‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 8 sur 102 · DIALECTES INDO-EUROPEENS · texte numérisé non relu

DIALECTES INDO-EUROPEENS

•dialecte baltique, de la famille du lituanien), ^ena en slave (^ représente un ancien g devant é), gnà en sanskrit. — Les faits qui viennent d'être cités montrent — on le notera incidemment — combien les diverses langues indo-européennes diffèrent déjà les unes des autres à la date la plus ancienne oii l'on possède chacune d'elles et combien chacune a dès l'abord un aspect original.

La ligne de séparation entre les dialectes est autre dans tel autre cas. Par exemple, l'arménien, le grec, le latin, le celtique distinguent les deux timbres vocaliques a et o ; au contraire, le germanique, le baltique, le slave, l'indo-iranien les confondent. Ici l'arménien marche avec le grec, mais le germanique avec le baltique et le sanskrit.

Le prétérit est caractérisé, au moins dans une partie des cas, par une voyelle préfixée, qui est e- en arménien et en grec, a- en indo-iranien (a indo-iranien répond régulièrement à 1'^^ du grec et de l'arménien), soit par exemple grec £<p£p£, arménien eher « il a porté », sanskrit àbharat « il portait ». Mais il n'y a pas trace d'augment en latin, en osque, en celtique, en germanique, en baltique, en slave. Ici le grec concorde avec l'arménien et le sanskrit, mais s'éloigne du latin, du celtique et du germanique.

Pour autant qu'il est permis de formuler une conclusion précise sur des faits aussi lointains et connus par aussi peu de données positives, les parlers indo-européens qui, en évoluant, sont devenus le grec, étaient assez voisins du groupe italo-celtique et du groupe arménien et pas très éloignés du groupe indo-iranien.

Les peuples de langue indo-européenne n'ont connu et pratiqué l'écriture qu'à une date tardive. C'est dire qu'ils n'ont pas d'histoire ancienne. Tout ce que l'on sait d'eux, c'est qu'ils ont eu une langue commune et que cette langue s'est différenciée avec le temps. Les débris de civilisation de la fin de l'époque néolithique et de l'époque du bronze qu'on trouve en Europe et en Asie, armes, outils, restes d'établissements, ont assurément appartenu en partie à des populations de langue indo-européenne ; mais on n'a aucun moyen d'en distinguer ceux qui appartiennent à des populations ayant eu d'autres langues : un outil n'enseigne rien sur la langue de celui qui l'emploie, et rien ne distingue un fusil turc d'un fusil allemand. Les trouvailles archéologiques sont muettes. Si quelquefois on peut attribuer certains fonds archéologiques à des peuples de langue déterminée, ce n'est que par hypothèse ; et ces hypothèses valent seulement pour des périodes voisines de l'époque historique, où l'on sait par des témoignages explicites à peu près quel a été l'habitat et quelles ont été les migrations des peuples d'une région donnée. Les faits historiques ne se laissent pas deviner ; si l'on n'en est pas instruit par des témoignages, il faut se résigner à les ignorer ; on ne peut suppléer aux témoignages par l'archéologie ni par la linguistique.

On ne sait donc ni où ni quand a vécu la nation qui parlait la langue indo-européenne commune. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il y a eu une nation pour créer cette unité. Car l'expérience montre que, si une langue commune peut survivre à la rupture d'une unité nationale, il faut une certaine unité — unité politique ou du moins unité de civilisation — pour constituer une langue commune. L'anglais est demeuré la langue des États-Unis d'Amérique après que les Etats-Unis ont formé un Etat distinct; mais il a été d'abord la langue de la nation anglaise. La xo'.rq grecque de l'époque hellénistique s'est constituée sans une unité politique ; mais elle est due à la forte conscience de l'unité d'une civilisation hellénique ; la conquête macédonienne en a été l'agent essentiel, on le verra ; et l'unité qu'a établie l'empire romain en a assuré le triomphe définitif. — La nation indo-européenne peut du reste avoir compris des races distinctes, soit que ces races se soient juxtaposées les unes aux autres, soit qu'il y ait eu mélange. La notion de race ne se confond ni avec celle de nation ni avec celle de langue.

