CARACTERE ARTIFICIEL DE LA LANGUE I
l'éolien, et où finalement l'ionien a remplacé l'éolien, le mélange de l'ionien et de l'éolien n'apparaissait as monstrueux. La langue épique a pu se fixer ainsi, et la tradition l'a dès lors maintenue.
Il s'agit, dès le début, d'une langue littéraire, et qui ne répond à aucun idiome employé par une cité quelconque. Le caractère artificiel de la langue homérique se voit notamment dans l'emploi du nombre duel. Alors que les formes du duel sont en attique employées suivant des règles fixes, ou que, ailleurs, elles ont disparu, elles sont utilisées chez Homère pour la commodité de la versification, et d'une manière arbitraire, dont aucun texte attique n'offre l'équivalent, à beaucoup près. On trouve côte à côte des duels et des pluriels, sans aucune raison visible autre que la facilité avec laquelle les formes des deux nombres entraient dans les vers :
A 33 1 TO) \j.vt -y.po-qzx'm y.a't 7}2o\jAn<) ^xzO.rix
GTqvri'i o'jcs xi y.v) Tzpozzooynov oùo"èpéovro. A 338 TCO o'ajTO) \j.xpTjpoi à'uxwv
0 79 C'JX£ ou' AïavTîç ;xcVÉT-r;v, Ospâ-ovTî; "Ap-/]oç.
Dans ce dernier vers, la prosodie homérique autoriserait à la rigueur A''av-£, mais le contraste de [xvd-r,') et de (i^pir^o-mq ne se laisse pas écarter. Mort en ionien d'Asie à l'époque historique et aussi à Lesbos,. subsistant à peine dans telle vieille inscription éolienne des rives d'Asie-Mineure où on lit Tw £7:'.c7TaTa, le duel est pour les poètes homériques une simple survivance dont ils se servent suivant leur commodité et qui donne à leur langue l'aspect archaïque qu'ils recherchaient. Le vieux mot cjcs est toujours au duel : c'est un terme purement poétique, conservé par tradition littéraire ; au contraire le mot courant èsOaAjxôç n'est au duel que dans quatre exemples dont deux en un même vers 3 ii5 = i54, et les formes ordinaires sont c96aX;;,o'!, c,o()x).[j.ojq, ho^x\\j.br), cçOaA;j.sTc'..
Beaucoup des éolismes d'Homère sont peut-être simplement des archaïsmes. Ainsi le nominatif 'j'^.'^.tç du pronom personnel est, au premier abord, tout éolien; mais il suffit de le transposer dans la notation du texte originel où la gémination des consonnes n'était pas indiquée pour trouver jixîç ; ceci posé, faut-il lire 'j{j.z:, avec D, de même que le texte traditionnel a le possessif 'j[j.i- ? Si on lit ainsi, on a la vieille forme dont l'ionien-attique ji^eT; est un arrangement, ancien sans doute, mais assurément secondaire. Donc ce 'j[iz: peut-être un archaïsme de l'ionien aussi bien qu'un éolisme.
Ce qui a permis la tradition d'une langue artificielle, c'est que la poésie homérique n'a rien de populaire. Elle s'adresse à une aristocratie dont les relations dépassaient les limites de la cité, et elle est l'œuvre d'une corporation qui la compose, la conserve et la récite, celle des aèdes, qui n'est pas propre à une cité :
A. Meillet. 9
!3o LA LANGUE HOMÉRIQUE
TtjjLvjç e[i.[XQpci elai xal a'.ooOç, cuvex' â'pa açéaç
Les aèdes avaient d'ailleurs besoin, pour leurs chants héroïques, d'une langue différente de celle de tous les jours, et leur souci n'était pas de composer dans la langue de tout le monde, mais dans une langue qui n'était exacte- ~ ment celle de personne. Ils n'échappaient pas à l'influence de leur langue courante; mais ils ne cherchaient pas à la reproduire exactement dans leurs chants.
L'examen du vocabulaire homérique confirme ces remarques.
