CHAPITRE V LES BASES DIALECTALES DE LA y.oiv
La xctvv] s'est fixée pour une large part en dehors de l'ancien domaine hellénique et par suite hors de l'influence immédiate des vieux parlers locaux. Elle était destinée surtout à des Hellènes, plus ou moins détachés de leur cité d'origine, et à des étrangers. On ne saurait donc s'attendre à y trouver la continuation exacte d'aucun parler particulier. Mais l'expérience montre qu'une langue commune repose en général sur un certain type dialectal qu'on s'est efTorcé de reproduire ailleurs. Le français est la langue de Paris, et l'italien littéraire est du toscan privé de ses particularités strictement locales et prononcé d'une manière plus romaine que toscane. Le problème qui se pose est donc de savoir quel est le dialecte grec qui a fourni à la -/.stvr, le modèle imité.
Les faits qui ont déjà été passés en revue ne laissent pas de doute sur la réponse : le dialecte qui au iv* siècle a été imité ailleurs est l'attique, et la langue qu'on s'est efî'orcé de parler partout, celle dont chacun approchait d'autant plus qu'il était plus cultivé, est celle d'Athènes. L'extension de particularités athéniennes comme cjOsiç au lieu de ojBsi'ç (v. p. 200) et le fait que la prose attique est durant toute l'antiquité demeurée le modèle par excellence pour ceux qui écrivaient ne laissent pas de doute sur cette situation privilégiée de l'attique au moment décisif de la constitution de la y.sivv^. Athènes a été l'endroit où l'hellénisme s'est pour ainsi dire concentré avant de commencer une nouvelle période d'expansion, et c'est la langue d'Athènes qui est apparue comme la langue de l'hellénisme.
Le modèle attique a été reproduit par d'autres Grecs, qui gardaient involontairement beaucoup de traits de leur parler maternel. Un méridional qui parle français emploie les formes françaises des mots et les formes grammaticales françaises, et non des formes provençales ou gasconnes ; mais les voyelles qui figurent dans ces mots et dans ces formes ne sont
2 24 BASES DIALECTALES DE LA XOtVI^
pas celles qu'emploie un Parisien ou même un sujet du centre de la France ; ce sont des voyelles provençales ou gasconnes, qui choquent un Français du Nord et lui font apparaître ce français, correct en gros, comme une langue semi-étrangère. L'emploi fait des formes grammaticales n'est pas le même ; telle forme qui, comme le prétérit simple f aimai, je vins, est entièrement disparue dans la région parisienne, est demeurée courante dans le Midi, oii les parlers locaux en ont en effet l'équivalent. Le vocabulaire d'un Français du Midi comporte aussi des mots locaux, plus ou moins francisés. L'attique de la /.oivr^ était donc, pour la plupart des Hellènes qui parlaient cette langue, du parler local plus ou moins atticisé, non de l'attique véritable.
Or, comnie on Fa noté, la y.ûivy^ s'est développée dans des régions asiatiques où a dominé l'ionien, ou voisines des régions de langue ionienne. Et ce sont des Grecs de parler ionien qui ont pour la plus grande partie propagé la xotvY]. Il existait déjà une -/.oiv/^ ionienne, et cette xoivv^ a eu sur le développement de la langue d'Athènes — d'ailleurs étroitement apparentée à l'ionien — une grande influence. Pour les Ioniens, qui ont été les maîtres de la plupart des étrangers qui apprenaient la xotvv] et qui ont fourni en grande partie le fonds hellénique des grandes villes de l'époque hellénistique, la langue commune qui se constituait ne pouvait être que leur xoiv/; ionienne modifiée par l'emprunt de quelques formes attiques et par l'abandon de quelques particularités spécialement ioniennes.
La grande y.oivv^ constituée à partir du iv* siècle av. J.-C. apparaît ainsi ' comme la continuation de la communauté ionienne-attique d'une époqufr préhistorique et de la xcivv^ ionienne qui s'est constituée à partir du vii'^ siècle av. J.-G. Dans une première période représentée par les débuts de la littérature athénienne, l'attique emprunte à l'ionien, et l'élégance consiste à Athènes, qui à l'époque ancienne n'avait d'importance d'aucune sorte et surtout pas de civiUsation propre, à garder quelque chose desmodèles ioniens. Par suite du renversement de situation qu'avait provoqué la création de l'empire achéménide, c'est le modèle attique qui s'est pluS' tard imposé à l'Ionie. Mais au fond il s'agit toujours du grand groupe ionien-atlique. Telle est la donnée fondamentale du problème. Les relations entre Athènes et l'Ionie ont été constantes. Après la rupture de l'unité ionienne-attique préhistorique, Athènes a longtemps reçu sansavoir rien à rendre. Ensuite, c'a été le tour d'Athènes de servir de modèle. Mais il y a entre Athènes et l'Ionie unité d'origine, puis unité de civilisation, et les échanges de langue ont été incessants.