Le seul moyen qu'on ait de localiser la « nation indo-européenne », c'est de déterminer par la comparaison l'existence en indo-européen de mots qui supposent l'existence de certains objets nettement localisés. Ce procédé ne conduit presque à rien parce que le sens des mots est sujet à varier et parce que les noms des objets qui disparaissent sortent aussi de l'usage ou prennent des sens nouveaux. Néanmoins on peut, semble-t-il, affirmer l'existence en indo-européen de quelques noms d'arbres dont l'habitat est assez défini. L'indo-européen a sûrement eu un nom du « bouleau ;;, qui s'est maintenu en sanskrit dans bhtlrjah, dans les dialectes iraniens de pays montagneux comme l'ossète bàr:{, en slave dans le vieux slave brè:(a, le russe berë:(a, etc., en lituanien dans bernas, en germanique dans suédois bjôrk^ allemand birke ; or, le bouleau ne prospère que dans les pays à température peu élevée et où l'humidité est suffisante ; il n'y a de bouleau ni dans les plaines de l'Inde, ni dans celles de l'Iran^ ni en Grèce, ni en Italie (sauf au Nord sur les pentes de quelques montagnes) ; si le nom du « bouleau » ne se retrouve pas en grec, c'est parce que, en s'installant sur leur nouveau domaine, les Hellènes ont perdu un mot devenu inutile ; en latin, on a un mot peut-être apparenté, mais qui a servi à désigner un autre arbre, le « frêne y>^ fraxinus. Quelques considérations de ce genre jointes à l'observation de la manière dont sont répartis les peuples de langue indo-européenne et à la donnée bien établie que les invasions de peuples de langue indo-européenne qu'on peut observer, celles des Gaulois ou des Germains par exemple, ont eu lieu dans la direction du Nord au Sud, et non inversement, donnent lieu de croire que les populations qui parlaient l'indo-européen commun occupaient un domaine situé dans une région plutôt septentrionale, soit en Europe, soife

DATE DE L INDO-EUROPEE?i 9>

à la limile de l'Europe et de l'Asie. Aucune donnée connue ne contredit cette localisation, très vague, et peut-être pourtant encore trop précise.

Quant à la date où se parlait l'indo-européen commun, on n'est pas plus fixé.

On n'a pas de traces de peuples de langue indo-européenne dans des textes historiques avant le xiv'' siècle, où l'on rencontre en Asie Mineure des noms de dieux indo-iraniens. On a souvent attribué au Rig-Véda une date très haute; mais en fait l'écriture est peu ancienne dans l'Inde; et, comme il n'est guère croyable qu'un texte étendu se soit conservé oralement sans subir de graves altérations de langue durant de longs siècles, il faut bien reconnaître c|ue, dans leur forme linguistique au moins, les plus anciens textes védiques sont tout au plus aussi anciens que les textes homériques. Le plus ancien des textes indo-européens de quelque étendue auquel on peut attribuer une date certaine, ce sont les inscriptions du roi Darius en Perse ; or, Darius a régné de 5i2 à 486 av. J.-C.

Sans doute il a fallu de longs siècles pour réaliser les changements profonds qui se sont produits dans chacune des langues indo-européennesavant le moment où elle a été fixée par écrit ; mais un espace de mille à quinze cents ans est beaucoup plus que suffisant pour que ces transformations aient pu s'accomplir : il suffit de voir combien le latin a changé sur le sol français entre le v- siècle ap. J.-C. et l'époque actuelle ; car le français n'est que du latin modifié. En fixant l'époque de communauté indo-européenne à la fin du troisième ou au commencement du second millénaire av. J.-C, on ne dépasse donc pas les vraisemblances. Or, on sait que, au moment où les dialectes se sont séparés les uns des autres, les populations de langue indo-européenne connaissaient le bronze ou le cuivre : le sanskrit a ayah, l'Avesta ayô, le gotique ais, le vieux haut allemand èr, le vieil islandais eir, et le latin aes. Ces mêmes populations paraissent aussi avoir connu l'or et peut-être l'argent. La langue indo-européenne est celle d'une civilisation où les métaux jouaient déjà un rôle. A en juger par ce que l'on peut constater dans d'autres régions, où la civilisation a sans doute été plus avancée qu'elle ne l'a été dans les régions centrales et septentrionales de l'Europe et de l'Asie, cet état de civilisation ne peut guère être reporté beaucoup plus tôt que la fin du troisième millénaire av. J.-C.

