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II. — Poésie iambigo-trochaïque ionienne

A la différence de l'élégie, la peésie iambico-trochaïque emploie ui mètre populaire. Quand les anciens disent qu'Archiloque a inventé l'iambe cela veut dire simplement qu'il a été le premier poète connu à en faire ur usage qui peut passer pour proprement littéraire. 11 y avait des iambe: dans le Margites qu'Archiloque connaissait. Et le vers iambique est ma nifestement apparenté aux mètres védiques ; comme on l'a déjà noté, il ;v a dans les védas des vers iambiques dont le mètre est presque identique î celui de certains vers d'Archiloque. Sans doute le vers iambique ioniei répond bien moins que les vers des strophes lesbiennes au type védique mais, en dépit de quelques grandes innovations de principe, il y esl étroitement apparenté ; c'était un vers traditionnel que la littérature savante a façonné, mais qu'elle n'a pas créé et que la poésie populaire employait sans doute couramment.

Aussi la langue de la poésie iambico-trochaïque est-elle l'ionien courant. Non pas sans doute l'ionien des matelots et des portefaix de Milet ou de Colophon. Dès le début de l'époque historique, les cités ioniennes d'Asie- Mineure avaient une langue commune de civilisation ; c'est la seule que présentent leurs inscriptions. Et c'est aussi à peu près celle qu'emploient les poètes. C'était si bien une tradition d'employer une langue courante dans le mètre iambico-trochaïque que la partie en vers trochaïques des poèmes d'Isyllos gravés à Epidaure au m'' siècle av. J.-G. est en dorier pur, à la diflérence des autres poèmes dont la langue est toute artificielle. Bacchylide, dont la langue est aussi artificielle que possible dans sî lyrique chorale, écrit dans l'ionien le plus simple ses vers iambiques ou trochaïques :

"Kxzx TYjv ^{Xy)v yjvaTxx çsûye'.ç-

Sans doute il y a, on l'a vu, des licences dans l'ionien des poésies iambiques ou trochaïques d'Archiloque. Toutefois il ne faut pas prendre pour licence tout ce qui n'est pas strictement conforme à l'usage de la prose.

POÉSIE lAMBICO-TROCHAÏQUE I^I

Les langues officielles, les langues de prose littéraire normalisent souvent bien au delà de ce que fait le langage courant ; et tel flottement de la langue des poètes peut reproduire des restes de choses anciennes qui subsistaient dans l'usage, sinon partout, du moins dans certaines cités et chez certains groupes d'hommes. Par exemple, au datif pluriel, Archiloque emploie tantôt r.cai, qui est la forme ordinaire de la prose, tantôt •:rj77t ; mais il y a là une vieille alternance, dont on a le témoignage avec ;j.é70ç ionien-attique opposé à ionien [j.i\'.--y., attique [j.éli—y., alors que dans les deux cas, il s'agissait d'un même -77- ancien, qui est simplifié dans [xhcç, et qui a persisté dans [j.éAt37z, [j.é'/.'.x-.x. Il est possible que, ici ou là, telle ville ionienne ait, dans l'usage courant du peuple, gardé l'emploi libre de r.zc:'. et de -zr. suivant les exigences du rythme de la phrase. — Quand Archiloque écrit sic œ)y.'.ov.r,v, mais k; ©iicv, il reproduit une alternance ancienne : £v; est devenu sic devant voyelle, s; devant consonne, au moins devant consonne dentale, et l'alternance a pu survivre ici ou là sur le vaste domaine ionien, tandis que l'attique a généralisé el; et que la langue écrite ionienne écrit â; : dans les particularités de la langue d'un Archiloque, il faut faire la part des archaïsmes que les parlers locaux ont pu et dû conserA'er. — Le modèle d'Homère chez qui l'on trouvait 7:07-1 et r.ozi, sic et èç autorisait le poète à tirer parti de ces formes sans être suspect de vulgarité.

Quand on observe chez Archiloque des influences homériques, il s'agit en général de choses religieuses ou qui touchent à la religion, ainsi dans une sorte de parodie :

wr A'.tov'js:'. avaxT:; y.aAov è^ip^ai [j.fhcq cîca Gc6jpa[j.5;v, oîvo) zrf/.tpxjvMbz'.z çpévxç

ou à propos des « morts » :

O'j Y^p è-OXà '/.axOavcDs'. y.epToij.eTv Ït:' àvcpaiiv.

Les composés sont rares, et ils ont l'air de citations :

C'j !j.c'. ~7. rûvîw zoit ziX'jyp'JJS'j [j.iXet .

La langue d'Archiloque n'est du reste pas identique à celle de la prose littéraire : le thème d'indéfini et d'interrogatif, qui est /.c- en prose littéraire, est r.s- chez les poètes ioniens comme chez tous les autres Grecs. Les deux formes se trouvaient sans doute en ionien. Soit qu'elle repose sur un parler où 7,0- dominait, soit qu'on se soit plu à mettre en évidence la forme qui distinguait le plus l'ionien des autres dialectes, la prose a choisi y.o-. Au contraire, la langue des poètes, comme la langue officielle, s'est arrêtée à ttc-, soit qu'elle ait été fixée dans une partie de l'Ionie où l'on disait 7::-, soit qu'elle ait préféré la forme la plus « internationale ».

