‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 84 sur 102 · IV. — L'optatif · texte numérisé non relu

IV. — L'optatif

L'existence de deux modes distincts, de sens assez voisins et tous deux opposés au mode qui indique le fait positif, l'indicatif, ne se rencontre que dans la période ancienne des deux langues indo-européennes attestées parles textes de la date la plus haute, à savoir l'indo-iranien et le grec. En indo-iranien, le subjonctif et l'optatif ne sont distingués que par les plus anciens textes : les textes védiques ont à la fois le subjonctif et l'optatif, mais le sanskrit classique et les prâkrits ne connaissent plus que l'optatif; en iranien, l'Avesta et les inscriptions achéménides connaissent le subjonctif et l'optatif, mais le pehlvi de l'époque sassanide n'a plus que A. Meillet. i4

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le subjonctif. Les langues indo-européennes connues plus tardivement ne présentent qu'une seule catégorie modale opposé à l'indicatif ; on l'appelle d^ordinaire subjonctif, qu'elle repose sur l'optatif indo-européen ou sur le subjonctif indo-européen ou qu'elle soit d'origine inconnue. En latin, où il subsiste des traces à la fois du subjonctif et de l'optatif, les restes de subjonctifs, tels que erit ou leget, n'ont plus le caractère de formes modales; ce sont des formes temporelles, servant à exprimer le futur ; seuls des restes de l'optatif, comme sit, uelit, sont entrés dans la catégorie du « subjonctif » latin. La distinction du subjonctif et de l'optatif s'est donc éliminée, d'une manière indépendante, dans chacune des langues indoeuropéennes.

Pour autant qu'on les connaisse, tous les dialectes grecs ont eu à date historique la distinction du subjonctif et de l'optatif. Sans doute, par la nature de son emploi, l'optatif se prête peu à figurer dans les textes épigraphiques ; mais on le rencontre là où on l'attend, et tous les anciens textes littéraires l'emploient couramment. En grec modsrne, il ne subsiste que le subjonctif, et la disparition de l'optatif est un fait relativement ancien. En effet, dans le Nouveau Testament où les occasions de l'employer ne manquaient pas, l'optatif est une rareté ; et c'est chez Luc, l'auteur qui a le plus le caractère littéraire, qu'on en trouve le plus d'exemples. L'optatif avec av a disparu ; on ne dit plus ^ouXcqrrjV av, mais £6ouXi[i,Y)v ; et, si on lit dans les Actes, xxvi, 29 : eù^xi\irt^ av tw ©ew, xal àv oXîyw xal èv [xs^âXw, où [xovûv aà, xkXx y.ai iràvcaç xchq àxoûoVTaç [aou ai^iJ.epov yeveaôai ToioÙTO'jç oxoïoç /.«yw e\\ii, xapexToç xwv âeaiJLÎov toutwv, c'est dans une déclaration solennelle de Paul prononcée devant le roi Agrippa. Ce n'est aussi que chez Luc que l'on trouve encore — et rarement — l'optatif dans une proposition indirecte au passé : Actes xvii, 27 ÇyjtsTv xov ©eov, el açxi Y£ «^^YjXacprjîeiav aù-ov y.al £'jpoi£v. Le seul cas où l'optatif semble avoir été encore courant à l'époque des auteurs du Nouveau Testament est celui où il sert à l'expression d'un vœu : on en compte 38 exemples dans le Nouveau Testament ; mais, ce qui montre que l'optatif tendait à ne plus s'employer que dans des formules et que l'emploi libre s'atrophiait, c'est que dans quinze de ces trente-huit exemples, il s'agit de [rJ) ^i^Qiio, formule familière à Paul, qui l'emploie i4 fois ; il n'y a en tout qu'une première personne, cvai'[r^v, Philémon, 20 ; tous les autres exemples sont de 3* personne, et la plupart de 3" personne de F'aoriste. Des 67 exemples d'optatif que l'on a relevés dans le Nouveau Testament, 22 seulement sont des présents, dont 20 chez Luc et 2 dans I Pierre; chez la plupart des auteurs, notamment chez Paul, il n'y a que des optatifs aoristes. En somme, l'optatif est en voie de disparition rapide au i"'' siècle ap. J.-G. On en trouve encore quelques exemples dans des papyrus du 11'' ou du m* siècle ap. J.-C. pour l'expression de vœux, dans des sortes de formules reli-

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gieuses, comme ^ai'potç, ou comme èvff^eOeiYjv xw opxw ; mais ce ne sont sans doute que des survivances, et l'on ne peut pas conclure de là à un emploi libre et courant de l'optatif dans le parler courant. L'optatif est sorti progressivement de l'usage entre le iv* siècle av. J.-C, et le i" et le n* siècle ap. J.-C.

