CONDITIONS HISTORIQUES DE LA CONSTITUTION D'UNE LANGUE COMMUNE
La constitution de la v.ovrri est la conséquence d'un certain nombre de faits historiques.
Toute la structure politique de la Grèce antique repose sur l'autonomie de la cité, de la ■tîoX',;, ou tout au plus de petites fédérations de cités, comme la fédération béotienne ou la fédération thessalienne, dans lesquelles du reste chaque cité gardait encore une certaine indépendance. A cet égard, la Grèce antique continuait exactement l'état de choses indoeuropéen.
Durant la période ancienne, la vie grecque n'avait pas le caractère urbain ; certaines cités doriennes, qui ont gardé un type archaïque, n'ont jamais comporté de villes proprement dites : Sparte n'était qu'une sorte de gros village. C'est en lonie, notamment en lonie d'Asie, qu'apparaissent les vraies villes et que le mot irôXtç, qui avait d'abord désigné la forteresse d'un groupe d'occupants du pays, on l'a vu p. 77, a dû être affecté à la désignation de tout ce qui s'est progressivement établi autour de ce réduit central. En étendant ainsi son sens, le nom de rJoXi- a continué à désigner le centre même d'un groupe de population, le point oii étaient ses dieux et le lieu des réunions politiques.
Chaque rSuz ainsi définie était un petit Etat indépendant : c'est une situation comparable à celle qu'on observe en Europe du x* au xv* siècle, à ceci près qu'il n'y a ni souvenir d'une unité comparable à celle de l'Empire romain, ni religion une, ni grands royaumes qui tendent à se constituer. La disposition des cités coloniales, toutes placées dans des îles ou en bordure des pays sur lesquels elles s'appuyaient et ne comprenant presque pas de territoires en profondeur derrière les côtes, comportait cette autonomie rigoureuse de chaque cité. La Grèce continentale, pays
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très montagneux, divisé en petites vallées et où les relations par terre ne sont pas aisées, se prêtait également à l'état d'émiettement politique où apparaît le pays au début de son histoire. Les provinces naturelles, comme la Béotie, la Thessalie, certaines régions du Péloponnèse ont constitué de petits Etats, soit par fédération, comme la Béotie, soit par suite de conquêtes, comme TÉtat lacédémonien. Mais les cités ou fédérations de cités se présentent au commencement de la période historique de la Grèce comme autant de minuscules Etats indépendants. L'émiettement des parlers grecs est Texpression de cet état politique où les cités étaient simplement juxtaposées, et où la nation hellénique n'avait aucune organisation d'ensemble.
Ce qui, par contraste, caractérise la période hellénistique où s'est constituée la y.civrj, c'est que les cités ont tendu à perdre leur indépendance politique ; elles ont cessé d'être de véritables Etats, et leur indépendance, là où il en est resté quelque chose, s'est progressivement réduite aux affaires municipales. Toute la politique internationale est entre les mains de rois, dont la civihsation était hellénique, mais dont les capitales étaient hors de la Grèce propre, ou de ligues, sortes de confédérations, qui embrassaient un grand nombre de cités. La rôAiç perd alors sa valeur ancienne ; elle se vide de son pouvoir politique. Le parler de la cité, dans la mesure où il subsiste, devient donc un parler local, sans prestige, sans intérêt extérieur. Les Hellènes tendent à ne plus attacher de prix qu'à leur civilisation qui est leur seule force, leur seul élément de prestige, et l'unité de cette civilisation trouve dans l'unité de langue littéraire et sociale son expression naturelle. Les classes cultivées parlent partout une même langue ; les parlers locaux, réduits au rang de patois, ont dû persister longtemps chez les gens de culture inférieure et dans les petites localités rurales. Les cités qui avaient l'habitude d'employer officiellement la langue locale persistent à le faire ; m-ais on voit cette langue perdre toute originalité ; le dialecte est remplacé par une sorte de -/.l'.vv^ patoisée, où quelques traits seulement, qui paraissaient caractéristiques ou qui avaient spécialement résisté dans l'usage, servent à marquer qu'il s'agit du parler local, non de la -/.cv/^. De même que la cité avait gardé l'apparence de ses institutions, ses lois et ses magistrats, elle maintient aussi l'apparence de son parler. Avec l'empire romain, cette apparence même s'élimine.
