CHAPITRE m SOURCES DE LA CONNAISSANCE DE LA y.cwv
, II est aisé de déterminer les caractères de la langue des prosateurs à l'époque hellénistique et à l'époque impériale, pour autant que les manuscrits reproduisent l'état original des ouvrages, comme ils le font en effet pour tout l'essentiel ; c'est une simple affaire de dépouillement de textes. Mais cette étude n'aurait d'intérêt — un intérêt assez mince du reste — que pour l'histoire de la littérature.
Ce qui importerait au linguiste, ce serait de savoir quelle était dans l'usage parlé la langue courante. Mais, ainsi posé, le problème est insoluble ; car on n'écrit pas la langue parlée, et surtout pas dans une nation qui a une longue et forte tradition littéraire. Le problème ne se laisse même pas poser précisément. Car, à en juger par ce que l'on observe à l'époque moderne, il y a une infinité de façons différentes de parler une langue commune. Il est entendu que le parler français normal est celui de Paris; mais on parle à Paris de bien des manières. On ne trouverait pas aisément des sujets nés à Paris de parents parisiens et de familles parisiennes depuis longtemps, qui n'aient pas subi d'influences provinciales de leurs domestiques, ou de leurs professeurs ou de leurs amis. Quand Koschwitz a voulu fixer dans un livre les prononciations parisiennes, il s'est adressé à des hommes connus, littérateurs, comédiens, orateurs, savants ; or, sauf une, celle de G. Paris, qui du reste n'était pas né à Paris, toutes ces prononciations sont ou provinciales — et même pas provinciales de la région centrale qui est encore du type parisien en gros — ou artificielles, et en général les deux à la fois : pas une, à l'exception de celle de G. Paris, ne peut passer pour à peu près parisienne. Du reste le français de Paris diffère suivant les conditions sociales, suivant l'objet que se proposent les sujets en parlant, suivant l'entourage dans lequel ils se trouvent ; il varie de milieu social à milieu social, de situation à situation, d'individu à indi- A. Meillet. i3
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vidu. Sans sortir de la France centrale, le français varie de ville à ville. Dans le Midi, il prend des aspects imprévus, nettement incorrects ; mais, si choquante qu'elle soit pour un Français de la région parisienne, /on ne saurait dire que la langue parlée par la petite bourgeoisie à Marseille ou à Toulouse ne soit pas du français commun. Et encore y a-t-il pour la manière de parler français une norme définie dont chacun essaie de se rapprocher. Mais l'allemand, qui est fixé comme langue écrite, l'est peu dans sa forme parlée ; la prononciation n'y comporte pas de norme comme le français et varie de région à région, de ville à ville : l'aspect de l'allemand n'est pas le même à A'^ienne, à Zurich, à Munich, à Francfort, à Leipzig, à Berlin et à Cologne par exemple, et les différences de prononciation sont considérables. Le linguiste à qui l'on demande de décrire le français commun, l'anglais commun est donc embarrassé ; il n'existe aucune description de l'état actuel des grandes langues de l'Europe occidentale. S'il s'agit de grec commun, on rencontre la même difficulté; mais de plus, on a affaire à une langue morte, oiî l'objet même de l'observation a disparu.
Le problème consiste à déterminer quelles traces ont laissées dans les documents écrits conservés les tendances de la langue courante. Il sera toujours difficile et souvent impossible de déterminer si les faits observés dans les documents qui subsistent encore ont été généraux, ou s'ils ont été particuliers à certaines régions, à certaines époques, à certains milieux sociaux, à certains individus. Mais, si une description exacte et complète de la langue grecque commune courante à un moment donné ne saurait être fournie, si le projet même de fournir cette description est dénué de sens, on peut déterminer dans quelle direction évoluait la langue et sur quels points il tendait à se produire des changements, dont le grec actuel présente le terme. C'est là ce que l'on peut demander aux données antiques.
Les textes les plus précieux sont ceux qui n'ont aucun caractère littéraire : des lettres privées, des comptes, des rapports, et surtout quand ces documents proviennent de personnes peu lettrées^ que la médiocrité de leurs connaissances faisait échapper en quelque mesure à l'influence de la langue littéraire traditionnelle. La découverte de nombreuses pièces de ce genre sur des papyrus d'Egypte a permis de se rendre compte de ce qu'avait été le grec parlé à l'époque hellénistique et à l'époque impériale. Ce qui, pour le linguiste, est intéressant dans ces textes et ce qui leur donne leur prix, ce sont les fautes qu'ils présentent par rapport aux règles de la langue littéraire et traditionnelle. Les faits conformes aux règles peuvent provenir de l'autorité de ces règles elles-mêmes, puisque toute personne qui écrit est lettrée en quelque mesure, a lu et a passé par l'école et s'efforce, dans
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la mesure de ses connaissances, de reproduire les meilleurs modèles. Seules, les divergences d'avec la norme, les « fautes contre le bon usage », intéressent le linguiste dans ces monuments.
