CHAPITRE VIII LA LANGUE DE LA TRAGÉDIE ATTIQUE
La tragédie attique s'est développée dans des cérémonies religieuses ^ les fêtes de printemps de Dionysos, et elle est toujours restée à Athènes iine partie d'une fête religieuse. Les masques que comporte l'exécution Dût pu devenir avec le temps un procédé artistique ; ils proviennent "^ issurément d'un usage religieux : l'emploi de masques de ce genre dans les cérémonies religieuses complexes se retrouve chez des peuples divers le toutes régions.
Le théâtre grec est à l'air libre, adossé à une colline ; le paysage qu'on ■n découvre est étendu, et la mer en forme souvent le dernier plan. Les gradins sont nombreux, et le public se compose d'une grande partie des itoyens de la cité. De pareilles conditions exigent de l'œuvre représentée me forte stylisation, qui était conforme aux habitudes des Grecs et aux endances générales de leur art.
Eschyle, mort vers ^b& av. J.-C., était un maître de chœurs de proession. Il a créé la tragédie — et d'autres sans doute avec lui — en déveoppant le rôle du récitant, de V b-Kov.pix-fiq qui parle et ne se borne pas à chanter. La tragédie s'est ainsi composée de plusieurs parties : des chœurs, ;hantés et dansés, des soli chantés et du parlé.
Le chœur, qui a été d'abord l'élément essentiel et qui est toujours esté, au moins en apparence, un élément important, est écrit dans la angue ordinaire de la lyrique chorale, avec des atténuations, et naturellenent sous une influence de l'attique. L'a non ionien-attique y est employé égulièrement.
Les mètres employés dans le dialogue appartiennent au type iambicorochaïque, et ceci fait déjà prévoir que la langue sera proche du parler irdinaire. Le fond en est en effet purement attique. Sauf les licences l'usage en poésie, et qui sont employées discrètement, la grammaire est
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toute attique. La répartition de à et de -q est celle de l'attique, non celle de rionien. Mais, par quelques traits, la langue se distingue de l'attique courant ; les modèles poétiques étaient venus d'Ionie, oii la civilisation s'est développée bien avant Athènes, et les poètes, pour donner à leur œuvre un aspect littéraire.^ gardent des ionismes comme le fait d'ailleurs aussi un prosateur tel que Thucydide.
A. en juger parles anciennes inscriptions, par Platon et par Aristophane, le nombre duel était employé à Athènes avec rigueur jusqu'à une date postérieure à celle où a écrit Euripide. Or, si les poètes tragiques l'emploient parfois, ils se servent ailleurs du pluriel quand il est question de deux personnes ou de deux choses, et ceci dans des cas oîi la langue courante aurait recouru au duel. C'est que le duel, maintenu par la langue d'Athènes qui était l'une des plus conservatrices de la Grèce à bien des égards, et aussi par beaucoup de parlers de la Grèce continentale, n'existait pas chez les poètes ioniens, qui ont fourni aux tragiques les premiers modèles de leurs vers iambico-trochaïques. En évitant partiellement le duel, usuel dans le parler courant de leurs concitoyens, les poètes donnaient à leurs écrits un aspect littéraire.
On prononçait à Athènes tt ce qui était ca en ionien, irpâ-Tco, au lieu de l'ionien Tcpajcrw, et pp ce qui était ps en ionien et chez la plupart des Grecs, app-^jv, et non y.ptrr,'t. Les poètes attiques — et aussi la prose tendue de Thucydide — ont gardé les graphies ce: et p j. Ce ne sont pas des archaïsmes ; l'usage de tt et de pp existait à l'époque où les poètes écrivaient ij<j et ps : Thucydide, qui écrit toujours pc, a écrit oÉppi? « couvercle de cuir » le mot qui a été autrefois oipaiç, comme le montre l'étymologie, mais qu'il n'avait pas rencontré chez des écrivains ioniens et qu'il a employé par suite sous forme attique. Il y a peut-être même des hyperionismes : on lit chez Euripide -Kupaôç, au lieu de Tujppôç, qui paraît être la seule forme possible ; jamais sans doute il n'y a eu de Tîjp::o; ; si l'hyperionisme n'est pas le fait d'un philologue ou d'un copiste — ce qui est assurément possible — , il montrerait le procédé employé pour donner à la langue attique de la tragédie un vernis ionien.
