V. — La désinence verbale -uav
Le grec a hérité d'un simple -v final (représentant un *-nf plus ancien) pour caractériser la 3" personne du pluriel des temps secondaires ; cette désinence avait le triple inconvénient d'être un peu trop faible et brève pour marquer nettement une forme grammaticale, d'être identique à *la caractéristique de i''" personne du singulier et de fournir des formes qui avaient une syllabe de moins que les formes de i""* et 2" personnes du pluriel : è'XsiTCov signifiait à la fois « je laissais » et « ils laissaient » et cadrait mal, au sens de « ils laissaient », avec les formes plus longues èX£i7rc;j,îv, èXelneze. De très bonne heure, avant les premiers textes, une désinence dont les origines ne sont pas entièrement claires, s'est répandue dans le type en -[xi dans le groupe ionien-attique, tandis que les formes du type de £X£i7uov, plus fréquentes et par suite mieux fixées dans la mémoire, ont gardé longtemps le type ancien ; au lieu de £9£V, qui se trouve par exemple en arcadien, de £cpav£v fréquent chez Homère, on a eu en ionien-attique dès le début de la tradition — déjà chez Homère — è'9£jav, £-iQ£7av, èfavv^aav, è^a^av, è'âoffav, io'.ooix'^, etc. La langue en est restée là longtemps.
Une première extension a eu lieu à l'impératif; le vieil attique avait des pluriels tels que ovtwv, çspovTwv ou encore £7to)v. A partir de 3oo av. J.-G. apparaissent sur les inscriptions attiques des formes comme àTcoxtviTWjav, qui deviennent promptement les seules. Ces formes existaient sans doute déjà plus anciennement dans l'usage, car Euripide a tto^aav, ecritocrav. Il est plus hasardeux de faire état des formes qui se lisent chez les prosateurs comme Thucydide ou Xénophon et qui ne sont pas garanties par le mètre.
Au 11^ siècle la désinence -aoi.^ s'étend souvent à la flexion en -w : les
FORMES NOMINALES ANOMALES
papyrus d'Egypte présentent des formes comme eXajjiavoaav, Y]XOocrav, et il y a dans l'Ancien Testament beaucoup d'exemples comme èXévoaav, ■î^XÔoŒav ; dans ce même siècle on lit sur les inscriptions sa^osav à Pergame, xaTwixojaav à Magnésie, Yj^'.suaav à Ghalcis, TrapîXxSoffav à Délos, etc. ; mais Athènes reste indemne. Des inscriptions dialectales oflrent des faits analogues : eXaSoaav en béotien, àv-riXeYouav (optatif) en delphique, toujours vers le même temps. Il y a donc eu là une tendance très forte, mais qui n'a pas réussi à éliminer le type en -ov : £Xa[jL5avov, IXaSov demeurent les formes du Nouveau Testament, et ce ne sont pas les formes en -offav qui, dans les verbes en -w non toniques (c'est-à-dire dans les anciens verbes non contractés), ont prévalu en grec moderne.
En grec moderne, la désinence en -dav est celle des verbes accentués sur la finale, donc des anciens verbes contractés : la 3" personne du pluriel de (è)pa)TCL) est (è)p(OToijwav(£) ; il est vrai que toute la flexion de cet imparfait est du type (à)pwToDc7a, (£)pa)Tcuc7£ç, etc. La tendance à l'extension de -crav dont les textes de -/.oiv/) portent témoignage paraît donc avoir eu des conséquences pour l'évolution de la langue.
