I. — Le rythme
Le grec ancien avait conservé le rythme quantitatif qui est l'une des particularités les plus singulières de l'ancien indo-européen commun. Tout le rythme de la langue repose sur des alternances de syllabes longues et de syllabes brèves : faire un vers consiste à répartir d'une manière définie des ' syllabes longues et brèves. Le ton, qui comportait simplement une élévation de la voix et qui n'était accompagné d'aucun renforcement ni surtout
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d'aucun allongement de la syllabe, ne jouait ni dans le rythme de la langue, ni par suite dans la versification, aucun rôle. La différence entre les syllabes aiguës et les syllabes graves avait une importance pour le musicien qui composait une mélodie destinée à être chantée, et le compositeur des hymnes conservés à Delphes en a tenu compte. Mais cette différence n'intervenait pas dans la rythmique. Cet état est l'inverse de celui que présentent des langues modernes, comme le français, l'allemand ou l'anglais, où, en composant une pièce de chant. Je musicien doit tenir compte de l'accent d'intensité pour le faire concorder avec les temps forts du rythme musical, mais, non de la hauteur propre de chaque voyelle du mot. Le grec est, de toutes les langues indo-européennes, celle qui donne l'idée la plus complète du rythme quantitatif de l'indo-européen commun. Caries voyelles finales des mots, dont certaines ont en sanskrit védique une quantité flottante, y apparaissent avec des quantités fixes, et il n'y avait dans le grec le plus ancien aucune syllabe indifférente au point de vue de la quantité. L'attique de l'époque classique conserve encore ce rythme quantitatif. Un seul changement de détail intervient : les groupes du type occlusive plus liquide, comme -ir-, qui faisaient position en indo-européen et qui font encore position chez Homère, ont cessé de faire position, et -y.-ç,6zi qui valait d'abord w, a abouti à la valeur ww ; cette innovation résultait de la nature de ces groupes ; pareil changement a eu lieu en effet en latin, on patris vaut normalement ^^ chez Plante et Térence, et môme en sanskrit, dans des ouvrages bouddhiques représentant une tradition plus récente que la tradition védique. Il résulte de là, chez les poètes grecs postérieurs à l'époque homérique, un flottement entre la valeur traditionnelle w de Traipcç et la valeur ^^ conforme à l'usage de la langue depuis le vi* siècle. Mais ce détail ne change rien au principe du rythme qui demeure quantitatif.
A cet état du grec ancien s'oppose celui du grec moderne ; le grec moderne n'a pas de voyelles longues ou brèves par elles-mêmes. Sont longues les voyelles intérieures frappées de l'accent ; sont brèves les voyelles intérieures inaccentuées. Les voyelles toniques sont aujourd'hui encore prononcées avec une élévation de la voix. L'accent de hauteur n'a donc pas disparu, et il n'y a pas d'intensité fortement marquée, ni d'effets marqués de l'intensité ; car les altérations et les chutes de voyelles qu'on observe dans les parlers modernes, surtout dans la région septentrionale, s'expliquent par des différences de quantité plus que par des différences d'intensité. Mais l'ancien rythme quantitatif a disparu, remplacé par un rythme accentuel. Par ce fait, si un Grec ancien pouvait entendre le grec d'aujourd'hui, même en faisant abstraction de toutes les autres altérations, il ne reconnaîtrait plus l'aspect général de sa langue.
Ce changement ne se traduit par rien dans la graphie, et la métrique,
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toujours en retard sur le développement de la langue, n'en porte trace sans doute que longtemps après que le fait était accompli. Il faut attendre l'époque byzantine pour trouver des poésies chrétiennes fondées sur l'accent, non sur la quantité, et une prose métrique reposant sur des observances d'accent. Oppien, vers 210 ap. J.-C, ne tient pas plus de compte de l'accent qu'Homère, son modèle. Mais le Syrien Babrios, contemporain d'Oppien, tout en faisant des vers quantitatifs, atteste le rôle nouveau de l'accent dans la langue par le fait qu'il met systématiquement une tonique au dernier temps fort, c'est-à-dire sur la pénultième syllabe, de ses vers iambiques :
Xstov oà TOJTov %pol)y.0LkeX~o ôapaT^aaç-
C'est le premier témoignage qu'on ait en poésie du changement qui s'était produit dans la langue.