On n'était un citoyen (jKoKirqq, T.oKii-xç), durant la période classique de l'histoire grecque, que dans les limites d'une cité, et cette cité absorbait une grande part de l'activité de beaucoup de citoyens. Le citoyen est avant tout un membre de la cité. Les dieux de la cité sont ses dieux; les succès qu'il remporte aux concours internationaux de la Grèce sont des succès de la cité. r*Jecteur ou magistrat, juge, soldat, spectateur au théâtre, participant aux fêtes religieuses, le citoyen d'Athènes remplit
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fréquemment des fonctions publiques. Obligé de prendre part aux syssyties, tenu de remplir les fonctions publiques dont il est chargé, soldat en tout temps, le citoyen de Sparte est presque absorbé par la cité, sans l'autorité de laquelle une révolte des sujets aurait tôt fait de le priver de ses biens. — A l'époque hellénistique, cette emprise de la cité sur le citoyen se relâche entièrement. Chaque homme cultivé se fait sa philosophie et presque sa religion. Homme d'affaires, commerçant ou industriel, le Grec de l'époque hellénistique a souvent la plupart de ses intérêts hors de la cité, ou même hors de la vieille Grèce proprement dite. Soldat, il n'est plus au service de sa patrie ; il est un mercenaire qui loue ses services à qui veut les employer. Savant ou philosophe, il est en relations avec ceux qui, où que ce soit, pratiquent la même science, appartiennent à la même école. La situation du monde hellénique est comparable à celle de l'Europe d'aujourd'hui, mais à une Europe où tout le monde parlerait ou du moins connaîtrait comme langue de civilisation le même idiome, où il y aurait des États distincts qui ne seraient pas des patries, qui n'auraient ni passé ni traditions et où rien n'empêcherait de passer de l'xine à l'autre, où toutes les vieilles nations auraient perdu leur rôle politique, donc une Europe sans conflits nationaux profonds et sans barrières linguistiques, où chaque individu aurait son indépendance personnelle jointe à une absence presque entière de devoirs politiques réels en aucun lieu.
La révolution était totale. Elle ne s'est pas faite d'un coup. On en suit les progrès durant environ trois siècles. La conquête perse, qui a privé de leur autonomie beaucoup des cités les plus florissantes de la Grèce, qui a détruit l'indépendance politique de l'Ionie, en est le premier moment, au vi*' siècle av. J.-C., au début même de l'époque classique. L'extension de l'autorité de Sparte et surtout la création de l'empire athénien, qui ont été la conséquence immédiate de la conquête achéménide, ont beaucoup contribué à vider nombre de cités de la réalité de leur indépendance. L'importance prise par la Macédoine, les expéditions d'Alexandre et les royaumes fondés par ses successeurs ont mis en évidence le changement qui s'était fait peu à peu, et ont détruit en réalité les pouvoirs locaux qui subsistaient encore. Ce que n'ont pas fait les rois, les fédérations de cités qui se sont constituées pour leur résister l'ont réalisé. L'empire romain a achevé de tout niveler. Au début du vi* siècle av. J.-C, il y avait partout des cités grecques rigoureusement autonomes ; dès la fm du m* siècle avant J.-C, il n'y avait plus que des fantômes d'autonomie des anciennes cités.
C'est, on le voit, la création de l'empire achéménide qui a été la première cause de la création de la y.ziri] ionienne-attique. Les Grecs du bassin oriental de la Méditerranée, et par conséquent la plupart des Grecs de la
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Grèce propre, ont été alors obligés de s'unir en quelque mesure pour résister à la pression du grand empire qui s'était constitué. Ce qui avait permis la colonisation grecque et l'occupation des régions côtières par les Grecs, c'avait été la faible civilisation et l'absence d'organisation des populations qui possédaient les pays où ils se sont installés. Le jour oiî il y a eu en Asie un grand empire organisé, les Grecs n'ont pu résister un instant. Mais cet empire était purement terrien. Les cités qui ont pu grouper les Grecs du continent et des îles pour les défendre contre les Perses ont été celles qui avaient une marine ou qui ont été protégées par la mer contre l'empire achéménide, dénué de marine propre. Depuis les guerres médiques, toute la politique de la Grèce est déterminée par les relations avec l'empire achéménide. L'autorité qu'ont prise Athènes et Sparte était fondée sur le rôle qu'avaient joué ces cités lors de la résistance à la conquête et sur la nécessité oii se sont trouvés les Grecs de sacrifier quelque chose de l'indépendance de chaque cité pour sauvegarder vis-à-vis du roi par excellence, du ^xaCKs.ùq sans article, leur indépendance nationale. L'organisation de l'empire achéménide a fait sentir aux Grecs leur unité. L'époque classique de la culture grecque est une période où l'hellénisme ne fait aucun progrès territorial et se concentre sur lui-même.