Sur la façon dont l'optatif a disparu il a été fait des études détaillées. Les textes demi-vulgaires et les textes littéraires se comportent de manières différentes ; mais, à bien les interpréter, les témoignages fournis concordent.

L'optatif est régulièrement employé par Ménandre ; mais déjà dans les phrases subordonnées dépendant de prétérits, il n'est plus solide. On lit en effet Epitrep. 446 :

TcpoaeTCoiYjaàfji.Yjv, où^ l'v' àStx'^ao) TY)v Tsxouaav, àXX' l'va y,aTà g^oXyjv £!jpoi[ji.f.,vuv â' £upY)7.a.

Dans Perikeir. 44 :

êyo) yàp -^yov où çuast, Toiouxov ovta xgOxov, àpyfq^t â'tva Xaêv] [ATjVuaewç xà Xotxà,xo!jç 6' aûxwv xoxé

eupoiev.

Chez les auteurs postérieurs non atticisants, l'emploi de l'optatif se restreint beaucoup. On a compté les optatifs dans cent pages d'auteurs attiques et d'auteurs écrivant en xoirq littéraire. Voici les chiffres :

Xénophon 33o

Platon 25o

Strabon 76

Philon 66

Polybe 87

Diodore de Sicile i3

Chez Polybe, l'usage de l'optatif est conforme aux règles attiques, plus restreint seulement. Ainsi l'optatif avec av sert, comme en attique, à exprimer la possibilité ; mais on ne rencontre guère cet emploi qu'avec •certains verbes, comme £Î;j.r,, ^o6\o[j.y.'. ■ L'usage attique d'employer l'optatif pour atténuer l'afTirmation n'est pas représenté. Enfin Polybe évite d'avoir à employer dans les subordonnées dépendant de prétérits l'optatif équivalant au subjonctif, à peu près comme un Français cultivé d'aujoiird'hui s'arrange de manière à n'avoir pas à prononcer un imparfait du subjonctif ; tandis que chez les anciens historiens comme Hérodote ou Thucydide, on trouve environ un optatif contre deux subjonctifs dans les

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subordonnées, Polybe n'a plus qu'un optatif de cette sorte contre douze subjonctifs. D'autre part, les formes relativement rares de l'optatif, celles du futur et du parfait, n'existent pour ainsi dire plus.

Cette diminution de l'emploi de l'optatif chez un auteur du u* siècle av. J.-C, dont la langue est pure et littéraire, traduit une diminution plus forte de l'emploi dans l'usage familier. L'optatif est rare dans les papyrus non littéraires de l'époque ptolémaïque. Quant à l'Ancien Testament, si l'on fait abstraction de textes tardifs à prétentions littéraires et atticisantes comme le IV* livre des Macchabées, l'emploi de l'optatif, pour être moins sporadique qu'il ne l'est dans le Nouveau Testament, n'en apparaît pas moins très diminué. L'optatif a presque disparu des phrases subordonnées, et la seule valeur de l'optatif qui semble être librement et couramment admise est celle du souhait. Même dans ce dernier cas, les manuscrits présentent un flottement ; mais il est permis d'attribuer aux copistes les incorrections nettes ; par exemple le Vaticanus a Jug. IV, i5 è^O.ÔY) zDp... y.al v.a-açxyY] ; la variante "/.aTasâvc. de l'Alexandrinus montre que le subjonctif peut avoir été introduit ici par un copiste qui ne connaissait plus l'optatif.

Le témoignage de Polybe et celui de l'Ancien Testament s'accordent à prouver que l'optatif a disparu d'abord dans les phrases subordonnées et dans les phrases principales où il exprimait la possibilité. L'optatif de souhait s'est maintenu plus longtemps, on l'a vu par le Nouveau Testament.