Mais la ruine du rythme quantitatif est antérieure au iii'^ siècle ap. J.-G. Le parler populaire d'Athènes en offre des traces dès le v'^ siècle av. J.-G. Les defîxiones attiques confondent déjà t et -q : on y lit ;j.c (pour [;.v^), {jLcTcpa, Abvfxicç et -:r)-/vr^v, Hy.arr/V, tpuoYîpoç. Des inscriptions attiques du m" siècle av. J.-C. confondent 0 et w, et la confusion commence plus tôt encore dans les defîxiones 011 on lit iloxpaTy;;, TrpoTov, <î>p£7j£sa)v/;ç, etc. Dans une grande ville comme Athènes où la population était mêlée et où il y avait beaucoup d'étrangers, le sentiment de la quantité est donc troublé dès une date très ancienne.
Il n'est pas aisé de trouver des exemples probants, parce que la graphie ne distingue pas entre t et u brefs et longs et que, pour la plupart des autres voyelles, il y avait de fortes différences de timbre entre les longues et les brèves. On ne peut guère utiliser que des confusions de £ et de r„ avant le moment où v^ s'est fermé de manière à aboutir à i, et surtout de 0 et de oj.
Les papyrus égyptiens offrent des graphies de s au lieu de r, et r, au lieu de £ dès le iii*^ siècle av. J.-C. On a par exemple zi or, [rq valant e; cï [ir, vers 25o av. J.-C, ej^r^Ssiav en 161 av. J.-C, et, par suite, de faux emplois de l'augment temporel, comme [lzx-q/^^xi à l'infinitif, ou de fausses formes comme tc Xr^p-rj; au neutre (160 av. J.-C). Inversement, on a Asy,-^- "zpio: en 260 av. J.-C., tyjv TsxapTôv en 286 av. J.-C, etc., et, par suite, de fausses formes comme zjpcctîsç au masculin, vers i65 av. J.-C. Sur les inscriptions, de pareilles fautes d'orthographe sont naturellement rares. On signale cependant à Magnésie, vers 190 av. J.-C, un exemple isolé de -v](7oiJ//;va au lieu de -r(7:;j.eva. A Athènes il n'y a pas sur les inscriptions d'exemples connus avant l'époque impériale. — D'ailleurs s ne s'est pas confondu réellement avec r, ; car -q a passé progressivement à /, tandis que e gardait son caractère de e.
LE DIGAMMA 2o5
En ce qui concerne o et w, les faits sont plus clairs, parce que les timbres différaient peu et que, aujourd'hui, les anciens o et les anciens w sont indiscernables dans la. prononciation du grec. Sur les papyrus égyptiens, les confusions de o et de w apparaissent au m'' siècle av. J.-C, et sont fréquentes au ii\ On trouve alors sBov.a, o[vrjo, avaysy-^iç, et inversement twv \z-]'cv, TipoTov, etc. Les textes littéraires d'Herculanum offrent peu d'exemples pareils. A Magnésie, une inscription du ii^ siècle av. J.-G. a déjà Ap-]£;At,oopo['j et une inscription du i'"' siècle ap. J.-C, çiXcow^wç. A Athènes, il y a des traces de la confusion sur des inscriptions dès le n* siècle av. J.-C, et les erreurs sont fréquentes à l'époque impériale.
La présence ou l'absence du ton n'intervient en rien dans ces confusions. Si les exemples de confusion sont plus nombreux en syllabe atone qu'en syllabe tonique, cela tient simplement à ce que le nombre des syllabes atones est plus grand que celui des toniques.
Le sentiment des alternances quantitatives tend donc à se perdre en grec dès avant le iii^ siècle av. J.-C La langue polie a sans doute résisté longtemps. Mais, à Lepoc[ue byzantine, la confusion était réalisée. Alors les voyelles toniques ont tendu à devenir longues à l'intérieur des mots, tandis que les atones tendaient à être brèves, et c'est l'état que présente le grec moderne.