La xcv/i ionienne-attique a été en somme fondée quand s'est fondé l'empire athénien, vers li'jb av. J.-G. ; cet empire a peu duré, puisque la guerre du Péloponnèse, qui commence en ^3i, en a déterminé la ruine. Mais une cinquantaine d'années avaient suffi pour supprimer sans retour l'autonomie réelle des cités que formaient les îles de la mer Egée. La guerre du Péloponnèse a disloqué l'empire d'Athènes ; elle n'a pu restaurer dans leur antique pouvoir les cités, qui ont continué d'être serrées entre le grand royaume achéménide et des cités demeurées plus puissantes. Durant sa brève période de puissance, Athènes avait pris des mesures qui avaient donné à sa langue une importance décisive ; l'une des plus graves avait été la concentration de toutes les opérations judiciaires importantes à Athènes pour l'ensemble de l'empire athénien, à partir de 4^6. Un autre fait capital a été l'envoi de clérouques, citoyens athéniens qui gardaient dans les colonies où on les envoyait leurs droits politiques, et qui sans doute conservaient et imposaient plus ou moins leur langue. Les Athéniens ont colonisé au v* siècle jusqu'à Lemnos et à Imbros. Et leur activité s'est aussi étendue à l'Occident : vers /i45, on a fondé en Grande Grèce Thurioi, et cette fondation comportait un dixième ■d'Athéniens.
L'influence politique d'Athènes, toute grande qu'elle ait été durant quelques années et malgré le renouveau passager du second empire athénien, vers 378-877 av. J.-C, n'aurait pas suffi à déterminer le succès de sa langue si Athènes n'avait été, comme Sparte, qu'un centre politique.
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Mais Athènes n'a pas été seulement le centre de résistance aux Hellènes contre l'étranger. Au moment de sa prospérité, il s'y était développé un grand mouvement de civilisation. Nulle part, l'architecture ni les arts plastiques ne réalisent au v" siècle d'oeuvres aussi achevées. Le théâtre y prend sa forme définitive. La rhétorique et la philosophie socratiques s'y développent et représentent alors l'essentiel de la pensée grecque. La pression de l'étranger obligeait les Grecs à sentir leur unité ; la cité qui, en même temps qu'elle avait une politique nationale, et que, par sa position et par son caractère de ville maritime, elle pouvait résister aux Achéménides, se trouvait réaliser les formes les plus parfaites de la civilisation grecque, a eu alors un prestige unique. Et ce prestige a survécu à la ruine d'un pouvoir politique qui n'était dû qu'à la singulière rencontre transitoire de conditions favorables. Les soldats de Sparte — trop peu. nombreux, du reste, eux aussi — ont pu occuper Athènes ; ils n'avaient rien à mettre àla place de ses poètes, de ses orateurs et de ses philosophes, et quand les Grecs ne sont plus venus se faire juger par les citoyens d'Athènes, ils ont continué à lire ses écrivains et à s'instruire dans ses écoles. A une Grèce en lutte contre un empire étranger dont le poids énorme l'écrasait, il fallait une langue où manifester son unité ; l'empire athénien a fourni •cette langue ; cet empire n'a pas été la force qui a entraîné la création d'une langue commune : la nécessité venait des conditions générales où «e trouvait l'hellénisme. Mais c'est de l'empire athénien qu'est venu l'aiguillage sur une voie qui, dès lors,ne devait plus être quittée jamais. Aussitôt après les inscriptions en parler vraiment local, comme celles des Labyades, on trouve à Delphes des inscriptions où se manifeste l'influence •de l'attique.
Le succès définitif de la langue d'Athènes a été décidé le jour où la Macédoine a eu en Grèce l'hégémonie.
On a beaucoup discuté la question de savoir si la langue de la Macédoine était ou non étroitement apparentée au grec. En fait on l'ignore : car on n'a du macédonien ni une phrase ni une forme grammaticale. Une seule chose est sûre, c'est que le macédonien n'était pas proprement un dialecte grec et que la Macédoine passait pour un pays étranger.