Il y a, comme l'a indiqué Aristote, beaucoup de composés chez Homère, ' et, pour la plupart, ces composés ne font pas partie de l'essentiel du vocabulaire ; si on les supprimait, le discours deviendrait plus prosaïque, mais le sens ne perdrait en général rien, \oici par exemple un passage où presque chaque vers a un composé — ceci dépasse la moyenne habituelle chez Homère — , et où l'on pourrait, sans dommage pour le sens sinon pour l'effet, les supprimer tous :
n 569 ùiccci oà Tupciepcc Tpwsç \F){kv/.(h'i:!xq 'A^^atoûç .
(3X^X0 yàp ou T'. v.iy.'.(7Toq àvY;p [j.exoc Mup[j/Bôv£afftv,
ulcç ^Ayxy.XfjOq [^.eyaO'JiJ-ou *, oloç 'E-e'.Yc'jç,
oç p ' £V Bouoeûo s'jvaiojjivo) £(/)xvac-c£ -
To Tcpîv • àzxp x6t£ y' £<jOXov àvcd^tov èqevxpi^xq
iq IIyjX^' IxéxsuaE xal kq 0£Ttv àpYupÔT:£Çav .
cl 0' «[j/ 'A^tXX^'. 'p'/j^r^vop'. 7U£[j.7:ov ETceaôai
(/"^l'Xiov zlq èuTCWÀcv, Tva Tpoj£ac'. [xiy^oiio.
Dès qu'il s'agit des dieux, l'emploi des composés épithètes devient régulier, et le àpyjpi'izetx'i du morceau cité est conforme à l'usage ordinaire. Voici par exemple le début du chant 0 :
'Hwç [).h/ /.poxoTCETCXoç èxi'âvaxo TrSaav ètc' aîav, Zzhq Bà 8£œv â:Yop-?]V Trciv^jaxo tcpiï'.y.épxuvoç, àxpoTaTY; y.opu<prj ircXuoctpâSoç Ol)\ù\}.'KO'.o.
On voit par là quel est le rôle de ces composés.
Outre les composés qui sont surtout un ornement ajouté, ce qui donne au vocabulaire homérique son caractère particulier c'est qu'il comprend,
1. D'après la remarque faite ci-dessus, on tiendra pour possible que le poète ait prononcé [ji.eyaOup.oo.
2. :^'vaaa£ mss. ; la contraction de È/'a en r, est contraire au vieil usage, maintenu chez Homère.
VOCABULAIRE HOMÉRIQUE l3l
pour une forte part, des termes étrangers au vocabulaire ionien et attique. Ceci tient en partie à son archaïsme, et un vieux mot comme cgae, qui est de date indo-européenne, n'a aucun caractère dialectal propre, ou du moins on ne saurait actuellement lui en attribuer aucun. Mais l'éolisme se marque dans le vocabulaire tout comme dans l'aspect phonétique des mots ou dans les formes grammaticales.
S'il est question de « fleurs », elles sont désignées dans les poèmes homériques par le mot courant et, à ce qu'il semble, panhellénique avOcç. Mais si l'on veut obtenir une épithète poétique, on ne p-art pas de â'vOoç ; on recourt à un autre mot, àvQ£[ji.ov, dont l'extension dialectale n'est pas aisée à définir, et qui en tout cas a existé en dorien, car on le trouve sur les tables d'Héraclée. Sans doute a-t-il existé en éolien ; car Sapplio emploie TCc)vjav6£[j.c'.ç et àvOsiJ.fôB-/)ç. « Fleuri » se dit donc chez Homère àv6c- [lôe'.q, qu'on trouve dix fois, ainsi, à côté de avôoç :
ixupi'oi, ûcro-a ve (fùX'ky, xv. à'f^ex yi'vs-ai wp-/;.
Ce mot avOeiJLOv est le type même de la y^wT-a commode : différent du mot usuel, mais aisément intelligible grâce à sa ressemblance avec celui-ci. Aussi a-t-il fait une grande fortune et se retrouve-t-il chez Pindare, chez les tragiques d'Athènes et même chez Aristophane, dans les chœurs.
Le mot xeXetxç, qui est ionien-attique, se trouve deux fois dans les poèmes homériques, ainsi E 777 :
al oà PaTY]v xp-i^pcoat TceXeiastv r6[j.aG' oiJ.dïxi
011 l'emploi de xsXsta; est évidemment déterminé par le fait que son datif pluriel fournissait un dactyle. Mais le mot ordinaire chez Homère est TriXeia, qui est attesté en béotien, et aussi en laconien, et l'on a ainsi X i4o :
Aristophane fait allusion à cette -^luiTxx dans les Oiseaux, 675 :
Hp'^v M y' "O[r^poç spxax' ksX-r;v ôivat xp-^pwvt ^:t\e'.■r^.
