CHAPITRE X LA PROSE ATTIQUE
L'histoire d'Hérodote est écrite en ionien. Mais la cité dont elle célèbre les hauts faits est Athènes ; l'empire dont elle justifie en quelque sorte l'existence est l'empire athénien. A la date où écrit Hérodote, l'Ionie d'Asie Mineure a depuis longtemps déjà perdu son indépendance ; elle n'est qu'une satrapie de l'empire perse acliéménide. Le rôle de l'île d'Eubée, qui à une date ancienne avait été grand, se termine dès le vi^ siècle av J.-G. ; Chalcis et Erétrie ont été parmi les cités qui ont fondé le plus de colonies; mais à partir du vi' siècle, leur importance commerciale se réduit à peu de chose, et elles ne comptent presque plus dans la politique internationale de la Grèce. Si au v* siècle on continue à employer l'ionien pour écrire des livres d'histoire et de médecine ou de philosophie, ce n'est qu'une survivance de la période de prospérité de l'Ionie.
Fiers de leurs succès, devenus les maîtres de l'Ionie, dans la mesure où les îles avaient échappé à la conquête perse, ayant mis sous leur domination les cités ioniennes de la côte de ïhrace, partageant au milieu du v® siècle l'hégémonie sur la Grèce continentale avec Sparte, les Athéniens se créent une littérature dans leur propre parler, et des genres littéraires nouveaux naissent à Athènes. Le dialogue de la tragédie est écrit, on l'a vu, dans une langue sur laquelle les modèles ioniens exercent une grande influence, mais qui pourtant est de l'attique, dont la grammaire au moins est purement allique. La comédie d'Aristophane est en atlique pur. Et surtout la rhétorique, qui a été la nouveauté décisive du v*^ siècle, a pris sa forme définitive à Athènes : instrument de la démocratie, la rhétorique devait se développer surtout dans l'Athènes du v* siècle, qui est la capitale des démocraties helléniques. Au v" siècle, la littérature qui jusque-là avait été surtout, comme toute la civilisation, l'œuvre de la Grèce coloniale, prend pied dans la Grèce continentale ; et c'est Athènes qui lui
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fournit sa langue. L'autre ville impériale delà Grèce continentale, Sparte, n'a développé ni science, ni art, ni littérature, et Athènes n'a trouvé en elle une concurrente qu'en politique.
Pour la rhétorique comme pour tout le reste, l'œuvre de la Sicile est inconnue ; tout a disparu, et les noms même des rhéteurs n'ont pas été transmis. On sait cependant qu'il y a eu une rhétorique dans la grande ville de Sicile, à Syracuse, dont le parler était dorien, mais dont la population mêlée a échappé de bonne heure au gouvernement de l'aristocratie. Et l'un des grands professeurs de rhétorique d'Athènes, Gorgias, venait d'une cité ionienne de Sicile, voisine de Syracuse, Leontium. L'autre grand professeur de rhétorique d'Athènes, Thrasymaque, était aussi un étranger, venu de Chalcédoine. Le plus attique peut-être des orateurs attiques, Lysias, n'était pas citoyen athénien ; ses discours ont été écrits pour être prononcés par d'autres. Ce n'est pas un hasard, comme ce n'est pas un hasard que les fondateurs de la rhétorique athénienne ne viennent pas de rionie asiatique, qui avait déjà sa y.o'.vrj et ne pouvait songer à échanger contre un parler encore inculte une langue littéraire formée, assouplie par un long usage, ennoblie par le parti qu'en avaient tiré tant de poètes et d'écrivains.