Pour déterminer l'apport particulier de chacun des dialectes grecs dans la xoiv-^, et notamment la part spéciale de l'attique ou de l'ionien, il faut
l'ionien et l'attique 225
commencer par faire abstraction de toutes les innovations qui résultent des tendances générales de la langue.
Les faits qui prouvent une influence spéciale de tel ou tel dialecte sont ceux qui caractérisent ce dialecte et qui ne résultent pas de tendances générales. On sait par exemple que Tu était dans la xoivr] unu français, et non un ou. Or, telle était la prononciation en attique et en ionien d'Asie ; mais on ignore en quelle mesure Vu était u (français) ou ou (français) dans la plus grande partie de la Grèce au moment où s'est constituée la xowf, ; tout ce qu'on sait précisément, c'est que en Laconie et en Béotie, l'y se prononçait oic, et que la y.oiv/^ est, sur un point de détail de ce genre, qui est capital en l'espèce, conforme au modèle attique et ionien asiatique, en désaccord avec le béotien et le laconien.
Au contraire, il n'y a rien à conclure du fait que la y.cr.vv^ tend à réduire les diphtongues à des voyelles simples, ei à f, at à ê, etc. Car ceci résulte d'une tendance universelle. La simplification des diphtongues n'est pas propre au grec : on l'observe au cours du développement de toutes les langues indo-européennes sans exception. En grec, cette simplification a lieu plus ou moins tôt suivant les diphtongues et suivant les dialectes. La graphie du dialecte béotien la note soigneusement et relativement tôt ; mais il ne résulte naturellement pas de là que la v.oiTfi ait emprunté au béotien la simplification des diphtongues. Si, par exemple, ai est noté en béotien, à Tanagra, ae dès l'époque archaïque et -q à la réception de l'alphabet ionien au iv^ siècle et que cette prononciation ait été ensuite générale, cela ne prouve pas que Ton ait imité partout la prononciation béotienne. On voit seulement par là que, la tendance à la simplification des diphtongues existant en Grèce comme sur tout le domaine indoeuropéen, la Béotie a pris les devants peut-être dans la prononciation, sûrement dans la notation. Mais la diphtongue si est remplacée par i déjà dans une inscription d'Argos vers /i5o av. J.-C., par conséquent en pur dialecte, où on lit açaipi^Ôat et h'. « où » (c'est-à-dire el). On a sûrement continué de noter des diphtongues dans beaucoup de cas où l'on prononçait déjà des voyelles simples. Dans la y.otvrj, la simplification de xi se manifeste clairement au ii'^ siècle av. J.-C., en Egypte: des papyrus incorrects ont alors ey.xôxaTe valant èxTÉtavai, et Çtxaezz valant ^aivsTai. Toutes les diphtongues se sont ainsi simplifiées, et, à l'époque byzantine, il n'en subsistait plus aucune : ai était devenu e, ci était devenu u (Vu français), etc.
De même, le grec a tendu d'une manière générale à ouvrir toutes' les consonnes occlusives (dites aussi muettes) dont la prononciation était faible et à en faire des spirantes. Les occlusives sourdes non aspirées p, t, k sont partout les plus fortement articulées ; elles ont subsisté telles quelles, et tc, t, y. placés devant voyelle ont gardé jusqu'à présent la pro-
A. Meillet. i5
2 20 BASES DIALECTALES DE LA XOIV^
nonciation p, t, k, sans aucun changement.- Mais les sonores b, d, g et les aspirées ph, th, kb sont plus faiblement articulées en général ; elles ont donc perdu en grec leur caractère occlusif; on sait que, dès l'époque byzantine, [i, B, y n'étaient plus b, d, g, mais des spirantes, que {i était une sorte de v, B la spirale dentale sonore (th anglais de father^, ■; la spirante gutturale sonore (celle de l'allemand Tagé), et que 9, 6, y n'étaient plus/)/;, th, kh, comme à l'époque classique, mais/, ^ (th anglais de ihing^, x (le ch allemand de dach). Même 7:, ~, ■/., là 011 ces consonnes étaient faiblement articulées^ sont devenus des spirantes : dans des groupes, tels que epte, ekte, etc., le premier élément du groupe ne comporte pas l'explosion qui est la partie la plus fermement articulée de la consonne ; ce premier élément est devenu spirant, et ÏTi-i^ Yj.é7:Tr,ç, 07-0), vuy.Ta sont devenu heftd, kléftis, oxtô, nixta. Ce changement était, comme les précédents, accompli à l'époque byzantine. La perte de l'occlusion de toutes les consonnes faiblement articulées résulte donc d'une grande tendance de la langue, et c'est sans doute celle qui caractérise le plus le grec ; car il ne s'agit pas ici, comme pour la simplification des diphtongues, d'un phénomène qui apparaît dans toutes les langues indo-européennes ; on en trouve, il est vrai, l'équivalent à peu près exact dans une partie du domaine iranien, et il y a des phénomènes analogues plus ou moins partiels ailleurs, surtout en germanique ; mais en somme on n'observe de faits pareils que dans peu de langues. Ce trait est donc celui qui donne à l'évolution du grec durant la période historique son aspect propre, comme l'altération de s et de y et les débuts de l'altération de lu caractérisent la période préhistorique de cette évolution.