Les poètes tragiques évitent un parfait attique, comme lôpaxa, et préfèrent la vieille forme ctmt^x. Ils empruntent aux poètes ioniens des formes comme le génitif oopô; de Bipj ou le ou ionien de oojpaTo?, alors que la prose attique ne connaît que oipatoç. La forme QprJ.c, du nom de la Thrace avec •/] après p, ordinaire chez eux, devait être imposée par une tradition poétique, car on la trouve même chez Pindare.
C'est cette stylisation ionienne qui a fait dire aux anciens que le vieil attique est pareil à l'ionien : t-/]v apyjxiy.^ 'A-:6(Ba \nv.pi.:; -ay.q ïyojGx^i o'.atfopxq xapà t-J;v 'laoa, d'après Denys d'Halicarnasse, et t'/)V [j.h 'laoa ttj
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Mais, si l'aspect phonétique de la langue et les formes grammaticales sont attiques, avec quelques licences, quelques archaïsmes et des notations ioniennes systématiques, le vocabulaire a un caractère beaucoup plus artificiel. C'est par les mots employés que le dialogue de la tragédie attique «st « poétique ». Gomme le dit Eschyle dans les Grenouilles d'Aristophane:
Pas plus que dans la poésie iambico-trochaïque des Ioniens, les composés n'abondent. Mais les mots employés ne sont en notable partie pas ceux de tous les jours, et pour donner au vocabulaire un aspect étrange et noble on recourt à plusieurs procédés. En voici quelques-uns.
Là où l'attique usuel emploie des verbes précédés de préverbes, les tragiques emploient volontiers le simple, et inversement. Ils écrivent par exemple ôvtqjzw au lieu de 7,7.raf)vy]7/.w, et, quand Aristophane parodie Euripide, Thesni. 865 ou Acharn. 898/4, il recourt à OvfjTxw sans xata- ; l'usage de ôvv^a/.w seul était ionien et se retrouve chez Hippocrate. Les tragiques concordent avec Hérodote dans l'emploi de alvsoj, àvTàw, sÇoixai, ^[/.at, cXXu[j.i au lieu des formes attiques ordinaires kizoiv,ui, àzav-w, xaôl- Ço[ji.at, •m^-q\).'j.i. âzGA),j!;,'.. En revanche, c'est un véritable procédé que l'emploi par Sophocle de ix- dans i/.sjAaaaw, ây.ri^[j.aivo), h.r.ç>Qxi[j.u)^ â^er,zùyo\).oL<., etc. Ces procédés fournissaient des mots distincts de ceux du parler courant, donc expressifs et non familiers, et qui néanmoins se comprenaient sans difficulté et convenaient au dialogue.
