‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 94 sur 102 · BARETE DES EMPRUNTS EN GREC · texte numérisé non relu

BARETE DES EMPRUNTS EN GREC

La fierté que les Grecs avaient de leur civilisation se traduit dans la langue d'une façon remarquable : toutes les langues empruntent des mots aux langues voisines. Or, aucune n'a moins emprunté — à date historique — que le grec. Sauf quelques termes techniques, sauf les noms de quelques objets inconnus, les Grecs de l'époque historique s'en tiennent à leur vocabulaire propre, et la langue des classes supérieures de la population n'admet pas de termes étrangers. Sans doute il en était autrement dans le peuple, surtout dans le peuple très mêlé des cités coloniales. Les vers du poète Hipponax renferment des éléments pris à des langues d'Asie Mineure, on l'a vu. En Sicile, Epicharme a des mots venus d'Italie comme hlxpot. ou byxîa ; Varron atteste que 'îzôpy.cç, emprunt évident au mot indoeuropéen du Nord-Ouest représenté par le latin porcus, était en usage en Sicile. Mais ces emprunts demeuraient locaux et ne sortaient guère de l'usage vulgaire. Il n'y a pas de langue plus rebelle à l'emprunt à des langues étrangères que le grec de l'époque classique.

Une administration puissante et organisée comme l'était l'administration romaine a introduit ses termes techniques. Dès l'abord, l'usage s'est introduit de publier les décrets officiels à la fois en latin et en grec, et il a fallu mettre en grec les termes officiels. Dès le ii* siècle av. J.-C., il entre des mots tels que vojvai ou y.alavâau Un écrivain qui, comme Polybe, s'occupe de choses romaines emploie couramment des mots tels que xaTpi'y.io; et va jusqu'à calquer des expressions latines et écrit ux' à^ouai'av xivoç aysiv pour traduire sub potestateni redigere. A Délos, en 80 av. J.-G., apparaît xàxpojv, et le mot est si bien entré dans l'usage que l'on en aie féminin xaTpwvr.aua dès l'époque d'Auguste (l'influence du grec sur le latin se manifeste par le fait que des mots de ce genre, empruntés par le latin, y ont donné lieu, on l'a vu p. 282, au développement du suffixe -laaa de la xcw/î dans le latin des chrétiens et dans les langues romanes ; le français dit patronesse, qui est un dérivé d'un mot pris au latin écrit). Néanmoins, à date ancienne, on traduit presque tout. L'armée était partout de langue latine; les termes relatifs aux choses militaires et aux besoins des légions ont donc été empruntés au latin en grand nombre. Les mots 'keyz<ù-t, y-cucTwcia sont cependant déjà dans l'Evangile, et même lixXoç dans l'Evangile de Jean. A l'époque impériale, on écrit oùexpavoç, xevTupfa, TdcôeAXa, y^âca-q, qui se lisent sur des papyrus. Mais il ne s'agit à peu près que de termes techniques désignant des choses romaines, et le nombre des mots latins qui ont passé en grec à l'époque antique est toujours resté médiocre.

Pour déterminer l'entrée d'une masse plus grande de mots latins, et ensuite de mots romans, il a fallu la ruine de la civilisation hellénique elle-même. Au moyen âge et à l'époque moderne, le grec n'a pas été moins accessible à l'emprunt que toute autre langue.

236 MAINTIEN DU GREC DANS l'eMPIRE ROMAIN

Le grec, langue d'un peuple de la mer, n'a pu se soutenir à l'intérieur des continents, ni en Asie, ni en Afrique. Malgré l'influence de la civilisation grecque sur les Parthes, il n'a pénétré en iranien que peu de mots d'une manière durable. L'arménien n'a reçu directement de mots grecs qu'à partir de l'époque chrétienne, et les rares mots grecs qu'il a empruntés à date plus ancienne lui sont venus sans doute par l'intermédiaire de l'iranien. Le slave n'a pas non plus reçu de mots grecs avant l'époque chrétienne. Le grec est toujours demeuré une langue des régions proches de la mer, et, sauf en Italie et de là dans tout l'Occident, où la culture a été entièrement hellénisée — sous une forme latine — , il n'a pas étendu son influence profondément dans les terres.

Aussi, lors de la christianisation, le grec n'est-11 pas devenu la langue du christianisme hors des régions où l'on parlait grec. Tandis que, à l'Occident, le latin, langue impériale, devenait la langue officielle de l'Eglise, la seule employée dans les rites de l'office, la seule servant à former les prêtres et à répandre la science, il s'est créé en Orient autant de langues savantes du christianisme qu'il y avait de nations ayant conscience d'elles-mêmes ; on a traduit les livres saints en gotique, en arménien, en copte, en slave, et créé, pour chacune de ces langues, un alphabet bien adapté, une langue écrite dans laquelle on a traduit des ouvrages grecs et rédigé même des ouvrages originaux. Ainsi, alors que, à l'Ouest de l'Europe, le latin demeurait la seule langue de la religion et de la haute culture intellectuelle, il se constituait en Orient des langues nationales de civilisation, qui se sont en partie maintenues jusqu'à présent. Par suite, le grec restait confiné dans son domaine propre et ne jouait pas en Orient un rôle comparable à celui que le latin a joué en Occident.

Mais c'est le grec qui a servi de modèle à toutes ces langues nationales. Le latin était déjà, en tant que langue de civilisation, un calque du grec ancien. Ces langues nouvelles, en tant qu'elles sont des langues savantes, calquent de même le grec de textes chrétiens. Si donc le grec lui-même ne s'est pas étendu comme le latin, il a exercé une influence dominante tout autour de lui.

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