Le rythme de la langue s'est donc radicalement transformé. De cette transformation, la graphie ne laisse pour ainsi dire rien soupçonner; les sujets parlants n'ont presque pas dû s'en rendre compte, et la versification n'en a tiré la conséquence que longtemps après son accomplissement. Ce n'est pas une particularité du grec : les anciennes oppositions de brèves et de longues et le rythme quantitatif ont disparu plus ou moins tôt dans toutes les langues indo-européennes ; seul aujourd'hui le groupe letto-lituanien, et en particulier le lituanien, en donne une idée quelque peu exacte ; mais l'aspect ancien des choses y est déformé par l'abrègement des fins de mots et par l'intervention de l'accent. Ce qui est remarquable en grec, c'est que le changement s'y produit durant une période historique, où l'on en peut sinon suivre, du moins deviner, le progrès.
IL Le DIGAMMA ET l' ASPIRATION INITIALE.
L'innovation de la prononciation grecque qui a le plus défiguré les mots indo-européens a été celle qui a porté sur les consonnes y, w et s. Aucune ne caractérise le grec plus fortement, ni d'une manière plus particulière.
La consonne y a été entièrement éliminée dès une époque préhistorique, et pas un seul y indo-européen n'est maintenu en grec sous sa forme an-
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cienne de y, on Ta vu ci-dessus. A l'initiale du mot, on a ^Tuap, avec /; initiale, en regard du latin ie,cur, et C^^y^''? ^^^^ ^ initial, en regard du latin iuguni, le i latin notant dans les deux cas y consonne.
La consonne w a été plus stable. Elle s'est maintenue dans la plupart des dialectes, et l'un des signes de l'alphabet sémitique, celui du wau, a été affecté à la noter ; c'est le F. Mais en ionien et en attique, le F s'est amui avant l'époque historique — et postérieurement à la séparation de l'ionien et de l'attique — : ce qui est dans les autres parlers fip^fct, correspondant à l'allemand werk, est epYov en ionien et en attique. Entre voyelles, le F s'est aussi amui dans les parlers autres que l'ionien-attique dès une époque très ancienne ; le F intervocalique est régulièrement noté par l'alphabet cypriote, dont la fixation est ancienne ; mais les exemples de F entre voyelles écrits dans des inscriptions en alphabet grec sont rares, et l'on n'en trouve que très peu après le iv* siècle av. J.-C. Même à l'initiale, où il s'est le mieux conservé, le F tend à s'amuir en beaucoup de parlers. Il ne figure déjà plus dans les inscriptions des îles doriennes voisines du domaine ionien. Il n'existait plus à Lesbos au iv*^ siècle. Ce qui explique sans doute cet amuissement du F, c'est que le zu ancien avait probablement perdu en grec sa sonorité ; or, un zu sans vibrations glottales est quelque chose de très faible, qui s'articule peu et s'entend mal. Là oii, sur le domaine dorien, le F est resté — ou redevenu — sonore, il a persisté^ et par exemple à Sparte, il ne semble pas que le F initial se soit jamais amui : l'auteur qui a recueilli, à une date sûrement assez tardive, le lexique laconien dont Hesychius a sauvé de nombreux débris, a régulièrement noté par 3, valant v, le F initial laconien ; ainsi le mot FbFbiq du grec ancien, ion.-att. îWç, y est noté [3to)p, avec le rhotacisme du -q final et le passage à h (ensuite amuie) du a intervocalique. Dans un parler moderne de la Laconie, qui renferme, par une exception unique, quelques restes du dialecte ancien, en tsaconien, l'ancien /apvt'ov est représenté par vanne, vanjûlli « agneau » avec un v sonore à l'initiale. — La généralisation de la y.otv»] a eu pour effet de faire disparaître le F là où on le prononçait encore au tu* siècle av. J.-C, c'est-à-dire dans une partie du domaine occidental et en Béotie.
L'5 initiale de l'indo-européen devant voyelle a passé à h, et Vs intérieure entre voyelles a disparu après avoir passé par h. Le grec répond par ho au nominatif sanskrit sa, gotique sa du démonstratif *to-. Mais, comme il arrive souvent, h a tendu à s'amuir, même à l'initiale. L'attique et la plupart des parlers continentaux ont bien conservé h à l'initiale des mots ; au contraire l'ionien d'Asie et aussi le lesbien ont perdu de bonne heure Vh initiale et ont prononcé 0 ce que les Athéniens prononçaient ho. ' Cette disparition de l'aspiration initiale en ionien se traduit dans l'alphabet ionien par l'affectation de la lettre H qui notait l'aspirée et qui a con-