Il va sans dire que beaucoup de mots qui aux auteurs ioniens ou attiques, et déjà aux récitants ioniens des poèmes homériques, apparaissaient comme des yAw-xat étaient, pour les auteurs originaux ou du moins pour ceux qui ont fixé la langue épique, de simples mots courants de leur langue. Par exemple, y.aj'Yvy;-;;, qui est fréquent chez Homère, est en éolien et en cypriote un mot de la langue ordinaire. Les yXwTOat xaxi •KÔ'kzi; donnent pour béotien, donc pour éolien, le mot y,o'.pxvoç, qui figure notamment dans la formule fameuse
B 204 £tÇ XofpaVO; è'jTW
l32 LA LANGUE HOMÉRIQUE
et le nom officiel, Tayoç, du « chef» en thessalien, mot sans doute éolien, se lit W i6o :
Tcapà 3' o: Taycl a;j.[j.t [j.svovtcov
où, de bonne heure, on ne l'a plus compris et oîi des variantes montrent qu'on tendait à y substituer àvci. Le mot i^jpozôq, au sens de avGpw-oç, est signalé comme thessalien par des glossateurs anciens. Les doublets tctôX'.ç et -KiàXziJ.oq deizoA'.; et de T.6Xz[j.cq sont arcado-cypriotes et thessaliens ; ils jouent chez Homère un grand rôle. La forme môme avertit que xkh^oiq et ày/jot; (avec un esprit doux) sont éoliens ; on rapprochera le aW'ji d'Alcée par exemple.
Le vocabulaire homérique se trouve avoir beaucoup de points de contact avec le vocabulaire arcado-cypriote. Ceci tient en partie à son archaïsme, en partie à ce que l'éolien, qui a fourni le premier fonds de la langue homérique, etl'arcado-cypriote sont des dialectes apparentés. Un mot comme o\F^oq « seul », qui est indo-européen et qui a en vieux perse un correspondant exact aiva « seul », n'est attesté en grec qu'en arcado-cypriote en dehors de la langue homérique. Le mot al-y., important chez Homère avec son dérivé !x.''g>.[ioç,, se trouve dans des textes arcado-cypriotes. Les exemples de ce genre ne sont pas rares. Il est possible même que certains termes de la langue homérique proviennent des parlers arcado-cypriotes par emprunt: le terme qui désigne le « chef» en arcado-cypriote, /âva; (avec le dérivé /"avaicw), est aussi le mot courant chez Homère, et il n'y a rien que de naturel à voir attribuer à un grand chef « achéen » comme Agamemnon un titre « achéen » . De même que l'épopée éolienne a été ionisée, il a pu exister une épopée achéenne, qui aurait exercé une influence sur l'épopée éolienne : si les archaïsmes phonétiques et morphologiques d'Homère s'expliquent tous par l'éolien, le grand nombre des concordances du vocabulaire homérique avec le vocabulaire arcado-cypriote conduit à envisager au moins la possibilité d'une influence « achéenne » indirecte, soit que l'éolien ait emprunté des mots à la civilisation « achéenne », soit que la poésie éolienne ait eu quelques modèles « achéens ».
Quoi qu'il en soit des éléments complexes qu'elle renferme, la langue homérique est celle qui se rencontre à date ancienne dans toute poésie hexamétrique. Formée en Asie, œuvre à la fois des Eoliens et des Ioniens et renfermant peut être même des éléments « achéens », la langue homérique a servi à tous les Grecs, et un Laconien y recourait à l'occasion pour composer une épitaphe comme un prêtre de Delphes pour rédiger un oracle : au début de la période historique de la Grèce, la langue homérique est un bien commun à tous les Hellènes. Ainsi la plus ancienne des langues poétiques de la Grèce, celle qui a exercé une action sur toutes les, autres, n'a aucun caractère dialectal nettement défini, n'appartient purement à aucun dialecte, et tous les Grecs en font usage.