Dans les verbes non contractes, la finale -ov de 3* personne du pluriel ne s'est du reste pas maintenue. Il y avait une forme spécialement propre au prétérit, où toutes les personnes étaient bien caractérisées, celle de l'indicatif aoriste en -aa ; c'est cette forme qui a servi de modèle à tous les prétérits. Dans les verbes anomaux, les formes en -a de l'aoriste en -ua remplacent de bonne heure la forme en -ov, on l'a vu, et sTza apparaît très vite à côté de eItuov. Dès le 11® siècle av. J.-C, on lit sur un papyrus égyptien une 3* personne du pluriel u6piÇav ; dès le même temps, on trouve -av au lieu de -xzi au parfait : eiX-^cpav. L'influence de l'aoriste en -y. a été décisive en grec moderne ; et la 3* personne du pluriel de l'imparfait de oévo) « je lie » est eSsvav, comme d'ailleurs la flexion est ISeva, £§£veç, £(5£V£, ili-^ix]xz, £â£vaT£(ou èâcvexE), parallèle à celle de l'aoriste =5£(ja, eBcCeç, £0£7£, £cé(Ta[j.e, etc.
La tendance qui a prévalu en grec moderne se manifeste dès une époque très ancienne ; mais ceci n'empêche pas que les formes en -ov de 3* personne de pluriel ont persisté pendant toute l'antiquité, attestant ainsi la puissance de la tradition.
YI. — Les formes nominales anomales.
De même que la flexion verbale, la flexion nominale tend à se simplifier et à se réduire à des types clairs caractérisés par des voyelles définies : un type en -oç, un type en -â (-"o), etc.
Les mots anomaux tendent à s'éliminer. De bonne heure, par exemple
2 20 CARACTÈRES LINGUISTIQUES DE LA XOtVr]
utûç est remplacé par uloc. Déjà Hérodote a régulièrement ul6c, sauf Taccusatif pluriel j-iaç, IV, 84 ; en attique, u'.u; se maintient plus longtemps, comme on doit l'attendre ; mais ulbç est la seule forme attestée depuis 35o av. J.-C, et c'est par suite la forme de la -/.cirq.
Le mot c!ç disparaît purement et simplement, remplacé par xpôSaxov, Tcpcêaticv qui avaient l'avantage d'être des mots plus longs, ayant plus de corps, et d'être réguliers. C'est déjà xpô6a-cv et irpcôaTiov que Ménandre prête à ses paysans ; c'est 7:pô6aTov qui est employé dans les papyrus d'époque ptolémaïque et dans les inscriptions en v.oirri, et qui est le terme dont se sert exclusivement le Nouveau Testament. — De même àpva, àpvoç sont remplacés par les formes fléchies normalement à[Avcç et àpvbv ; l'Ancien Testament connaît encore un peu â'pva et àpvôç ; le Nouveau Testament n'a plus que àiAvôç et ocp^io^. — Le mot opviq, dont la flexion opvtôoç, etc. n'était pas annoncée j)ar la forme du nominatif et qui d'ailleurs avait une autre forme dans une partie de la Grèce — où le dorien opviç, cçi^iyoç s'est maintenu et a fait concurrence à oç>-^iç, opviGoç — semble avoir subsisté à la campagne, avec le sens restreint de « poule » : dans Luc, XIII, 34 opvic, (de très vieux manuscrits ont opv',^ dans ce passage, et opviy- se maintient en effet en Cappadoce jusqu'à maintenant) a déjà le sens de « poule » qui est celui du mot sous sa forme moderne opvtôa. Pour désigner l'oiseau, on recourt à cpveov qui apparaît déjà sur un papyrus du m* siècle av. J.-C. ; le terme ordinaire pour « oiseau » est
Le mot V3CUÇ s'est mieux maintenu. Il est souvent chez Ménandre ; il se trouve encore dans les papyrus d'époque ptolémaïque et dans l'Ancien Testament. Mais il devient rare, et le Nouveau Testament n'a plus que
Les comparatifs en -t'wv ne perdent leur accusatif singulier en -w et leur nominatif pluriel en -ouç que vers le ii* siècle av. J.-C. dans les papyrus égyptiens ; par suite -w et -syç sont encore les formes de l'Ancien Testament. La langue littéraire flotte dès lors entre -w et -ova à l'accusatif singulier. — Mais bientôt ce sont les formes elles-mêmes du comparatif en -l'wv (ou les formes plus anomales telles que Oa-tcov) et les superlatifs en -toTToç qui s'éliminent. Déjà en attique ces formes étaient archaïques, et il n'en subsistait que quelques représentants d'emploi usuel bien fixés dans la mémoire des sujets parlants, comme OatTOiv, vjttwv. D'autres formes avaient été maintenues par des circonstances spéciales : £)^Oia)v était plus satisfaisant pour l'oreille que èxôpsxepcç, qui a deux p dans le même mot ; ^aôi'wv était mieux rythmé que ,3a6jT£poç qui a trois brèves consécutives. Mais avec le temps, ces formes deviennent plus rares. Ainsi pâwv s'était conservé en attique, mais Polybe se sert de paoïïjxepcç, et même les atticistes n'échappent pas à l'extension du type courant en -Tspoç. — Du
FORMES NOMINALES ANOMALES 221
reste l'usage du comparatif tend à diminuer ; le comparatif n'est pas fréquent dans les papyrus d'Egypte, et, dans l'Evangile, J. I, i5, on lit zpwiôç jjLO'j, là où l'on attendrait Tcpôxepcç d'après l'usage classique.