Un siècle et demi après Polybe, la ruine de l'optatif, qui a fait de grands progrès, se traduit de manières diverses chez les auteurs littéraires non atticisants.

Diodore de Sicile n'emploie presque plus l'optatif, se conformant, ~ comme les auteurs du Nouveau Testament, à l'usage de la langue parlée par ses contemporains,

Philon d'Alexandrie réagit au contraire contre l'usage de son temps et s'efforce d'introduire des optatifs. On retrouve donc chez lui à peu près tous les emplois attiques, mais en nombre moindre et d'une manière artificielle. L'optatif indique une affirmation atténuée; mais le futur lui fait concurrence : l'cwç xivèç Û7:z-:czr,ij o-j<j'.. L'optatif indiquant la possibilité se rencontre, et parfois de manière impropre ; mais l'auteur ne sent pas que ce soit expressif, et il lui arrive d'écrire : ô AÔyoç oùoàv av twv y.axà Taç aiffÔY^aetç Tuâôct, cùo' eii.izxAvt pv;^ai çwvy)v oûvatx' av câ'GQT,Qiq. Il y a des optatifs au sens du subjonctif dans des phrases subordonnées ; mais on les rencontre après des présents comme après des prétérits. En somme, Philon fait effort pour reproduire l'usage attique, mais avec des gaucheries qui trahissent l'imitateur.

Les atticistes proprement dits ont réagi plus encore contre l'abandon

L OPTATIF

de l'optatif; mais l'usage qu'ils font de ce mode ne répondait plus à rien dans leur langue parlée. Le seul intérêt que puisse offrir pour le linguiste l'usage de l'optatif chez Lucien se trouve dans les incohérences et les erreurs qui résultent de tout usage artificiel.

On aimerait à savoir si l'élimination de l'optatif a eu lieu plus ou moins tôt dans les dialectes autres que l'attique ; mais les faits dont on dispose ne suffisent pas à trancher la question. Dans une tabella devotionis de Gnide, non datée, mais qui est du lu" au i*"" siècle av. J.-C, on lit %ai [xy) TU/'/) Aa[/.aTpoç xai Koupaç,et, trois lignes plus bas, ^;:q vjy^oi Aa;j.aTpoç y.ai Kcpxç. Dans les actes d'affranchissement de Delphes, qui s'échelonnent de 200 av. J.-G. à i3o ap. J.-C, il y a équivalence entre st Be xiç xaxa- SouA'.Çotxo et ei Se tiç xa '/.xtolBz'SKi^TjXX'., entre ei 3e xiç tQXTzxzizo et ei âe Tiç xa eça^T-r^-ai. Optatif et subjonctif s'équivalent, et l'un des deux devait disparaître ; il semble que dans le Nord-Ouest de la Grèce, l'optatif ait eu, notamment dans les phrases conditionnelles, une vitalité particulière, et c'est peut-être dans la région de l'ionien-attique que l'optatif a perdu du terrain le plus tôt.

Les causes qui ont déterminé en grec la ruine de l'optatif remontent haut. L'histoire de toutes les langues indo-européennes montre que le subjonctif et l'optatif n'ont pu se maintenir à la fois. En grec, il se manifeste dès le début que c'est l'optatif qui devait disparaître. Les usages de l'optatif se sont restreints en effet dès avant l'époque historique.

En indo-iranien, l'irrealis est exprimé par l'optatif ; le gotique l'exprime de même par son subjonctif prétérit, qui est un ancien optatif. Le latin recourt à son «imparfait du subjonctif». Le grec tend au contraire à exprimer l'irrealis par un indicatif prétérit, ce qui se comprend aisément — des faits analogues ont eu lieu ailleurs, par exemple en arménien — , mais ce qui diminuait beaucoup l'usage de l'optatif, et l'un de ses emplois les plus importants et les plus caractéristiques. Les traces de l'optatif dans les phrases conditionnelles, au sens de l'irrealis, sont rares ; surtout en ionien-attique, l'usage du prétérit avec â'v en pareil cas est rigoureusement fixé. — Du reste, la distinction entre les types des phrases conditionnelles attiques, avec indicatif présent, avec optatif, avec subjonctif (accompagné de àv ou de -/.s, -/.a), avec prétérit de l'indicatif, était trop subtile et délicate pour subsister à la longue, surtout en un temps 011 les dialectes en se fondant dans une langue commune perdaient leurs finesses propres et où le grec était employé par toutes sortes d'étrangers.

