‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 61 sur 102 · CHAPITRE X LA PROSE IONIENNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X LA PROSE IONIENNE

Les Grecs de dialecte éolien ont créé les grandes langues poétiques^ celle de l'épopée, qui a été ionisée, et celle de la lyrique chorale, qui a été dorisée, et, à défaut de textes éoliens de ces deux grands genres littéraires, on connaît leur lyrique familière. Il n'apparaît pas qu'ils aient eu une prose. La prose littéraire semble être une création des Ioniens.

La civilisation grecque doit assurément aux Grecs de dialecte arcadocypriote ou de dialecte éolien. Mais au moment oiî, grâce à des textes écrits et à des monuments conservés, s'ouvre l'histoire de la Grèce, ce sont les Ioniens qui partout sont les initiateurs et qui mènent le mouvement de la civilisation. Les plus anciens monuments de Delphes appartiennent à l'art ionien. Et ce sont des Ioniens qui représentent à l'étranger la civilisation grecque : l'architecture perse se développe sous l'influence ionienne ; le médecin de Darius est ionien ; le nom des Ioniens, yauna en perse — et par suite dans tout l'Orient depuis les Achéménides — sert à désigner tous les Hellènes. Agents principaux des alTaires commerciales, inventeurs, savants et artistes, les Ioniens sont, au moins depuis le vn' siècle, les Hellènes par excellence au regard de l'étranger.

Aussi les Ioniens ont-ils été les premiers à se donner une langue commune. On a vu que, malgré les difiérences de parler signalées par Hérodote, toutes les cités de la dodécapole ionienne d'Asie Mineure ont une seule et même langue ofTicielle, sans différenciation locale appréciable. Chaque ville avait ses particularités propres ; mais ces particularités étaient réservées à l'usage familier. Dès qu'on s'adressait à la communauté, on employait — ou l'on s'efforçait d'employer — la langue commune de tous les Ioniens d'Asie Mineure, et l'on y a si bien réussi que, sans le témoignage d'Hérodote, on ne soupçonnerait pour ainsi dire pas l'existence de traits particuliers aux parlers locaux et qu'on ne sait ni quelle en était

EMPRUNTS A l'iONIEX iBQi

l'importance ni en quoi ils consistaient. Cet ionien officiel est la première v.z'.rq qu'ait connue la Grèce, une xc.v/^ limitée à une région déterminée, mais à une région qui a eu sur le reste de la nation une influence décisive. L'ionien officiel est une xo^vr, parce qu'il est une langue de civilisation.

On peut mesurer l'action des Ioniens par l'extension qu'a prise leur alphabet. De même qu'elles écrivaient leur parler propre, les diverses cités de la Grèce en dehors de l'Ionie d'Asie Mineure ont eu aussi d'abord leurs alphabets propres. Ces alphabets se sont maintenus plus ou moins longtemps, notamment en Italie, et l'on sait que les alphabets de l'Italie reposent sur des alphabets locaux de type occidental, où le y valait ks (notre .r), et non pas kh, comme en ionien. Mais dès le début du iv** siècle, l'alphabet ionien remplace partout les alphabets locaux : à Athènes dès [\o?> av. J.-G,, en Béotie vers 870, etc. Cette substitution de l'alphabet ionien aux anciens types obscurcit l'étude des parlers locaux : elle a donné à la graphie de tous ces parlers un aspect ionien.

Il est probable que les parlers non ioniens ont emprunté à une langue de civilisation aussi fortement constituée beaucoup de mots. Mais on n'a guère le moyen de déterminer quels sont ces emprunts, parce que les Grecs avaient le sentiment des transpositions à faire pour passer d'un dialecte à un autre et que les mots ioniens ont subi les adaptations nécessaires. C'est seulement dans quelques cas particuliers qu'on entrevoit cette influence ionienne, qui n'a pu manquer d'être grande. Par exemple, la forme ypc^w est attestée en assez de parlers et en des parlers assez éloignés les uns des autres et assez divers pour qu'on ait lieu de croire qu'elle est la forme proprement occidentale ; néanmoins la forme ionienne-altique Ypz^o) se rencontre de bonne heure vm peu partout, dans les textes doriens comme dans tous les autres. Il est impossible d'expliquer la variété des formes du nom de la « paix » dans les parlers grecs autrement que par des emprunts à l'ionien, plus ou moins adaptés au parler local : la forme ionienne ûpqir^ a été empruntée partout; l'attique a ûpqrq (noté EPHNH sur les anciennes inscriptions, et où par suite z<. est la notation de Vi long, et non de la diphtongue ancienne st) ; le delphique £ip-/;va a simplement reçu la flexion occidentale et reproduit par ailleurs la forme ionienne ; ailleurs, Ve long fermé, et peut-être légèrement diphtongue en ei, de l'ionien, a été remplacé par i, et l'on a tpr^va en Crète, ipr^va et ips'.va en Thessalie ; ailleurs enfin, le mot a subi une adaptation plus complète et se présente sous l'aspect i^x^ix, en arcadien, en béotien, en laconien. Mais il est exceptionnel que l'emprunt se trahisse par une pareille incohérence des formes, et l'on ne saurait mettre en évidence la part, sûrement importante, du vocabulaire ionien dans le vocabulaire des parlers locaux appartenant à d'autres groupes dialectaux. La date