On recourt souvent à des mots voisins des mots attiques, mais autres : ch:r{z(jdÇ)., iy%cq, r^â-px^ £t;j.a, cîyyoq, au lieu de al-Aqrq-, è'-/6oa, Tcatptç, î'[j,aTtov, à^ycTov. L'existence de aié^M et de aii^avov; permettait à l'auditeur de comprendre un mot a-iacç «couronne». On trouve de même [-KTz^vqq (qui est homérique) au lieu de (■ârsj;, vzoyixéq au lieu de véoç, à-iz6Ti.[).oq au lieu de axtij-oç, etc. Il s'agit toujours d'éviter le mot usuel, mais en restant intelligible. Au lieu de vaJT-^r, on dira vauTiXo^, qui est ionien, ou va'j6a--^ç. Pour éviter ■/.■jSzprqrqq^ on forgera sur 7îpj;xva, d'après le modèle de 7ipa)pâTr,ç, un mot r.p'j[j.rQ-r,q. On remplace [j:r,~r,p par r, Ts-Aoûaa et y.lt'kYh par b[iiG-z>.ç,oq. H y a ainsi dans le vocabulaire des tragiques des composés qui sont moins des épithètes d'ornement, comme dans l'épopée ou la lyrique chorale, que des synonymes, des manières de périphrases,
La tragédie emprunte à l'ionien une part de son vocabulaire. Etant donné que l'attique et l'ionien sont des dialectes parents, il n'est pas facile de démêler ce qui, chez les tragiques, appartient à un vieux fonds ionienattique, conservé à Athènes à date ancienne et disparu à une époque postérieure, de ce qui était ionien et qui n'existe dans la littérature athénienne que sous l'influence de la littérature ionienne. Mais les exemples suivants
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semblent sûrs. La tragédie se sert de -/.sTvo?, -/.ôTOev, alors que la prose a seulement èxsTvoç, sy.sTôev ; et c'est si bien un trait ionien qu'Aristophane faisant parler un Ionien, Paix ^'S, lui prête aussitôt xçivoç- Le motîcTcpsw « je m'informe » n'est ni homérique, ni attique : 1' « histoire » est une création de l'Ionie ; mais il est fréquent chez Hérodote et chez les tragiques. Le nom de la « dot » est r.poi'c, en attique ; les tragiques évitent ce terme juridique et empruntent à l'ionien çîovy], qui n'est pas un mot homérique. Le verbe à'.axw est chez Hérodote, chez Pindare, chez les tragiques et chez Platon dans un passage poétique ÇProt. 021 a); il sert de substitut poétique au mot courant à^aviÇo). Au lieu de 6'/;p£Jw, les tragiques emploient l'ionien à^peua) ; si le mot se retrouve chez Xénophon, cela prouve seulement que, comme on le sait en effet, le vocabulaire de Xénophon n'est pas purement attique. Le mot aaôv qui, à Athènes, signi- ;i fiait « éternité » est employé par les tragiques au sens ionien de «vie». |
Les emprunts, très nombreux, du vocabulaire des tragiques au vocabulaire ionien ont eu cette conséquence singulière que certains mots de la tragédie n'existent pas dans la prose proprement atticjue, mais se retrouvent dans la xow/) : le vocabulaire de la -/.oirq. constitué en grande partie en Asie Mineure, renferme en effet beaucoup de termes ioniens. Un verbe comme izavaiÉXAd) se lit chez Hérodote, chez les tragiques d'Athènes et dans les textes en -/.c'-vy;.
Mais, à l'époque des tragiques, la civilisation de l'Ionie n'était pas la seule ; une autre civilisation hellénique, de langue surtout dorienne, s'était développée à l'Occident, en Italie et en Sicile ; on n'en connaît guère la littérature, sauf quelques débris de comédies et des idylles de Théocrite. Mais la langue de la civilisation sicilienne a fourni des mots aux tragiques d'Athènes. Certains de ces mots, comme -piJ.^pîÇi ont un caractère tech- | nique ; mais on notera aussi l'adjectif càpcq (Homère n'a que oYjpov, I adverbe), -A'jvâyiq et ^uvâyia (les mots atticjues sont /.'jvy)Y£TY;ç, xuvr,Ycffiov), | -Kooàvô;, TCcp-a(, hT.y.o6ç et oTrawv. Un bon exemple est celui dexucoç. avec un u bref, au sens de Aoiospîa ; ■/.■jo^Çm «je blâme » est attesté chez Epicharme ; par ailleurs, on ne connaît que xjooç avec û et en un tout autre sens. — L'influence homérique, qui a souvent facilité l'entrée de mots ioniens, a aidé aussi à l'entrée des mots occidentaux. Le verbe sucw, en regard de l'attique courant -/.aOcjcw, est souvent chez Homère, mais il se lit aussi chez Epicharme, hors de toute infkience savante. L'aoriste [xoXsTv, qui est chez Homère, a peut-être pénétré chez les tragiques surtout parce qu'il était connu des Athéniens comme un terme employé dans les parlers voisins : Aristophane le prête à un Lacédémonien :
Lys. 984 lîj.oAov à~o '^T.y.p-x:.
et il s'en sert ailleurs en parodiant la tragédie (Lys. 7^3 ; Chev. 21-26). |