‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 96 sur 102 · ÉLIMINATION DES PARLERS LOCAUX · texte numérisé non relu

ÉLIMINATION DES PARLERS LOCAUX

gnages extérieurs, de qualité médiocre, les parlers locaux seraient sortis progressivement de l'usage entre le iv" siècle av. J.-G. et le iv" siècle après. On ne saurait fixer le moment oii les derniers restes des anciens dialectes se sont effacés. Il semble que ce soit le dorien du Péloponnèse et de quelques îles, notamment de l'île de Rhodes, qui ait été le plus tenace. Ceci s'explique aisément : le dorien constituait le plus grand groupe ; il avait balancé durant un temps l'influence de l'ionien-attique ; il a donc cédé relativement tard devant la xoivy^.

D'ailleurs la ruine des parlers locaux avait commencé bien avant leur disparition définitive. Avant le moment où l'on a renoncé à employer les parlers locaux, on les avait dépouillés peu à peu de la plupart de leurs traits originaux, comme il a déjà été noté plus haut. Quand une langue est remplacée par une autre langue toute différente, la langue remplacée sort purement et simplement de l'usage ; mais quand une langue commune remplace un parler de type tout proche, la substitution a lieu progressivement ; ce n'est pas d'un coup que le français commun élimine les patois dans la France du centre ; c'est détail par détail, mot par m^ot, son par son, forme par forme; dans la France du centre, les parlers locaux font l'effet de français « écorché » plus que de patois, et l'on ne saurait dire proprement si l'on est en présence de français ou de patois.

Les inscriptions dialectales de l'époque d'Alexandre et de ses successeurs sont toutes pénétrées de -/.otvfî, et la langue d'aucune n'est comparable à celle des inscriptions archaïques en alphabets locaux. A parcourir le recueil des inscriptions de Magnésie de M. Kern, on aperçoit peu de différences entre les inscriptions en 7.owv^ et les inscriptions « dialectales » ; le « dialecte » est caractérisé par quelques particularités systématiquement employées, mais le fond de la langue, et notamment le vocabulaire, est le même dans les deux cas.

Depuis le moment où l'alphabet ionien se généralise, les inscriptions tendent à présenter des formes atténuées des parlers locaux ; il semble que, tout en écrivant le parler de la cité, on cherche à effacer certains traits qui lui donnaient un aspect trop insolite parmi les parlers helléniques et dont on avait comme une honte. Par exemple, le groupe -aO- est noté -ax- dans les plus anciennes inscriptions des groupes du Nord-Ouest, en éléen, en locrien, en delphien. Or, suivant une remarque communiquée par M. P. Fournier, la notation -œ6- s'élimine à dater de la réception de l'alphabet ionien ; la grande inscription delphique des Labyades, qui est en alphabet ionien, a encore Trpoaxa, qui représente évidemment la prononciation courante du mot ; mais systématiquement, on y a noté l'infinitif moyen avec -aOai, non avec -axai. Ainsi dès le iv" siècle, dans une cité où l'on écrivait le parler local, on a réagi contre une particularité dialectale, qui donnait au parler un caractère trop à part.

ATTÉNLATION DES TllAITS LOCAUX sSo

Le verbe signifiant « vouloir » est en ionien-altique ^oùko\).!xi, et cette forme est propre au seul ionien-attique à l'origine. Ailleurs, on employait d'abord ^6ko[i.a.i, forme de l'arcado-cypriote, qui se retrouve dans l'Eubée et dont Homère a trois exemples, ou des formes à vocalisme radical e : occidental Q-q'kcii.oi.i (à Héraclée, à Cyrène, à Syracuse, en éléen), ou o£^AO[xai (en locrien et en delphique) ; de même, avec le ^ éolien représentant un ancien g^ devant e : thessalien (ieXXoiJLsvoç, béotien (âeiXojxevo^. D'autre part le dorien avait une racine différente : Xy;-(Xw, Xvjç, etc.), qui est attestée en Crète, en Laconie, à Syracuse, à Gorcyre, etc., et dont les auteurs qui veulent user du dorien ne manquent pas de se servir. Aristophane (dans ses morceaux laconiens), Epicharme, Théocrite (au contraire, Pindare ignore, comme on doit l'attendre, ce mot trop vraiment dorien); si Hérodote, qui écrit l'ionien littéraire, mais qui est originaire d'une ville dorienne récemment ionisée, emploie X'^j^.a «volonté», c'est sans doute une trace de son parler maternel. Ce terme, proprement dorien, tend à s'éliminer; depuis le iv" siècle av. J.-C, les inscriptions Cretoises ne recourent ni à ayj-, ni à la forme or//.o[/ai, mais à la forme ionienne-attique ^oùho[xxf., qu'on se borne à doriser en ^(ûao\ko!.i : dor. [rlwÀôc =ion.-att. (SouXi^ (et lesbien ^bXkôi) fournissait le modèle Plus tard, les progrès de la xoirq continuant, on a recouru à xpoaipeïaOai qui se lit sur les inscriptions Cretoises du n" siècle av. J.-G.