Or, c'est dans des dialectes doriens que le caractère non occlusif de (3, c, y et de 9, 0, y se manifeste pour la première fois. Les plus anciennes traces de la prononciation spirante de c se rencontrent dans le dorien de Crète ; et l'on sait que le 9, devenu spirant, a été noté régulièrement jen laconien depuis le n® siècle av. J.-C, sur les inscriptions : avsa-^y.î = avsO-^y.e ; les auteurs de relevés dialectaux notent de même, ainsi xaSac. (ancien y.x3-,3â6'.) valant '/.ot.-xztfii chez Hesychius. Le y prépalatal de oX(yoç, devenu spirant, s'est fondu dans le i précédent ; la graphie hXizz se trouve pour la première fois chez l'écrivain Rhinthon de Tarente. On retrouve ensuite sX-.oç, au lieu de iXîyoç, sur des papyrus égyptiens dès le m*^ siècle av. J.-C.
Mais de ce que les premières manifestations du changement ont eu lieu dans des parlers doriens à ce qu'il semble, il ne résulte pas que l'extension de cette manière de prononcer à toute la Grèce provienne d'une influence dorienne. Pour qui ne les a pas dans son parler, les spirantes comme le ih anglais et le ch allemand sont très malaisées à réahser, et tout le monde sait quelles difficultés elles font aux Français qui apprennent des langues étrangères. Même si on l'avait désiré, on n'aurait donc pu reproduire ces
TRAITS lONIENS-ATTIQUES 22 7
particularités doriennes qui, au moment où on les a remarquées pour la première fois, ont sans doute paru aux autres Grecs un peu ridicules ou singulières et qu'ils n'ont assurément pas songé à imiter. La y.ov^T^ n'a pu acquérir (i, B, y et o, 6, y spirants que par un développement naturel de la langue, non par emprunt au dorien. 11 n'y a d'ailleurs pas de raison pour que les conditions — inconnues — qui ont déterminé l'innovation dorienne ne se soient pas rencontrées aussi dans la -/.oivr^. Les populations de dialecte dorien ont sans doute été en avance sur ce point ; mais c'est que, d'une manière générale, les parlers doriens ofïrent souvent le grec à un degré d'évolution assez avancé. Tard venus, les Doriens se sont surtout superposés à des populations helléniques déjà établies ; ces populations ont dû adopter le parler des nouveaux maîtres ; mais la substitution qui s'est produite ainsi dans le parler des sujets était de nature à hâter la marche des évolutions naturelles, et ceci n'a pu manquer de réagir sur le parler des petites aristocraties doriennes. En ce qui concerne les consonnes, il semble probable que le principe du changement se trouve dans une articulation très faible des occlusives dans le grec tout entier. C'est sans doute par suite de cette faiblesse des consonnes grecques que les Romains ont été amenés à les remplacer en partie par des sonores dans les emprunts qu'ils ont faits, et à emprunter par exemple Tcuppôç sous la forme burrus, r^û^oz sous la forme buxus, xuêspvao) sons la forme ^wZ/^r/zô, etc. Dans des conditions particulièrement favorables, la faiblesse de l'articulation des consonnes grecques a eu des conséquences de bonne heure, même en ionien. Le v intérieur de y^T''*'^^'^'^ ^^ *^® YiYvoiJ.at était affaibli par l'influence dissimilatrice du y initial plus fort de par sa position, et en même temps il était entamé par la nasalité du v suivant. De là vient que yr(V(ùz'/M et ^lYvoixa', se sont de bonne heure réduits en ionien à Yivo[Ji.at, YÎvwîxo), et ce sont les formes qu'on trouve presque partout en Grèce : dès le iv" siècle, on a '(v>o\j.xi à Epidaure. Conservateur ici comme d'ordinaire, Fatlique est demeuré longtemps fidèle aux vieilles formes y\.^p)(ùGY.ii>y '■('.^('K'^.cx.i. Mais les formes Yîvw(;y.a), y^'^-H-^'o générales en ionien et conformes aux tendances de la langue, ont prévalu à l'époque hellénistique, et ce sont celles qu'on rencontre dans la xc-vy;, partout où ne s'exerce pas l'influence de l'orthographe attique. Les papyrus sur lesquels on lit le texte de Ménandre orthographient y^w^xw, yvfo'^.xi, et il est possible que Je poète ait ainsi écrit.
