CHAPITRE VII LES LANGUES DES POÈTES LYRIQUES
Les langues des poètes lyriques varient beaucoup d'un genre à l'autre ; elles appartiennent à des dialectes divers et présentent des degrés très différents dans l'artifice. Mais toutes sont artificielles en quelque mesure, et il semble que dans toutes on puisse observer quelques traits communs.
Les parlers grecs ont bérité pour les tbèmes en -c- de deux formes du cas qu'on nomme datif pluriel et qui cumule les fonctions de trois des cas indo-européens du pluriel : le datif, le locatif et l'instrumental ; ces deux formes sont -c.q et -o'.cri, comme on l'a vu p. 76 ; les tbèmes en -à- (ionien-attique -y]-), dont la flexion est en partie parallèle à celle des tbèmes en -0-, ont de même -a-.; et -ai^'. (avec longue -7.1: et -â'.ît, c'est-àdire -rj; et -r)7t cbez Homère). La finale -c.ç répond exactement à l'instrumental pluriel en -aih du sanskrit, -âis de l'ancien iranien, -ais du lituanien. Et si l'on admet, comme il est vraisemblable en effet, que la désinence -7-. des « datifs » pluriels de thèmes consonantiques dont l'équi- A'alent exact ne se retrouve dans aucune autre langue de la famille, est une ancienne désinence de locatif, parallèle à la désinence *-si{ du locatif pluriel attestée par l'indo-iranien, le baltique et le slave, la finale -oiat devra être tenue pour celle de l'ancien locatif (la conservation de -3entre deux voyelles est due, bien entendu, à une action analogique facile à justifier). La confusion du locatif et de l'instrumental étant complète en grec et la forme commune de ces deux cas servant aussi pour le datif sans aucune trace de distinction, la dualité des formes -o'.--. et -01- n'avait plus de raison d'être et ne s'est pas maintenue. Certains parlers se sont arrêtés à -otç, d'autres à -o'.z:, sans qu'on en voie les raisons. Le lesbien a fixé -o'.s'. dans les substantifs et adjectifs, mais -o'.q dans l'article, qui a la forme Toïc. Cette fixation semble assez ancienne, au moins pour certains parlers: le grec occidental tout entier, aussi bien les parlers du Nord-Ouest que le
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dorien proprement dit, n'a que -oiq. L'ionien des textes en prose épigraphiques ou littéraires a -o'.7t. L'attique est énigmatique ; les inscriptions ont -otat jusque vers libo av. J.-C, -yj^i, -qz'., et -ait, -âj'. jusque vers li20 av. J.-C, puis ces formes sont remplacées par -c.;, -a-.ç, qui sont celles de la prose attique de Platon et des orateurs ; il est clair que -;i^, -y.in'ont pu sortir en attique de -;i7i, --(iii (-57i) ; et, d'autre part, on hésite à attribuer l'emploi des formes pourvues du -<. final à la seule influence de la graphie ionisante qui domine à Athènes à date ancienne ; sans doute Athènes dont le parler est demeuré archaïque très longtemps, avait conservé jusqu'à une époque relativement tardive le flottement entre -iiai et -ciç, et la graphie choisie à date ancienne a naturellement été celle qui se rapprochait le plus de la langue de la civilisation et de la littérature, l'ionien. On reviendra sur cette influence qu'a exercée l'ionien sur la graphie de l'attique à date ancienne. Il a fallu le triomphe décisif de -otç, -ai; dans l'usage courant et le sentiment qu'Athènes a pris de sa supériorité au V* siècle pour introduire la graphie -o-.;, -a-.ç dans l'usage officiel.
A la différence des parlers locaux qui se sont décidés de bonne heure presque partout soit pour -c.q soit pour -0171, la langue de la lyrique et des genres qui sont sortis de la lyrique a conservé, à titre de licence, la possibilité d'employer à la fois -o-.; et -oist. La chose est particulièrement nette dans la tragédie attique, où -o'.gi et -o'.ç sont employés par les poètes à volonté ; mais elle a chez eux une faible valeur probante, puisque le flottement entre -o'.jt et -c; s'était sans doute maintenu à Athènes jusqu'à l'époque historique. Aristophane lui-même, dont la grammaire est si purement attique, admet à la fois -ou-, et -0::.^
Il est frappant que la comédie dorienne d'Epicharme admette les deux formes côte à côte, bien que le dorien tout entier ait généralisé -ciq. Au fr. 54 (éd. Kaibel) on lit yxjAoT-'.v iv 'I^o'.vv/.'.-aîT; (où yajXoÏTtv a le v éphelcystique qui ne s'est bien maintenu que dans ionien-attique) et au fr. 100 -tXq 'E/vE'jî'.vb'.ç tpu/vâTacov à côté de xoï- 'A/aioTsiv r^poo'.oi'^.z^.
Bien que le béotien des inscriptions ait toujours les formes sans-», final, la béotienne Corinne se sert à la fois de j-TEoâvûatv et de àOavaTÎJ? (-jreprésentant l'ancien -01- dans l'orthographe béotienne du m* siècle av. J.-C, qui est celle des manuscrits de Corinne), de 'koùiz-qm, yxXé'K-qai (-•/;- représentant un ancien -at-) et de h6izr,q., âyy.iXr^ç.
Chez Alcée et Sappho, la finale -oiai domine conformément à l'usage de Lesbos ; mais ceci n'empêche pas qu'on lise oi[j.z'.q dans un vers de Sappho où Gi;j.;'.7i est impossible, et qu'on trouve Xy.c.ç chez Alcée. Pour les thèmes en -â-, Sappho présente des exemples sûrs de -ai; à côté de -aui.