Au iv" siècle, les tables d'Héraclée, qui sont en dorien d'un type souvent très caractéristique, sont pleines de formes de y.ovfr,.

En somme sur les inscriptions dialectales en alphabet ionien, les seules données qui établissent des particularités proprement locales sont les traits qui ne concordent pas avec l'ionien-attique. Quant aux faits qui sont semblables à des formes ioniennes-attiques, ils peuvent appartenir au vieux fonds du dialecte, mais on ne peut jamais affirmer qu'ils ne soient pas dus à quelque imitation de l'ionien-attique.

Sans doute, il ne faut pas conclure de la langue des inscriptions à la langue parlée. On écrit autant qu'on le peut en bon langage ; on charge des gens qui parlent bien et qui écrivent correctement de rédiger des textes destinés à tous, le parler courant retardait assurément sur la langue soignée des inscriptions à beaucoup d'égards ; il a été moins ionien d'abord, moins attique ensuite. Mais il faut noter aussi que, quand on écrivait en dialecte à une époque où tous les gens qui avaient une culture ou qui étaient sortis de leur ville natale connaissaient et pratiquaient la langue commune, on le faisait pour affirmer l'autonomie locale et que, par suite, on visait à maintenir les caractères locaux. Si les inscriptions dialectales sont si pénétrées de xoivy) depuis la fm du iv" siècle au moins, c'est que ceux qui les rédigeaient pensaient en xo'.vr,, que d'ordinaire ils s'efforçaient de parler en bonne y.cirq et que souvent ils empruntaient, à des gens moins

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cultivés qu'eux-mêmes, le dialecte qu'ils s'efforçaient d'écrire. Mais le parler des classes supérieures sert de modèle à tout le monde, et les traits locaux s'effacent ainsi peu à peu. Ainsi en Crète, on voit le génitif tu cXioç remplacé par tcoAscç et par tsasw; dès le m* siècle av. J.-G. L'infinitif /([j.sv se lit encore au m^ siècle av. J.-C, mais sivai intervient au n".

Les particularités qui résistent le mieux sont celles qui ont pu se répandre dans la xotvv^, comme le type d'aoristes en -ça qui se maintient assez bien — et encore ezv/.oizy. apparaît-il en Crète dès le iii^ siècle av. J.-C. — et surtout les traits dont on avait conscience et qu'on gardait pour caractériser le dialecte : l'a est le trait auquel on reste le plus obstinément fidèle : quand apparaît 1'-^ ionien, c'est que le k dialecte » disparaît : on a de ces -q en Crète dès le ii* siècle av. J.-C. : a-ï)7ai£v à Gortyne, ir,i2e à Hierapytna, iir,oi'j\j.c(. (à côté de (^^aoi^i^a) à Allaria. A Rhodes, oiî le dorien s'est relativement bien conservé, l'a dialectal est noté encore au début de l'ère chrétienne. Mais il arrive aussi que l'a soit employé à tort, et ceci montre que les gens qui voulaient écrire le dialecte ne le savaient plus, que le dialecte n'était que de la y.otvv^ patoisée ; ainsi l'on a écrit à Byzance Buvsy.r,; au lieu de cir,vcy.7^ç, oii l'y] est un ancien ê et où par suite le dorien n'a jamais pu avoir à.

On trouve ailleurs des faits analogues ; ainsi à Lesbos c-s remplace la forme locale c'x dès 32 1 av. J.-C, et z-^à-ÔL-pz prend la place de c7-:p6- Tâyc; ; mais l'a subsiste, comme aussi les accusatifs pluriels en -otç, -aiç et le féminin r^xiix qui servaient à marquer qu'on écrivait le dialecte, non la langue commune.