Au début du v* siècle av. J.-C., l'attique n'était pas seulement une langue littérairement inculte. C'était un parler de type archaïque, l'un de ceux oii l'évolution des formes grammaticales avait été le moins rapide. Beaucoup de particularités anciennes que l'ionien avait éliminées ou était en train d'éliminer étaient encore courantes à Athènes. Le nombre duel, dont l'ionien n'avait plus trace dès les plus anciens textes, est d'usage régulier dans les anciennes inscriptions d'Athènes et encore chez des auteurs comme Aristophane et Platon. Une flexion étrange, comme celle de oloa, o!a6a, o!cs, ïj;j.£v, Tais, t'aaat, biov, s'y est perpétuée, alors que l'ionien a déjà une 2" personne du singulier clSaç, et au pluriel cïûa;j.£v, c'Coxxz. Le contraste entre £GrjZ.a, è'6r//.aç, £'Oy]/.c au singulier et à'9£[;.£v, sGôte, £9£<7av, £9£Tcv, èOs-r^v au pluriel et au duel est régulièrement maintenu, alors que l'ionien admet i^■i•^A^xv>. L'attique emploie couramment le vieil aoriste £6((i)v en regard de Çw, tandis que l'ionien d'Hérodote et d'Hippocrate a déjà èSt'waa et ïÇr^nx. Le futur A-(^'];o[j.ai, indépendant de }va[j-6âva), se maintient en attique tandis que des inscriptions ioniennes ont \y.<i^o'^y.<., avec le vocalisme a de Xaijiavw, fkoLSc^, et que le texte d'Hérodote a 'kâ\).'iio\xoi.i avec la nasale du présent. L'attique a conservé la flexion compliquée de ■KÔXiq, •7:cA£(i)ç, r.bXeiq, etc., alors que l'ionien d'Hérodote ne connaît plus que la flexion simplifiée ^iXiiç, TzàXieq, etc. Quoique connu à une date plus tardive, l'attique renferme plus de formes de t;ype ancien que l'ionien. Et ceci se conçoit aisément: l'ionien a évolué vite parce qu'il était la langue d'une population très mêlée et très active ; l'attique au
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contraire est resté jusqu'au y^ siècle le parler local d'une région isolée, qui n'attirait guère les étrangers et où la population, de caractère surtout rural, a été longtemps relativement pure de tout mélange.
Aussi n'a-t-on pas osé dès l'abord écrire l'attique avec son type local. Les tragiques, on l'a vu, ont gardé le -77- et le -pj-ioniens au lieu de -ttet de -pp- attiques, et Thucydide a fait de même. Pour Gorgias, on est mal fixé ; les manuscrits flottent entre -jcj- et ----, et d'ailleurs leur autorité est médiocre.
A en juger par les spécimens qu'on en possède, le style de Gorgias est plein d'artifices puérils de professeur de rhétorique qui exagère ses effets, mais sa langue est d'un type courant. En voici par exemple un morceau connu et bien caractéristique : tl yxp aTc-^v toi; àwpàai xoÙToiq wv Set àvâpàdc TCpcsc'ïva'. ; ti ce v.x'. -Kp^aY^v wv cj BsT Trpousïva'. ; èÎTriTv §uva([;.Y)v a ^oùXo[jai. [3c'jXc(|j.'/)v 0' a oiX, XaOô^v [xàv T-r;v Oeiav V£;j.s-'.v, ç'jy<ov Se tov âv6po)-iviv çôcvcv.
Antiphon, mort vers 4i i? maintient le gi ionien et en somme presque panhellénique, comme Thucydide, et n'admet pas encore le tt local d'Athènes. Mais on a constaté entre le style des discours judiciaires et celui des Tétralogies, qui sont des exercices de rhétorique, certaines différences. Le vocabulaire des tétralogies est plus ionisant. On a ainsi :
Tétralogies.
àTCSACY'/jOYJV
§pav
Style judiciaire.
à7i£Acy/jadt[r/jv
l'ffTe, î'ffafft
Tupàajctv
Les tétralogies renferment des mots comme [j.-.aîvetv, \jÂxtj[j.!x et d'assez nombreux composés comme tSapuoa'.ixsvta, a/tAo6ij-:Y)ç, oucTcpayta, àvaTrox-
piTWÇ.