Archiloque a d'ordinaire -0171, -yj-i suivant l'usage ionien ; mais il y a au moins deux formes sans -t final qu'on ne peut écarter sans changer profondément les vers où elles se rencontrent : -^^ fr. 94, 3 et xa/.oT; fr.
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65. Trois autres exemples que fournit la tradition sont de moindre valeur.
La langue très artificielle de l'élégie a, bien entendu, à la fois -oui et -s\ç, ainsi chez Tyrtée.
V, 1 Tsôvaixsvai ^fxp y.aXov hn Trpop.a/otat TîEaôvxa
mais
V, 6 TCaifff T£ ff'jv iiiy.poXq xouptSi'v] i àXô^w.
La langue, plus artificielle encore, de la lyrique chorale use arbitrairement des deux formes. Ainsi le fragment I d'Ibycus présente :
aù^éfxsvai cxtepotatv ûç spvsaiv oivapéotç ôaXéOcKTiv
et
. . . à^otXéx'.q ij,xvîaiijtv èpe[Xvoç à9a;j.ê-(^^
qui sont garantis par le mètre, et, au fragment II :
"Epoç aùxi \j.z xu3cviota-w jtto ^Xe^apotç xaxsp c[ji,iJ.aai oepxônevoç.
La première antistrophe de la quatrième Pythique de Pindare a •^[j.iGÉoiatv, mais 0e[ji9>vOiç ; la première épode de cette ode a -Kpo^/^oaiq, tandis que la seconde antistrophe a ày.xaicriv. Cet usage était traditionnel, et la pierre qui a conservé à Epidaure les poèmes d'Isyllos porte :
eï[j.xi7v) £v XeuxoTîj'., oàtpva; aTsçàvoi; xit' AttôX^w.
Toute la poésie lyrique use donc de la licence qui consiste à employer, suivant la commodité du poète, -c.ji ou -o>.q. Le flottement dont la langue courante s'est débarrassée — comme disparaissent toujours en effet à la longue les flottements de ce genre — a été conservé par les poètes lyriques.
On a vu ci-dessus, que la finale -o-.u-. était' de règle à peu près absolue dans les poèmes homériques. Mais les exemples qui se rencontrent de -oiç dans la rédaction définitive des poèmes homériques montrent que, pour les auteurs de cette rédaction, la licence était chose courante.
L'emploi de la désinence -sic;', à côté de -ai dans les thèmes consonantiques est limité à la lyrique chorale, qui le doit en partie à Homère, en partie aussi peut-être à des modèles éoliens non conservés.
La liberté dans l'emploi de l'augment est une autre licence de la poésie lyrique, mais moins nette, et une influence homérique n'est pas exclue.
A en juger par ce qu'offrent les plus anciens textes, l'emploi de l'augment n'était pas de rigueur dans ceux des dialectes indo-européens qui le
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possédaient, à savoir l'indo-iranien, rarménien et le grec (l'augment étant inconnu au reste des langues de la famille). Les poètes védiques ont, pour dire « il portait», le choix entre bhàrat et àhharat, comme Homère a le choix entre ©éps etl^ôpc ; l'arménien, qui a gardé aussi l'augment, ne s'en sert que pour éviter l'emploi de formes monosyllabiques à l'indicatif; il oppose cher «il a porté» à beri «j'ai porté». La langue homérique témoigne que la liberté d'usage de l'augment persistait en grec à date ancienne. Mais tous les parlers locaux et tous les textes en prose s'accordent à montrer l'usage de l'augment comme fixe en grec à l'époque historique ; partout on disait à'tpspî, et çéps ne subsistait nulle part dans le parler courant ; c'est à peine si les plus anciennes inscriptions de Cypre présentent peut-être encore une ou deux formes de prétérits sans augment.
La lyrique chorale au contraire a licence, suivant le modèle homérique, d'employer des formes avec et sans augment. ^ Ainsi Bacchylide, dans le poème V, a 8i4 çâ-o, 88 9pi'I^£v, 98 Tîajjcv, à côté de à'a/ev, etc. — Les chœurs de la tragédie attique offrent des exemples certains de la même liberté. Dans le dialogue, les cas d'absence de l'augment sont rares et incertains ; les exemples sont presque tous à l'initiale des vers et se laissent écarter en remplaçant les iambes par des anapestes, licites à celte place.
Dans la lyrique ionienne, l'usage de l'augment est de rigueur. Les exemples d'omission de l'augment que présente l'élégie tiennent au caractère épique des vers élégiaques : si Solon écrit
ù4'y;)vov 0' 'JTuàp lp/.oç ÛTuÉpGopov
c'est en se souvenant de formes telles que celle-ci d'Homère
I 476 y.al ÛTCÉpGcpov ip^oç a'jXf^z.
Le yrfi-qae de Théognis est homérique, et bien plus encore le y.âXAtTuov d'Archiloque.
Il en est autrement de la lyrique éolienne. Ainsi on trouve dans les fragments d'Alcée :
vjv ypti [J,£0'jaOï;v xaî v.vx Trpo; (iîav
ou :
•îca[jL7ïav S sTÛçiwa", £•/, S ïXtio cppévaç et chez Sappho :
'Epjxa; 0' è'Xev oXr^vi Géo'.s' cîvo^or,aac
l. Ou SI Tu-^coi' : la graphie antique ne faisait pas de distinction.