Sans attribuer à ces hypothèses inconsistantes plus de valeur qu'elles n'en ont, on voit que la période indo-européenne, si elle est préhistorique, n'est pas pour cela très ancienne, et que la grammaire comparée des langues indo-européennes ne fait pas remonter, tant s'en faut, à une antiquité aussi reculée que l'archéologie préhistorique, avec ses périodes néolithique et paléolithique. Les populations de langue indo-européenne méritaient l'épithète de « barbares », à peu près comme l'ont méritée plus

tard les envahisseurs de langue celtique ou de langue germanique. Mais leur civilisation était en somme avancée.

De ce qu'étaient ces populations de langue indo-européenne, on ne sait rien. Mais il faut supposer qu'elles étaient bien douées pour l'action, capables de faire des conquêtes et de les administrer, supérieures à beaucoup d'autres. Car, au moment, très tardif, où l'écriture pénètre en Europe et où il commence d'y avoir une histoire européenne, on constate que, à ■ peu d'exceptions près dont la principale est l'étrusque, toutes les populations dominantes de l'Europe et celles d'une partie notable de l'Asie se servent d'idiomes indo-européens.

Le peuple hellénique, pour lui donner le nom sous lequel il est maintenant connu, a été l'un de ces peuples conquérants qui ont introduit sur de nouveaux territoires l'un des parlers indo-européens.

Quels qu'aient été leurs rapports de voisinage avec les éléments de population qui ont porté ailleurs les dialectes italiques, et notamment le latin, les groupes qui ont été les porteurs de la langue appelée à devenir le grec se sont alors séparés du groupe italo-celtique. Il n'y a eu à aucun moment un peuple « italo-grec », car il n'y a pas d'innovation systématique propre au grec et au latin seuls, comme il y a des innovations propres au groupe du celtique, du latin et de l'osco-ombrien. On n'a donc pas le droit d'enseigner la grammaire comparée du grec et du latin, comme on le fait, ou plutôt comme on croit le faire, trop souvent en France. Il peut être commode d'enseigner à la fois et d'une manière parallèle la « grammaire comparée du grec » et la « grammaire comparée du latin » : le regretté V. Henry a publié sur ce sujet un livre qui a eu un succès mérité. Mais il est puéril de croire qu'il existe une « grammaire comparée du grec et du latin ». Le latin a subi une certaine influence du grec, influence du reste médiocre, sauf en ce qui concerne le vocabulaire ; et la littérature latine est, dans une large mesure, une continuation de la littérature grecque. Mais il n'en résulte pour la grammaire comparée aucune conséquence.

La séparation entre le grec et le latin, ou plutôt entre les dialectes qui devaient devenir un jour le grec et le latin, a même été si profonde que le vocabulaire latin ou, d'une manière plus générale, le vocabulaire italique, c'est-à-dire latin et osco-ombrien, a en commun avec le celtique, le germanique, le baltique et le slave beaucoup de mots qui ne se retrouvent pas en grec. Par exemple, l'idée de « semer » est exprimée en grec par a-KziçiU) ; au contraire le latin a sero, seul, sèmen, tout comme l'irlandais a sil et le gallois hâd « semence », le §où.c[n& s ai an « semer » et le vieux haut allemand sà)}io « semence », le lituanien sèti et le vieux slave sèti « semer ». On ne retrouve pas en grec l'équivalent de latin grânum, irlandais grân, gallois graivn, gotique kaurn (allemand korn), vieux slave :^rûno pour dési-

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