l60 LA PROSE IONIENNE

tardive de la plupart des inscriptions dialectales ne permet du reste pa: de décider le plus souvent si un mot sans doute emprunté l'a été à l'io- 1 nien ou à la /.ciw^ ionienne-attique. Par exemple Oéwpc: en éoliei d'Asie, OEO'jpoç en thessalien sont des emprunts ; car la vieille forme arca dienne et occidentale qui répond à l'ionien-attique 6sa)pè; est fjsâpcç, etl( béotien a ôiawpta ; mais les inscriptions éoliennes et thessaliennes sur les quelles on lit Ocwpcc, Osoup^ç sont de l'époque où dominait la y.z'.r^^ ionienne attique et ne permettent aucune décision.

La plus ancienne tradition écrite de la Grèce, celle des vainqueur d'Olympie, ne remonte pas au delà de 776 av. J.-C, et, pour l'Ionie, i ne subsiste rien de précis avant le vu'' siècle. La succession des archonte d'Athènes commence en 683 av. J.-C, et l'on voit par la nsA'.-e-a d'Aris tote qu'il existait des documents écrits sur l'Athènes du vii*^ siècle. A plu: forte raison, il a dû y avoir des chroniques en lonie d'Asie à la même date Les FcvsxAoY'''''' d'Hécatée de Milet, au vi'' siècle, sont le plus ancien ou vrage historique auquel on puisse attribuer un caractère littéraire. Anaxi mandre est un peu plus ancien ; Heraclite est contemporain d'Hécatéi vers 5oo av. J.-C. Les ouvrages ioniens conservés appartiennent à uni période 011 déjà la littérature se développait à Athènes : Hérodote meur vers 429 et Hippocrate vers /ioo, alors qu'Antiphon meurt vers du e Thucydide après /io3. Des auteurs non ioniens ont souvent recouru à 1. xoivi] ionienne : Antiochos de Syracuse, vers /i20, a écrit sa chroniqui sicilienne en ionien, et de même Hellanikos de Lesbos vers 409 a rédigé ei ionien ses ouvrages historiques. Hippocrate est de l'île dorienne de Ces et il est mort en Thessalie, après avoir pratiqué la médecine dans l Grèce du Nord. Sans doute il y a eu dans la Grande Grèce, en Italie, un prose scientifique dorienne qui a servi à l'école pythagoricienne, et don Archimède a sans doute recueilli la tradition, mais on en connaît peu d chose, et elle ne semble pas avoir beaucoup servi en dehors d'un peti groupe de savants spéciaux. Sans doute aussi les quelques pages de AaXî^eiç indiquent qu'il y a eu quelque part un essai de prose littérair dorienne, sans doute imitée de la prose ionienne, et qui n'en diffère qu par des détails de forme. La seule prose qui se soit largement répandu en Grèce avant la prose attique est la prose ionienne, de même que 1 seule langue officielle commune à une grande région a été la xc'.vy; de 1 dodécapole ionienne d'Asie-Mineure.

Les faits attestés ne permettent de se représenter ni comment s'e^ constituée cette prose, ni en quels rapports elle se trouve avec la langu parlée, dont on ne sait rien. Le trait le plus frappant est que, pour 1 thème de l'interrogatif-indéfini, la langue officielle emploie l'helléniqu commun tîo- et la prose littéraire la forme xo-, qui est propre à une parti de l'ionien d'Asie et que celui-ci doit peut-être à un reste d'éolien. Il sembl

CARACTÈRE DE LA PROSE IONIENNE l6l

que par là la prose littéraire soit plus près de la langue courante — et plus locale, moins panhellénique — que ne l'est la langue officielle. Les deux langues sont du reste très pareilles l'une à l'autre. Et ce n'est pas un hasard qu'il y ait une prose littéraire dans le même domaine linguistique où il y a une langue officielle commune et où sans doute il y a eu une kngue courante commune pour les relations entre cités.

