‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 83 sur 102 · III. — Le nombre duel · texte numérisé non relu

III. — Le nombre duel

Outre le singulier et le pluriel, l'indo-européen avait des formes propres pour le nombre duel à chaque cas de la flexion nominale et à chaque personne de la flexion verbale. Le duel n'était pas employé suivant le caprice des sujets parlants ; il était de rigueur toutes les fois qu'il était question de deux personnes ou de deux objets, soit que ces personnes ou ces objets aient constitué des paires, soit qu'ils aient été réunis fortuitement. Les textes védiques et avestiques conservent cet état de choses en indo-iranien, et le vieux slave le présente aussi dans son intégrité. Mais, au fur et à mesure du progrès de la civilisation, une manière plus abstraite d'envisager la catégorie du nombre a prévalu, et partout on a tendu à opposer seulement l'unité à la pluralité ; le duel s'est donc éliminé. Une langue ancienne comme le latin n'en a plus trace dès les premiers textes.

En grec, dans la plupart des régions coloniales, dont la civilisation était relativement avancée, l'élimination du duel est un fait accompli dès le début de la tradition. L'ionien du vi* siècle ignore le duel : il n'y a pas non plus de duel dans le lesbien de Sappho ou d'Alcée. Aussi l'emploi du duel est-il chez Homère un pur archaïsme, et la manière inconstante et incohérente dont ce nombre y est employé suivant la commodité du poète suflit à montrer que les auteurs n'en avaient plus le sentiment dans leur parler ordinaire. En revanche, le duel se maintient bien dans la Grèce continentale, demeurée longtemps en arrière; on le rencontre jusqu'à la fin du v" siècle en laconien, en béotien et surtout en attique. Sans doute la

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désinence verbale de i"^" personne du duel a disparu partout de bonne heure, et l'on n'en rencontre plus qu'une trace incertaine en argien. Mais les formes subsistantes se maintiennent, et la rigueur de l'emploi est presque pareille à ce que l'on observe en ancien indo-iranien et en vieux slave. Les inscriptions attiques ont le duel régulièrement et sans exception jusqu'en /iog av. J.-G. Aristophane, qui produit de ^27 à 338, emploie le duel d'une manière régulière et bien définie ; le duel est fréquent et encore assez régulièrement employé chez Platon. Si les poètes tragiques l'emploient d'une manière capricieuse et si Thucydide l'évite, cela vient de l'influence ionienne qui domine ces auteurs. Puis le duel s'élimine ; les orateurs l'avaient toujours employé avec réserve, comme une forme trop peu conforme à l'usage de la prose littéraire ; Démosthène ne connaît plus que le génitif-datif en -civ à côté de ouoïv. Dans les inscriptions attiques, le duel est irrégvdier depuis /jog av. J.-C, et la dernière forme employée, celle en -oiv, disparaît à partir de 329 av. J.-G. environ. Ménandre se distingue d'Aristophane entre autres choses par ceci qu'il ignore le duel ; il écrit Su' cô6Xoi>ç (Epitr. \[\) et §uoïv yowiV.wv (Héros 16); seul le juron vyj Tw ôew, qui se lit deux fois dans les fragments conservés sur papyrus, est un reste du duel chez Ménandre, et ceci répond à l'usage de la langue, car une inscription attique du 11" siècle av. J.-C. présente encore le duel Twt 6£(i)t (ainsi écrit). Le duel disparaît si bien que le datif âuoTv, devenu BueTv, est remplacé au i" siècle av. J.-C. par une flexion attique ouai, tout comme on avait eu en ionien, dès l'époque d'Hérodote, SuoTai et en lesbien Sùeau

Au moment où se répand la xoivy), le duel avait donc disparu de l'attique comme il avait disparu anciennement de l'ionien, et il ne subsistait sans doute plus nulle part en Grèce sauf peut-être chez quelques ruraux attardés qui n'ont pas laissé trace de leur parler. L'emploi du duel par les atticistes n'a été quel'amusette sans portée de lettrés archaïsants.

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