L'optatif était souvent employé en indo-iranien pour les prescriptions. Cet usage n'a pas été inconnu au grec, et l'éléen en fournit des exemples. On lit sur une table de bronze éléenne du vi* siècle av. J.-G. : Çexa [xvatç xa a-s-ivGi /"exajToç, à côté de l'impératif axcxivexo (c'est-à-dire à-xoTtvéxo)) ; au iv" siècle, cet emploi ne se retrouve déjà plus en éléen, et, sur

2l4 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA XOIV"^

une table du iv* siècle av. J.-C, on lit : azoTiveTw BniXactov. En ionienatlique, cet emploi prescriptif de Poptatif ne se rencontre pas.

L'optatif indo-européen suffisait par lui-même à indiquer la possibilité ; bien des faits montrent que le grec a conservé cette valeur jusqu'à l'époque historique. Mais l'affaiblissement de valeur de l'optatif se marque par le fait que l'on éprouve le besoin de renforcer par une particule l'optatif indiquant possibilité : av en ionien-attique, x£(v), y.a dans les autres dialectes.

L'emploi de l'optatif comme substitut du subjonctif dans les phrases subordonnées dépendant d'un prétérit est une création du grec, assez malaisée à expliquer. Elle se rencontre déjà chez Homère, comme on le voit si l'on compare par exemple ces deux vers :

N 22g otpuveiç Bà xat àO^Xov, o6t [xsG'.ivxa ÇFy^-qixi

M 268 V£(/.£ov bv Ttva 7caY5(u [''<^y,f]Ç [xeOiévxa (/")(3otev.

Ceci a augmenté un peu le nombre des optatifs, mais aux dépens de l'unité d'emploi.

Or, l'optatif souffrait déjà de l'inconvénient d'avoir deux valeurs qui n'avaient plus de rapport l'une avec l'autre : expression de la possibilité et expression du souhait. Ces deux valeurs étaient si distinctes que l'une a pu disparaître tandis que l'autre se maintenait encore en quelque mesure.

Autant qu'on en puisse juger par les inscriptions, l'emploi du subjonctif et de l'optatif n'était pas le même clans les divers dialectes. Or, s'il est aisé d'imiter certaines manières de prononcer les mots (par exemple de mettre un -/j là oii le dialecte a â) et d'emprunter des mots étrangers, l'adulte a toujours grand'peine à se défaire de la manière de faire des phrases qu'il a apprise dès l'enfance ; en reproduisant le parler ionien-attique, les divers Grecs ont dû se tromper souvent dans l'emploi des modes, et ceci n'a pu que contribuer à ruiner l'usage simultané du subjonctif et de l'optatif. Les étrangers qui parlaient la xoivi] ont dû aussi avoir peine à employer ces modes avec leur valeur exacte.

Dans les poèmes homériques, il semble que optatif et subjonctif soient à peu près également employés. Chez les auteurs attiques, le subjonctif est sensiblement plus fréquent que l'optatif. La possibilité s'exprime mieux, et plus fortement, par des mots tels que «je peux, peut-être » que par une forme grammaticale propre ; or, c'est l'optatif de possibilité que le grec avait le plus développé, et l'optatif de souhait n'avait qu'un rôle limité. Le principe de la ruine de l'optatif se trouve donc en grec dès avant l'époque historique.

Ce qui fait que le subjonctif s'est mieux conservé que l'optatif, c'est qu'il avait sa place naturelle dans certains types de phrases subordonnées;

ÉLIMINATION d' ANOMALIES 2x5

il n'avait dans les phrases principales qu'un petit rôle. Au contraire, l'optatif s'était beaucoup développé dans les phrases principales oii il exprimait des nuances délicates, mais où il n'était pas une forme essentielle dans le plan général de la langue.

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