La rhétorique n'a pu manquer d'exercer ainsi une action sur le vocabulaire des gens cultivés qui sont passés par cette école, et par là sur le vocabulaire attique en général. Elle a dû introduire des mots ioniens ou en répandre l'usage, donner à certains vocables des valeurs spéciales, étendre l'emploi de composés, non pas poétiques, mais servant à exprimer des notions morales. Dans un fragment conservé des \x'.-:xkf,z, Aristophane raille le mot xa)w/,àY^Ota, qui repose sur un adjectif usuel, mais qui est un dérivé savant, dû sans doute aux écoles de rhéteurs.
La rhétorique a contribué à développer un vocabulaire abstrait capable de servir à tous les Hellènes.
Plus la rhétorique entrant dans l'usage se séparait de l'école pour servir
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dans les débats politiques et judiciaires, et plus elle devait se rapprocher du parler courant. Les orateurs en viennent donc à employer le tt et le pp attiques. Les discours de Lysias, destinés à être prononcés par des membres de la bourgeoisie athénienne, qui devaient pour paraître sincères ne pas faire montre de talents rhétoriques, se rapprochent de la langue ordinaire. Le vocabulaire est familier par endroits ; ainsi le mot -^X-Oisç, qui ailleurs signifie « vain » , est introduit par Lysias au sens attique de «sot, niais» : L lo è-fM z'j'^i-o-i ÛTrw-TîJsa, auJ sjtwç -riX'MMq o'.s/E(;xr,v.
Toutefois le discours public comporte toujours une certaine tension de forme, et l'on s'y tient éloigné de ce qui paraîtrait trop familier. Les orateurs n'ont pas admis le nombre duel d'une manière constante et régulière, sans doute parce qu'il n'appartenait pas assez au style littéraire et qu'il était trop une particularité de la langue courante d'Athènes, inconnue à l'ionien littéraire. Il y a de l'apparat dans le discours public même le plus simple, même tenu par un homme peu lettré.
Mais à côté de la rhétorique et contre elle, il s'est développé à Athènes une philosophie de type moral, et non scientifique comme la philosophie ionienne, celle de l'école socratique. Cette philosophie était enseignée moins par des discours en règle, par des leçons composées, que par des conversations et des discussions. Le genre littéraire, original et nouveau, auquel elle a conduit est celui du dialogue qui est représenté par les dialogues de Platon et de Xénophon.
Platon avait une forte culture poétique, et, dès que le ton de son exposition s'élève, il lui arrive d'employer des mots poétiques ; son vocabulaire se rapproche alors de celui des tragiques. Mais, dans l'ensemble, il s'efforce de reproduire le ton de la conversation des hommes cultivés d'Athènes; il écrit des dialogues qui doivent être naturels, et sa langue concorde en effet avec celle des inscriptions et avec celle des poètes comiques athéniens. Le texte de Platon est l'un des mieux conservés de l'antiquité. Les formes qu'offrent les manuscrits concordent dans l'ensemble avec celles des inscriptions attiques gravées à l'époque de l'auteur ; les fragments conservés par des papyrus antiques retrouvés en Egypte ont d'autre part confirmé la correction du texte fourni par les manuscrits byzantins. Or, on a ici le cas rare d'œuvres littéraires qui donnent une idée exacte de la langue courante des milieux cultivés de l'époque de l'auteur. Ainsi Platon use couramment du nombre duel, comme les inscriptions de son temps. Il écrit en véritable attique, et non plus en attique ionisé, comme Thucydide.
La langue de Xénophon est moins pure. Xénophon a passé, on le sait, la plus grande partie de sa vie hors d'Athènes, et son vocabulaire s'en ressent. Autant qu'on en puisse juger par les textes, dont l'état de conservation n'est pas comparable à celui des ouvrages de Platon, il n'emploie le duel que d'une manière inconstante, parce qu'il est moins près de la