à'ar^sav, cTvjsav ; etc. La nouvelle désinence, proprement ionienne-attique, -aav fait donc partie intégrante des poèmes homériques, en même temps que l'ancien -v.
La métrique homérique a du reste un caractère plus ionien qu'éolien : la division de vers en pieds de même durée et l'équivalence de deux brèves avec une longue sont des traits caractéristiques de la métrique ionienne, qui ne se retrouvent pas chez les poètes éoliens : Alcée, Sappho, Corinne.
On a depuis émis l'idée que le mélange singulier d'éolien et d'ionien qu'on observe chez Homère proviendrait de l'état linguistique profondément troublé, où ont dû se trouver durant un temps les cités éoliennes qui passaient à l'ionien (voir ci-dessus, p. 5i). Encore à l'époque historique, il y a quelques exemples de formes éoliennes, par exemple des 3*' personnes du pluriel du subjonctif en -w.7i au lieu de -wai, à Chios sur des inscriptions. Mais le mélange arbitraire de formes grammaticales de dates diverses et de dialectes divers qui caractérise l'usage homérique dépasse tout ce que l'on connaît en aucun domaine dans l'usage d'une communauté linguistique. Une tradition littéraire peut conserver des formes très incohérentes ; on ne saurait s'attendre à rencontrer dans l'usage courant un pareil mélange.
Mais il doit y avoir une part de vérité dans les deux hypothèses. En l'état où ils sont, les poèmes homériques ne sont pas le résultat d'une transposition de textes éoliens en ionien. Mais de pareilles transpositions sont chose courante en littérature : la Chanson de Roland, qui a été composée en dialecte de l'Ile-de-France, est conservée dans un manuscrit anglo-normand et sous un aspect anglo-normand. Il a dû y avoir des transpositions de l'éolien en ionien, et la langue de l'épopée s'est fixée sur des transpositions de ce genre peut-être très grossières. Le mélange qui en résultait aurait sans doute paru choquant dans des pays où il y aurait eu un parler de type pur ; mais dans des cités où l'ionien et l'éolien étaient parlés l'un et l'autre, où tel individu employait un éolien plus ou moins gauchement transposé en ionien et tel autre un ionien influencé par de