Due évolution de la langue se marque donc nettement depuis le temps même oii le grec attique — un attique parlé par des Ioniens et des étrangers — devient la langue commune de civilisation de toute une grande région. Le mouvement, que les textes, trop littéraires, ne permettent pas de suivre dans le détail, se poursuit ; et, entre le iv*" siècle av. J.-C. et le IX* ap. J.-G. par exemple, il s'accomplit des changements profonds.
La flexion moyenne des verbes s'était bien maintenue durant longtemps; mais c'est l'une des particularités des verbes indo-européens qui ont tendu à s'éliminer partout et dont seules les langues les plus anciennement attestées offrent, soit l'état ancien, comme le grec classique et les vieux textes indo-iraniens, soit des restes importants, comme le latin, le vieil irlandais et le gotique : le moyen tend à se réduire ; il a dès le début fait diiBculté pour les étrangers qui parlaient grec, et le poète Timothée, du iv* siècle av. J.-C, prête à son Phrygien ridicule les formes cpyw et -/.ctôa).
Le parfait, qui de bonne heure avait pris en Sicile la flexion du présent (Théocrite prête oîScr/.o) à sa Syracusaine), sort de l'usage, et il n'en subsiste que le participe passif en -[j.vkç sans redoublement : -(p!X[x\hi^oç est aujourd'hui le seul reste du parfait de ypaçw. Au ix* siècle ap. J.-C, la valeur de ysYpa^a n'était plus sentie, et les traducteurs slaves, qui avaient dans leur langue le moyen de marquer la nuance entre le parfait et l'aoriste grec, ne tiennent pas compte de la différence entre ïXiizcv et XsAciTra.
Dans les noms, la flexion consonantique disparaît. L'accusatif en -x du type yipo^-zx est remplacé par vÉpcvTav, avec addition du -v caractéristique de l'accusatif. Sur cet accusatif une fois créé — et les commencements en apparaissent, on l'a vu, p. 199, avant l'époque chrétienne, — il a été refait un nominatif singulier Ylpovxaç. Il résulte de là que la flexion consonantique Y^pcvTsç, -(épTnxq a subsisté seulement au pluriel. Et encore beaucoup de noms ont-ils généralisé le type de \bjoq, si bien que le pluriel de ^(eixcvaç (ancien ^s'-'^wv) se fléchit yzixà'toi, ysitôvcjç. Inversement le type en -£ç s'est étendu aux mots en -r/]ç, et le pluriel de %Àéçrr)ç est xXéç-sç.
En somme, l'existence d'nne langue littéraire fortement fixée a pu dissimuler l'évolution dans les textes écrits ; elle l'a retardée pour un temps, surtout chez les gens cultivés et, par contre-coup, chez l'ensemble des sujets. Mais le grec présente des innovations du même ordre que celles qu'on observe dans les langues indo-européennes les moins cultivées et les plus tardivement cultivées, et finalement ces innovations n'y apparaissent en moyenne pas plus tard qu'ailleurs. Vers le ix* siècle ap. J.-G., le grec n'était pas sensiblement moins évolué que les dialectes romans ou germa-