La conjonction si est propre à l'ionien-attique ; partout ailleurs, la forme dialectale est a', ou y^. Or, û se rencontre au lieu de al dès le IV* siècle av. J.-C. à Argos, à Rhodes, à Héraclée ; dans le groupe du Nord-Ouest, v. devient fréquent au m" siècle ; la Béotie, où la conscience du parler local était forte, ne présente û qu'au ii* siècle. Finalement, al a disparu partout.

En somme, depuis leiv* siècle av. J.-C, la xcivï; se répand rapidement. Elle est le seul « beau langage ». En utilisant leur parler pour affirmer une autonomie locale dont il ne subsistait qu'une apparence, les cités réussissent surtout à montrer que la xoivy; les pénètre profondément.

La principale réaction contre la y.c.vvî ionienne-attique a été celle qui a résulté transitoirement des succès des ligues étolienne et achéenne. Les cités de la Grèce continentale, pour garder une certaine autonomie vis-àvis des royaumes de Macédoine, se constituent en effet en confédérations qui absorbent leur autonomie effective et qui aboutissent par suite à l'établissement de langues communes.

Au m* siècle av. J.-C, la y,z'.rri ionienne-attique domine à Athènes et

LA /.OIVY^ ÉTOLIENNE ET ACHEENNE 24 1

dans tous les pays où régnent, directement ou indirectement, des souverains : en Macédoine, en Asie Mineure (sauf les débris éoliens qui s'éliminent peu à peu), en Syrie, en Egypte. Le dorien se maintient dans ses anciens domaines, en se pénétrant de v.oirq. La plus grande partie de la Grèce continentale résiste encore à accepter complètement la y.oiv-^, dont elle subit néanmoins l'influence.

La confédération béotienne conserve son dialecte, qui reçoit au ni® siècle une orthographe systématique. L'inscription de Nikareta (222-220 av. J.-C.) est encore écrite en pur béotien. Néanmoins la xo'.vy] envahit le parler local ; ainsi la forme locale 'àç de l'ancien *'ôiFoç «jusqu'à ce que » est souvent remplacée au m" siècle par une forme bizarre awç, qui est un compromis entre le béotien 'âç et l'atdquek'wç. Le béotien cesse de s'écrire au cours du 11'' siècle av. J.-C, quand la confédération béotienne perd sa puissance. Et alors même, dans des textes vulgaires, comme des defixiones, écrits en xowf^, il transparaît quelques particularités béotiennes. C'est sans doute que des traits du parler local, tout imprégné de -/.oivï), subsistaient encore. La situation devait être comparable à celle d'un village de la France centrale d'aujourd'hui où l'on n'écrit que le français commun, mais où le parler courant, sans être proprement du patois, est un français « écorché », avec des particularités locales, et où, en écrivant, les gens peu lettrés laissent échapper de leur plume inexperte quelques restes du patois.

Les ligues étolienne et achéenne, où chaque cité gardait une certaine autonomie, comparable à celle d'un Etat des Etats-Unis ou d'un canton suisse, mais où les nécessités politiques ont exigé une union assez forte, ont eu une langue sensiblement une. On s'est visiblement efforcé de se différencier de la y.ziTri ionienne-attique qui était la langue des rois contre lesquels luttaient ces confédérations. On a pris pour base non le dorien, mais les parlers du type du Nord-Ouest. L'a non ionien-attique en est naturellement un trait essentiel. Les deux traits qui caractérisent propre- '' ment la y.o'.vv^ dite éolienne sont le datif pluriel en -oiç dans la troisième déclinaison, ainsi av^vc,; de àyojv, et l'emploi de h (et non de ûç) avec l'accusatif. Les inscriptions des cités où a dominé la confédération étolienne présentent régulièrement ces particularités ; on les rencontre dans tout le Nord-Ouest de la Grèce au m® et au 11^ siècle av. J.-C., et aussi dans le Péloponnèse ; la -/.oivr; du Nord-Ouest remplace le parler local en Arcadie au m* siècle av. J.-C. L'épigraphie de Delphes fournit un nombre presque illimité d'exemples de la v.zvtri du Nord-Ouest ; les inscriptions delphiques des iii*^ et 11* siècles av. J.-C, sont rédigés dans cette y.civ*;, et non dans des formes qui seraient la suite du parler local conservé par les plus anciennes inscriptions.

La réaction systématique de la confédération étolienne ne pouvait

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