Mais, reconnaissant la supériorité de la culture hellénique, les souverains de la Macédoine ont tenu à, se faire passer pour des Hellènes, et ils se sont hellénisés dès après les guerres médiques. Alexandre P'" (/igo- 454) disait sa famille originaire d'Argos, issue d'Hercule, c'est-à-dire du groupe de l'aristocratie dorienne ; il a été admis en cette qualité à prendre part aux jeux olympiques et a eu sa statue à Delphes. Comme c'est la civilisation d'Athènes qui au v® siècle est la civilisation par excellence, les souverains de Macédoine deviennent atticisants : le roi Archélaos (/ii3- 4oo) a appelé à sa cour le poète Euripide et le peintre Zeuxis, et il a orga-
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nisé des jeux à la manière grecque. S'il n'existe pas une ligne de macédonien, c'est sans doute que la langue de la cour de Macédoine a été le grec, et le grec d'Athènes, dès le v'' siècle. Le fait que, à l'époque de Philippe (monté sur le trône en 36o av. J.-C), les nobles de Macédoine portent des noms grecs, prouve que, à cette date, l'aristocratie macédonienne s'était hellénisée à la suite des rois.
Philippe a ôté aux cités grecques leur autonomie réelle. Après la bataille de Ghéronée, en 338 av. J.-C, où Thèbes et Athènes sont battues, Philippe n'a plus d'adversaires dans la Grèce continentale, et l'organisation de la Grèce en cités distinctes et politiquement indé|>endantes n'existe plus au fond. Mais la langue d'Athènes n'y perd rien ; car elle est celle de la cour de Philippe, et le précepteur du fils et de l'héritier de Philippe est un philosophe de langue attique, Aristote.
Appuyé sur l'ensemble de la Grèce continentale, Alexandre s'empare de l'empire achéménide et y substitue une domination de langue et de civilisation grecques à la domination perse. Du coup l'hellénisme reprend ses progrès territoriaux longtemps ralentis ou arrêtés : le v* siècle avait été pour l'hellénisme une période brillante en matière d'art et de littérature, mais ce n'avait pas été une période d'expansion. Avec le Macédonien Alexandre la conquête reprend ; et, comme ils n'ont eu qu'à prendre la place de l'empire achéménide qui ne souffrait pas de rois locaux, qui avait partout installé ses satrapies, les Macédoniens hellénisés et les Grecs occupent toute l'Asie Mineure, l'Iran proprement dit jusqu'à l'Inde et l'Egypte. L'hellénisme, qui jusque-là n'avait été qu'une civilisation de peuples de la mer, devient continental et s'enfonce, pour un peu de temps, dans l'intérieur des continents.
Le moment a été décisif pour la langue parce qu'il l'a été pour l'hellénisme.
Quand Alexandre meurt en 323 av. J.-C., l'hellénisme est dans une situation nouvelle. Devant la fortune qu'il a faite, les petites cités d'autrefois ne comptent plus, pas plus que les cités misérables de la Grèce continentale n'avaient compté en face des puissantes cités coloniales aux vu* et VI* siècles. Athènes, dont le pouvoir et le rôle .économique avaient été faits de la nécessité de lutter contre l'empire achéménide, devient une place de commerce de second ordre, ne vit plus que du souvenir de son passé ; de grandes villes nouvellement créés, comme Alexandrie d'Egypte, ou nouvellement développées, en prennent la place. Les principaux centres politiques, qui deviennent aussi des centres de civilisation, sont tous placés hors de la Grèce propre, en Macédoine, en Syrie, en Egypte. Les grandes villes, où se développe la civilisation grecque, où travaillent artistes, savants et lettrés, sont maintenant Alexandrie, Pergame
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OU Anlioche. Du reste, la Grèce va être ravagée jusqu'à la conquête romaine par des guerres fréquentes, et va servir de champ de bataille, tandis que le royaume des Lagides et celui des Séleucides n'ont de guerres qu'à l'extérieur ; et ces guerres, faites par des soldats de métier, n'y nuisent pas au développement de la civilisation.
Alors l'hellénisme qui se répand n'a plus un caractère local. De l'Egypte à l'Inde, une même civilisation et une même langue sont portées par des lettrés, des artistes, des savants, des artisans, des commerçants qui passent d'un pays à l'autre.