Les témoignages des philologues postérieurs n'ont guère de valeur pour fixer le caractère de la plus ancienne prose ionienne. Quand par exemple on dit que Anaximandre se servait de termes poétiques, ceci peut s'expliquer par le fait que le texte étant ancien renfermait nombre de mots qui sont ensuite sortis de l'usage courant et se rencontrent seulement chez les poètes. La phrase d'Aristote, Tîctïj-riy.Y; r^p^zq iyv/e-o r, Xé^'.ç, olov f/ Topylo'j, se rapporte aux orateurs, et à un orateur qui est plus attique qu'ionien, malgré ses origines. Le témoignage le plus précis et le plus vraisemblable est celui de Denys d'Halicarnasse qui qualifie la langue des anciennes chroniques ioniennes de c-ac-^ y.xl xo'.vr,v, y.aôapàv y.al gjvto[j,cv. Tout le monde est d'accord que la littérature médicale est écrite purement en ionien : '^Itck :v.pi.xr,q ... «xpâxw tyj 'lâot ypYjxa'..

Hérodote passe pour avoir subi plus que tout autre l'influence de la poésie : il mêle à l'ionien des formes poétiques : a'j[j.\jhyzt. a'jfJ;v ty] zo'.Y]Ta^ ; il est le plus homérique, b[j:qpivMzxxcq, de tous. Or, sauf certaines concordances de vocabulaire, on voit mal en quoi consiste cet homérisme. La langue d'Hérodote est simple. Peu de composés, peu de mots qu'on puisse vraiment appeler des yXio-cTa'.. Autant qu'on en puisse juger sans disposer de termes de comparaison positifs, la langue d'Hérodote ne semble pas artificielle. Cet ionien n'était peut-être pas très pur; car Hérodote, né dans une ville où l'ionien dominait depuis peu de temps, a beaucoup voyagé ; il a vécu à Athènes et a subi l'influence des sophistes. L'auteur qui se trouve représenter aujourd'hui la prose ionienne a écrit sans doute un ionien international.

D'autre part, le texte d'Hérodote n'est pas transmis d'une manière telle que le détail des formes puisse passer pour sûr. L'ouvrage a passé par les mains de copistes sans doute en grande partie athéniens ou du moins de langue attique ; des éditeurs ont dû travailler à y rétablir le type ionien ; et l'on ignore dans quelle mesure ces philologues antiques ont procédé suivant des principes a priori et dans quelle mesure ils s'appuyaient sur de vieux exemplaires vraiment ioniens. En aucun cas, on ne saurait affirmer que tel ou tel détail des manuscrits du texte remonte à Hérodote lui-même.

Il y a dans ce texte des incohérences sur lesquelles il est impossible de prendre parti. Par exemple on y lit tantôt ttcXît-/); et tantôt T.o\:T,rr,ç ; les dérivés sont de tcoaîty)? ; TuoXtTtxôç, roXtTôtv] ; la même incohérence se trouve A. Meillet. Il

l62 LA PROSE IONIENNE

dans les poèmes homériques où on lit une fois r.z'/d-qx-qq et plusieurs fois* 'Ko'kivr]:; ; l'hésitation entre les deux formes est ancienne : Tattique a %oKi- TY]ç, mais une vieille inscription métrique d'Athènes offre la forme, manifestement non attique, izokirfiyoq^ qui a son correspondant chez Pindare^ xoXiào)^oç, et en laconien iroXuyo; ; et TCoXiaiâç est attesté chez Pindare, en Cretois et en arcadien. Hérodote a sans doute choisi entre TzzXiiqq etr:o\vr{ZTiç ', mais on ne sait quel choix il a fait.

Une graphie telle que o'jvcjj.a, cjvô[xaTa fait penser à Homère ; mais, si Homère a employé à volonté la première brève d'une série de trois brèvescom.me longue dans le vers, c'est sans doute que le rythme quantitatif de la langue y prêtait, en allongeant en quelque mesure la première desbrèves de la série, et il est probable que I'cd de oùv6[ji.aT3{ au lieu de ovôixa-a avait une base dans la prononciation.

Le texte hésite entre aU(, comme chez Homère, et àst comme en attique; il est rare que les manuscrits s'accordent à donner àsi comme il arrive 11, 79, et l'on a en général atei dans l'une des deux familles de manuscrits, ou au moins dans un manuscrit, ainsi H, 53 ; on est tenté de conclure de là que aîei est bien la forme d'Hérodote, et ôiti une atticisation non corrigée ; mais la preuve est fragile.

Une des deux familles de manuscrits a des optatifs de type izoïoiri, comme l'attique ; l'autre a r.oioX ; mais le type xc.oir, se trouve en ionien et même chez Homère, et il est hasardeux de décider lequel a employé Hérodote.

En somme, le détail des formes que présentent les textes en prose ionienne est souvent incertain.

Mais un fait est sûr : il y a eu une prose littéraire ionienne, dont la langue concorde à peu près avec celle de la langue officielle des inscriptions de la dodécapole ionienne d'Asie-Mineure et avec celle de la lyrique familière d'Archiloque et de ses successeurs. Ça été presque la seule prose grecque avant la prose attique. On jugera de l'importance qu'elle a prise par la difficulté qu'a eue la prose des Athéniens à devenir vraiment attique.

Page 1