l42 LANGUES DES POÈTEvS LYRIQUES

Hipponax d'Ephèse, postérieur d'un siècle à Archiloque, est plus vulgaire de toutes manières. Son vers, terminé par ^__i-, est assurément d'origine populaire ; il rappelle certains types, sans doute aussi populaires, de vers védiques de 8 syllabes terminés par ^ii ou par w__ii, au lieu de la fin classique v^ v^ ii. Le vocabulaire d'Archiloque renfermait déjà beaucoup de mots qui ne sont pas chez Homère, comme vr^^w, ev/.j--.. à-rtodpiz-uj, ou des termes franchement triviaux : r.rrq, T.ôpr,, oHip- Plus vulgaire, celui d'Hipponax prend à la langue la plus courante des termes qui ne sont même pas grecs et qui étaient des emprunts aux langues de l'intérieur du pays : il appelle le « pain » (is/.cç, et il emploie pour « roi le terme lydien T,y.\[j:jq ; il est rare de trouver chez un poète grec de pareilles concessions à l'usage vulgaire et surtout aux influences étrangères. La construction de la phrase est celle d'une prose populaire :

où' ■h,[).ip'X'. YLT/aty.i; e'.atv 'qo'.cxxi. oirav Y^i-''?/ '^? "/.ày-Çcpï; T£6vr,7.'jTav.

A la différence d'Archiloque, Hipponax emploie la forme proprement ionienne ■/.:- pour Tinterrogatif-indéfini, à en juger par le texte des rares fragments conservés et par l'usage de son imitateur Hérodas.

La métrique d'Anacréon n'est pas, comme celle d'Archiloque et d'Hipponax, une métrique de poésie récitée. C'est une métrique de chansons. Mais elle n'est pas moins populaire. Elle appartient à la même famille que la métrique des strophes éoliennes, et le vers de Corinne ressemble à celui d'Anacréon.

La langue d'Anacréon est aussi l'ionien courant, presque sans v^wi-a'., presque sans composés. S'il s'y rencontre des formes non ioniennes, c'est en vue d'un effet littéraire ; le datif pluriel en -ôjct'. se trouve, à côté de la forme -a-.; qui est une licence courante, dans le vers suivant, — qui est un grand vers — et l'on voit aisément quel effet a été recherché :

àvaTC£TO[ji,ai §yj TCpoç "OXu[;,tcov izzepùyzGi^i.y.oùoxiq

§'à TGV "EpoK* • OÙ yip £[Aol <Ci'T:xXi l]> ôéXôt cjvY)5àv.

Les composés et les Y/^w-rxai ont, là oii on les rencontre, une valeur propre ; ils servent souvent à donner à la poésie un caractère religieux :

*D \x^, w §a[ji.âAY]ç "Epwç

-opçijpv; ~ Aopco'.TY] ffj[j.T:a'Zoui7tv, iTCtSTpissat o u'i'VvWV y.opyçàç opswv, YO'jvou[;.at as * au o'£'j[j.=vy;ç

LA LYRIQUE ÉOLIENNE l43-

KXeu6oûXci) 3 ' àyaOsç yz'^tïj au[j.6ouXoç * Tov £[j/ov o' s'pwt',

La grammaire est purement celle de l'ionien, comme aussi le vocabulaire partout 011 il n'y a pas quelque effet voulu.

Les scolies composées à A.thènes en l'honneur d'Harmodius et d'Aristogiton offrent au plus haut point ce caractère de poésies écrites exactement dans la langue courante — ce qui ne veut pas dire dans une langue vulgaire. Le datif pluriel y est en -otç, et non en -oiai ; le duel y est employé suivant l'usage attique et contrairement aux modèles ioniens ; le vocabulaire n'a rien que d'ordinaire ; les composés ne sont pas poétiques, ou bien ils sont de simples citations ; l'article figure normalement:

'Ev [xûpro'j %k(xB\ 10 ^'-?3Ç (i)0pi](7a). wffxep 'Ap[x6otoç xal 'AptGToyei'-cwv, oxe Tov TÛpavvov y.TavÉtTjV tcovép.ouç T ' 'A6-(]vaç £7ccr/;jâr/]V.

^l'Xxaô' 'Apjj.iSi' ouTt TCOU xdôvYjxaç, v/]Tocç s ' ev [Aaxapcov ai ça^i vaisiv^ l'va xep TCoSwxY]^ 'A)('.X£jç, Tu§£'!ûY]v T£ ças'.v èaôXov A'.0[j.r,o£a.

Ainsi toute la poésie lyrique de dialecte ionien est écrite dans la langue -.curante des gens cultivés, dans l'ionien commun, et sa langue n'est proorement pas une langue « poétique » . Quand on l'imite en dehors de 'lonie, on emploie le parler courant du lieu où l'on compose. Des rémiliscences de la langue de l'épopée ou de celle de la grande lyrique s'y nêlent, quand le ton s'élève et qu'il s'agit de choses religieuses ou léroïques. Des traces de la langue populaire y affleurent quelquefois, surout chez un poète vulgaire, comme Hipponax. Ecrite pour l'ensemble les Ioniens et comprise de l'ensemble des Grecs, la poésie ionienne imploie en somme la grande langue de civilisation de la Grèce au vi* iècle, l'ionien commun.

in. La LYMQUE ÉOLIENNE.

La métrique des poètes de Lesbos, Alcée et Sappho, est une adaptation une métrique de chansons, et peut-être de chants religieux, héritée de époque indo-européenne, comme on l'a noté. On ne saurait juger de la

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