Devant une telle extension, les caractères propres de la langue du petit pays qu'était l'Attique ne se maintiennent naturellement pas tous. Les hommes qui portaient avec eux l'attique n'étaient pour la plupart pas des Athéniens. Les cours où l'on parlait cette langue étaient superficiellement atticisées, non attiques. Et les pays ioniens ont fourni à l'hellénisme qui se généralisait une grande part de ceux pour qui le grec était une langue maternelle, une langue nationale. Trop proche de l'attique pour ne pas se mélanger aisément avec celui-ci, l'ionien a contribué à éliminer de la y.otvr, les particularités spécifiquement attiques et à y introduire des termes ioniens que l'attique courant n'avait pas admis, mais dont pins d'un avait passé dans l'ancienne littérature. La y.z'Mq est ainsi de l'attique adopté et enseigné surtout par des Ioniens ou par d'autres Hellènes, et devenu langue de communication internationale pour toutes sortes d'étrangers. Un lettré tel que ïhéophraste, qui n'était pas d'Athènes, ne pouvait parler l'attique tout à fait comme un Athénien.
Des gens de toutes nations, Egyptiens, Arabes, Syriens, Perses, etc. se servent alors du grec comme de langue de communication générale sans abandonner pour cela leur langue nationale. Le grec est la langue commune : c'est celle qu'on attend en Asie antérieure d'un homme qui n'est pas du pays et qui va faire im discours public ; Paul surprend agréablement ses auditeurs juifs à Jérusalem et obtient le silence en s'adressant à eux en araméen (Actes XXII, 2).
Les parlers grecs autres que la y.oivr; ionienne-attique ne tendent pas à se répandre. Ainsi Pergame est une fondation de l'époque hellénistique, faite immédiatement derrière un pays éolien, en face de Lesbos. Or, durant tout le III® siècle, Lesbos s'acharne à garder dans ses inscriptions officielles les formes de mots et la grammaire du vieux parler d'Alcée et de Sappho; à travers ces formes locales, la y.c'.vi^ transparaît dans la structure des phrases et dans le vocabulaire ; mais l'aspect de la langue est purement éolien. Au contraire, dans le centre hellénique nouveau de Pergame, les inscriptions de l'époque sont en /.oivr/ pure ; rien n'y laisse apparaître la plus mince influence des parlers éoliens. Les vieux dialectes survivent en partie là où ils existaient, et surtout là où ils étaient protégés par une
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littérature ou par une tradition officielle. Mais, dans tous les pays nouvellement hellénisés — et leur importance dépasse de beaucoup désormais celle des anciennes cités — , il n'y a qu'une langue, la y,zvrri de tous les hommes de civilisation hellénique.
Cette civilisation de l'époque hellénistique est urbaine. Dans les grandes villes fondées par des dynastes grecs ou occupées par eux, le grec était la langue de l'administration, celle qu'on écrivait dans les acte& officiels et sur les monnaies, celle dans laquelle se traitaient aussi les grandes affaires privées. Les campagnes, et, dans les villes, les couches inférieures de la population, la bourgeoisie elle-même dans la vie privée, gardaient les anciennes langues locales. Sauf peut-être en Asie Mineure^ le grec n'a nulle part fait disparaître les langues du pays. Mais dans toutes les villes hellénistiques, la y.zviq était la langue générale de communication. Ce sont les villes qui partout servent au développement des langues communes, et même si elles sont en dehors du domaine propre de ces langues : Bordeaux, Toulouse, Marseille, qui font partie du domaine desparlersde langued'oc, servent en France à répandre le français commun, et Berlin, situé en plein pays bas-allemand, est aujourd'hui l'un des principaux agents de l'extension du haut-allemand. Il faut aux grandes villes une langue commune, et la même langue servait à toutes les grandes villes hellénistiques dont les relations étaient incessantes.