Tous les caractères qui permettent de déterminer sur quel dialecte repose la xovtri indiquent l'ionien-attique.
La y.oviTi a partout l'y; ionien-attique, et non l'a des autres dialectes ; or, la substitution de-q h â est en ionien-attique un fait antérieur à tous les documents ; et l'on n'observe nulle part ailleurs en Grèce une tendance à
2 28 BASES DIALECTALES DE LA y.CtVr,
substiluer •/] à à. La -/.owi^ offre donc le Irait essentiel auquel se reconnaît rionien-attique. L'a des autres dialectes ne se rencontre que dans quelques mots isolés empruntés surtout au dorien ; ainsi en regard de orpaTr^Ycç, àpx'fl'^ôç, y.uvffj'ôç, etc., qui existaient à Athènes et qui par suite ont Vq ionien-attique, la y.oiV(^ présente Xo^âyoç, terme militaire emprunté au dorien ; l'attique l'avait déjà emprunté, et c'est de Fattique autant et plus que du dorien que la xoivr] tient ce mot Xcyà-^Lc ; Thucydide connaît de même çevâyoç, qui est aussi un emprunt de l'attique au dorien. L'attique avait ainsi emprunté au dorien quelques formes à à : Zeùç 'EXXàvio; (qu'on lit chez Aristophane), l'exclamation w \ot.\)Âxzp^ etc. ; mais quelques emprunts isolés ne changent rien au caractère de la langue.
La particule modale de la y.ctvô est av, qui, dans les plus anciennes inscriptions, ne se retrouve qu'en ionien-attique, et, sporadiquement, en arcadien. Dans leur période ancienne, avant toute influence de l'ionien et de l'attique, les autres dialectes, à la seule exception de l'arcadien qui a à la fois av et ■/.£, ne connaissent que 7.£(v), xa.
Les pronoms personnels ont la flexion r^\}.€iq^ 'ôl^^Ç? ui^stç, û[xaç, propre au groupe ionien-attique.
L'infinitif des verbes en -[jli est en -vai : etvai, ce qui est étranger et au groupe occidental et au groupe éolien, et ne se retrouve que dans un groupe auquel on n'est pas tenté d'attribuer une influence sur le développement de la y.oivr,, celui desparlers arcado-cypriotes.
Le -V éphelcystique, qui n'existe pas sur les inscriptions dialectales antérieures à l'influence ionienne-attique, mais qui est un élément constituant de l'ionien-attique, est courant dans la xcivv^.
Enfin le vocabulaire est nettement ionien-attique.
Plus on regarde de près les choses, et plus les traits spécifiquement ioniens-attiques apparaissent nets et nombreux. Ainsi l'va, au sens de « pour que » est ancien en ionien et aussi en attique (bien que les exemples épigraphiques soient rares à Athènes au v" siècle), mais ne se trouve pas ailleurs avant l'époque de la y.oivv] . Le seul exemple épigraphique en dorien se lit sur une vieille inscription de Rhodes qui, étant hexamétrique, est suspecte d'avoir subi l'influence de la langue épique. Or, iva est courant dans la xoivv^ et a persisté jusqu'en grec moderne. Il y a eu concurrence de otïcoç qui a eu une assez large extension ; mais la vitalité de l'ionien-attique l'va a été grande.
Aucun de ces traits ne saurait s'expliquer par un parallélisme de développement naturel et spontané des parlers grecs ; la xoirq ne peut les présenter que parce qu'elle est de l'ionien-attique généralisé.
La y.oiVY) est même spécialement de l'attique : car la manière particulière dont l'attique traite l'a panhellénique y est reproduite : q n'y est pas général comme en ionien ; on y trouve â après p, i et s : on n'y a pas 'â[A£pâ, comme dans les dialectes non ioniens-attiques, ou ■ci^iç)'^ comme en