Par exemple, les documents d'origine privée des iii"-!!^ siècles av. J.-G. confondent souvent zi et i, prouvant ainsi que le passage de la diphtongue ei à la prononciation i était réalisé dès cette date ; on sait que i est la prononciation de ef. en grec moderne et que cette prononciation était déjà fixée à l'époque byzantine. Les textes écrits par des Grecs peu lettrés en Egypte aux m*-!!" siècles av. J.-C. montrent que dès lors on ne savait plus distinguer entre ei et i. Mais les textes officiels maintiennent la distinction exactement; ainsi les lois de finances de Ptolémée Philadelphe (25g-258 av. J.-G.) n'offrent que deux exemples de la confusion avaXwciv pour l'infinitif àvaXwasiv et azcrsiveTo) pour àTuoTivsTO) (encore ne doit-on pas oublier que. pour ce dernier, la confusion était rendue facile parce que l'aoriste classique était cckcxzkjx-zm) ; les fonctionnaires des bureaux officiels laissaient donc échapper quelques fautes qui avertissent que, si l'orthographe maintenait la distinction, la prononciation n'en gardait rien, même chez les gens qui savaient l'orthographe. — La confusion entre zi et i est aussi très grande dans les papyrus d'Herculanum aux environs du début de l'ère chrétienne.
Les faits que révèlent les textes ne sont qu'une partie de ceux qui ont eu lieu dans la réalité. L'orthographe, m ême des gens les moins lettrés, en dissimule certains d'une manière absolue : ainsi tp, G, y ont noté d'abord des consonnes occlusives aspirées/)/;^ th, kh, du type dep, t, k allemands, puis des spirantes / (bilabiale), ^ (th dur anglais), x (ch allemand) ; de même [3, o, y ont noté d'abord des occlusives sonores b, d, g pareilles à celles du français, et ensuite les spirantes sonores correspondantes : 5 (spirante bilabiale), â Qb doux anglais), g spirant (à peu près le g de l'allemand Tag); or, tout le monde a toujours écrit ç, 0, y et ^, y, S, et aucune faute ne vient avertir des changements de prononciation que dissimule la permanence de la graphie.
Les faits les plus embarrassants sont les fautes sporadiques, qui ne s'expliquent par aucune tendance générale de la langue, et qui ne traduisent aucun développement qui ait abouti. Par exemple on lit sur un papyrus du ii^ siècle av. J.-G. excuo[;.£v au lieu de àxcùoiAev, et ceci ne semble pas fortuit, car un autre papyrus, du i*"" siècle ap. J.-G., a excaai pour àxouaai ; et il y a d'autres cas où e est écrit au lieu de a. Il ne s'agit donc pas de simples lapsus accidentels, à ce qu'il semble. Les faits de ce genre sont innombrables, et il est le plus souvent impossible d'en déterminer au juste la portée.
D'autre part, les papyrus trouvés en Egypte proviennent d'un pays où le grec était la langue de l'administration et celle qu'employaient les gens
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cultivés, mais où il était une langue étrangère et oii par suite les gens peu lettrés le parlaient d'une manière barbare. Beaucoup de fautes s'expliquent par là. Il en est, comme les confusions de S et de t, dont le caractère égyptien se reconnaît du premier coup : aTrcoicaTwi = àTrcTeiaaxw, S£7.T(i)v :=: Tsy.Twv, oetcùxa^ = oeoo^y.aç, ^ociiÇevi = paoïTeiv sont du grec d'Egyptiens. Mais toutes les fautes de ce genre ne se dénoncent pas aussi clairement, et pour les faits sporadiques, on est toujours tenté de se demander s'il ne s'agit pas de fautes d'étrangers. Même pour les faits généraux, les Egyptiens qui parlaient grec ont pu exagérer les tendances à l'innovation. Toute donnée des papyrus égyptiens qui n'est pas confirmée par d'autres témoignages et qui fournit des faits non conformes au développement général de la langue est suspecte.
Outre les papyrus égyptiens, on a ceux d'Herculanum, qui ne peuvent être postérieurs à 79 ap. J.-C, et dont une partie au moins est même antérieure au début de l'ère chrétienne. Ces papyrus portent pour la plupart des textes littéraires, et l'on ne saurait par suite en attendre tous les vulgarismes qui rendent si précieux pour le linguiste certains des papyrus égyptiens. Mais les confirmations qu'apportent les papyrus d'Herculanum sont par là même de grande valeur, d'autant plus qu'elles permettent de faire, dans les particularités des papyrus égyptiens, la part des actions régionales ou locales.
D'autre part, les inscriptions grecques sont aussi nombreuses durant les périodes hellénistique et impériale qu'elles sont rares à l'époque archaïque. Elles sont en partie d'origine officielle ; elles ont presque toujours été gravées par des gens du métier, ayant une technique et sachant en gros reproduire la langue traditionnelle ; d'ailleurs l'épigraphie est faite en grande partie de formules fixées. On n'a donc pas de chances d'y retrouver souvent la langue courante. Mais les rédacteurs des inscriptions et les graveurs n'étaient heureusement pas infaillibles ; ils ont commis des « fautes » qui fournissent le moyen de compléter et surtout de confirmer pour toute l'étendue du domaine hellénique les données plus variées, plus abondantes, mais limitées à deux pays et souvent impossibles à apprécier, apportées parles papyrus.
En fait, sur tous les points essentiels, les « fautes » des inscriptions confirment ce qu'enseignent les « fautes » des papyrus. Si par exemple à Athènes où la tradition littéraire était forte, la confusion entre ei et i ne se manifeste clairement qu'à partir de 100 av. J.-C. environ, si la chancellerie royale de Pergame a toujours tenu à distinguer entre zi et i, on lit HpaxXtBcu sur une inscription privée de Pergame dès le 11® siècle av. J.-C, et auv£7:ei[a-/]a)!7iv sur une inscription de la ville en i5o av. J.-C, et les inscriptions de Pergame à l'époque impériale confondent fréquemment cl et r, ; à Magnésie, on a de même i6'.cr[j,£v[a] et -^[jlsiv au cours du