L'influence des cours se voit dans un exemple curieux. Le grec ancien n'avait pas de moyen clair pour former des féminins de substantifs : '^oLo'Ckzix ou ^y.z\kiç, n'étaient pas commodes. Sur le modèle de KfA'.Taa, $siv'.!jaa, etc., on a fait, dans les cours, des rois hellénistiques, Mx/.£oivtc75t, Pa^f/aaja, et ces mots ont fourni le modèle à une formation en -uîx qui a pris une extension. Imitée en latin, cette formation est passée aux langues modernes : d'un mot sémitique comme ahbas. le latin chrétien de basse époque a un féminin ahbatissa, d'où le français a fait ahbesse, que l'anglais a aussi, et l'allemand àhtissin. La langue des cours hellénistiques a livré ainsi jusqu'aux langues modernes un procédé commode de formation savante.
Cette y.c'.vr^ appartient au grec oriental. La Grèce occidentale, d'Italie et de Sicile, ne prend guère de part à toute cette extension, et son importance diminue peu à peu. Après Carthage, elle rencontre dans Rome un adversaire puissant qui l'absorbe ; et en tout cas le progrès de l'hellénisme en Occident est fini dès le v* siècle av. J.-G. Au moment où l'hellénisme oriental reçoit une extension immense, l'hellénisme occidental est arrêté ou réduit. La xotvr, qui commençait à se créer en Sicile n'est plus dès lors qu'un parler régional, bientôt un simple parler local. Et il ne subsiste en Grèce qu'une grande y.owv^, cette v.zirr^ ionienne-attique orientale, qui, après la conquête macédonienne, a été parlée durant un siècle dans tout
ROLE DE LA xC'.VT^ IQI
l'empire achéménide dominé par des maîtres hellénisés et qui en a encore longtemps après occupé — au moins dans la bouche des classes dominantes — de grandes parties.
Une langue commune ainsi banalisée, qui 'n'appartient proprement à aucune région et qui est parlée par tant d'étrangers, perd nécessairement beaucoup de sa valeur littéraire. Au moment oii s'est constituée la -/.oiv/j, le grec ionien et attique était du reste épuisé par des siècles d'emploi littéraire ; car une langue donnée n'admet qu'un nombre limité d'effets littéraires, et, quand tous les tours de phrase, toutes les associations de mots qui sortent naturellement de l'usage de la langue ont été utilisés par la littérature et ont perdu avec leur nouveauté leur valeur expressive, les écrivains en sont réduits à toutes sortes d'artifices. Par le fait que la y.oiTq n'était qu'une continuation de l'attique et de l'ionien, elle était impropre à fournir l'instrument d'une littérature poétique nouvelle. Les écrivains l'ont senti. Ils s'efforcent alors — naturellement en vain — , pour donner à leurs œuvres l'accent qu'une langue comme la y.oivr, ne pouvait leur prêter, de recourir à de vieilles langues littéraires abandonnées : on écrit . des poèmes épiques ou didactiques dans la langue d'Homère et d'Hésiode, de petits poèmes familiers dans la langue d'Archiloque et d'Hipponax ; on recourt même à l'éolien d'Alcée et de Sappho. Tous ces essais, pleins d'artifice, manquent par là même de force et de vie. Les plus réussis, les idylles doriennes de Théocrite, ont une saveur parce que le parler de Syracuse qui était familier au poète lui donnait le sentiment juste de la langue d'Epicharme et de Sophron.
Peu propre à la poésie, la -aoiv-q était au contraire un outil excellent pour la science et la philosophie. Un long usage avait fixé le sens desr mots, assoupli la phrase, et philosophes et savants ont trouvé dans le grec du III* siècle av. J.-G. le moyen d'exprimer leurs idées delà manière la plus exacte et la plus nuancée. Les sciences ont fait alors de grands progrès. Soit par l'influence directe du grec des philosophes et des savants, soit indirectement par l'entremise du latin dont tout le vocabulaire philosophique et scientifique est emprunté ou imité du grec hellénistique, la v.ovrri à exercé sur toutes les langues européennes une action dont on ne se représente pas toujours assez l'importance. Un mot comme le latin conscie.ntia, qui est courant dans la prose littéraire à partir de la Rhétorique à Herennius, est le calque du mot hellénistique ^jvsîori^'.r, tout comme l'allemand gewissen ou le russe sovêst' sont des calques de conscientia. La valeur du latin humaniis, hiimanitas ne se comprend que si l'on sait que ces mots ont servi à rendre çfAàvfjpwrcr, çf.Xavôpw-KÎa. Le vocabulaire abstrait des langues modernes de l'Europe remonte ainsi à celui qu'ont employé, et pour xine large part créé, les savants de l'époque hellénistique. C'est aussi sous-