‹ Aperçu d'une histoire de la langue grecqueChapitre 98 sur 102 · CHAPITRE VIII DISSOLUTION DE LA xoivtî · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII DISSOLUTION DE LA xoivtî

De ce que les anciennes particularités locales ont disparu il ne résulte pas que, à aucun moment, le grec ait été parlé de la même manière sur toute l'étendue du domaine. La centralisation administrative de l'empire romain a détruit les autonomies locales ; elle a créé un état unifié où il était commode d'avoir une seule langue et où toute la partie orientale de l'Empire a eu en effet pour langue la -/.o'.vy^ grecque. C'est une même langue qui a été partout enseignée dans les écoles, écrite dans les livres et dans les actes officiels, parlée par les gens cultivés. Mais l'aire sur laquelle s'étendait le grec était trop vaste, les hommes qui l'employaient étaient d'origines trop diverses pour qu'il n'y ait pas eu toujours des difierences notables d'une région à l'autre. Il y a eu partout une même norme ; et cette norme a effacé progressivement les restes des parlers locaux de l'ancienne Grèce. Il n'y a pas eu pour cela partout un même parler, et, surtout chez les personnes qui avaient peu subi l'influence de l'école ou qui y avaient échappé, il est probable que l'aspect du grec a toujours sensiblement différé de région à région. Au moment où la norme avait raison des dernières particularités locales sur un point, la langue commune avait déjà pris ailleurs, où elle régnait depuis longtemps, un aspect particulier. La façon dont on prononçait à Cappadoce n'était pas la même qu'à Athènes. Il n'y a là rien de spécial au grec : on ne connaît pas de moment où le latin ait été identique dans toute la Romania ; aussitôt qu'il y a eu un empire arabe ou un empire espagnol, l'arabe et l'espagnol ont été différenciés, en partie parce que les conquérants avaient des parlers différents dès l'époque de la conquête, en partie parce que les populations conquises ont réagi de manières différentes et parce que les conditions d'extension de la langue ont différé d'un endroit à l'autre Dans une langue commune, il y a unité de norme, non unité de fait.

Tant qu'Athènes a gardé son influence, la langue écrite a reflété les

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changements qui se produisaient dans la langue parlée : l'usage de Démosthène n'est plus celui de Platon ; Ménandre écrit une langue plus moderne qu'Aristophane. Un écrivain comme Polybe écrit la langue des Grecs cultivés de son temps ; il a subi l'influence de l'ancienne langue écrite, en l'adoptant à l'usage de ses contemporains. Mais au fur et à mesure que la langue courante devenait plus différente de l'ancien attique de Platon et d'Aristophane, les écrivains désireux de se conformer aux bons modèles répugnaient davantage à écrire suivant l'usage courant de leur temps. Déjà Denys d'Halicarnasse revient à la langue attique. Sousl'Empire, intervient la réaction atticiste qui institue entre la langue écrite et l'usage contemporain une opposition de principe. Alors se pose le grand principe qui devait dominer — et fausser — depuis ce temps tout le développement de la langue grecque : bien parler, et surtout bien écrire, c'est éviter l'usage vulgaire, c'est employer celles des formes anciennes qui étaient sorties de l'usage courant. On voit alors les écrivains restaurer des formes grammaticales abolies, et le nombre duel, mort depuis des siècles, reparaît dans des textes du ii* et du iii'^ siècle ap. J.-C, non plus d'une manière régulière, mais comme un ornement répandu au hasard. La littérature profane n'est pas seule à être atticisante : l'atticisme devient en efiet une exigence de tous les gens cultivés, et quand le christianisme, qui avait employé dans les évangiles ou dans les épîtres pauliniennes une langue semi-vulgaire, parce qu'il était au début une religion de petites gens médiocrement cultivées, a eu accès dans la bonne société et a participé à la haute culture, il a dû accepter l'atticisme : à la fin du ii® et au commencement du m* siècle, un Clément d'Alexandrie atticise ; il parsème ses écrits de formes de duel ; il y emploie — en partie contre les règles attiques — des formes d'optatifs comme l'avait fait Philon, alors que les papyrus attestent la disparition de l'optatif à cette époque, et les tours qu'il emploie ne sont pas ceux où l'optatif avait survécu le plus longtemps ; ce sont ceux qui avaient été éliminés d'abord, ceux qui étaient le plus éloignés de l'usage courant, entaché de vulgarisme. Le principe était désormais fixé. Les gens dépourvus de culture ont pu dès lors écrire pour le peuple des vies de saints pleines de vulgarismes. Mais les grands orateurs sacrés, les Basile, les Ghrysostome, ont employé une langue « puriste ». En devenant religion officielle, le christianisme acceptait pour langue officielle une langue qui repoussait les usages vulgaires. Le parti pris fixé dès le début de l'ère chrétienne n'a jamais disparu : bien écrire, c'est ne pas écrire la langue vulgaire, c'est chercher dans le passé ce qui s'écarte de l'usage courant. Une unité de la langue écrite et, dans la mesure où elle était commandée par la langue écrite, une unité de la langue parlée se réalisait ainsi, mais d'une manière artificielle, et qui n'empêchait pas le parler courant de se développer d'une autre manière.

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Dans le même temps où s'achevait l'unification du grec, l'unité de l'Empire s'affaiblissait. Déjà dans la période de ruine économique et de troubles politiques qui caractérise le m'' siècle ap. J.-C, ce triste siècle d'où la culture antique est sortie amoindrie, et dont des renaissances successives n'ont réussi que très imparfaitement — et très gauchement — à réparer les dévastations, l'unité de langue a dû commencer à beaucoup souffrir. Puis, de tous côtés arrivent des nations qui détachent de l'empire certaines de ses parties, et l'Islam chasse peu à peu l'empire byzantin de l'Asie. La culture s'abaisse, et par suite la norme agit de moins en moins. Dès l'époque byzantine, la langue subit des altérations nouvelles, qui ne sont pas les mêmes partout ; il y a donc une nouvelle différenciation dialectale. Bien qu'on n'écrive pas les parlers régionaux à l'époque byzantine, des innovations régionales dont les effets subsistent encore aujourd'hui apparaissent dans les manuscrits, notamment le développement d'une spirante gutturale notée v dans des cas tels que TisTeùoy qui devient tlictsjyo) dans toute une partie du domaine grec. Le phénomène est attesté dès l'époque hellénistique dans l'île d'Amorgos où cette prononciation existe encore aujourd'hui.

D'une manière générale, plusieurs des différences dialectales qu'on observe actuellement remontent à l'antiquité. Ainsi, l'on sait que y; a pris la prononciation i dans la plus grande partie du domaine ; mais le timbre e a subsisté dans la région du Pont où les Arméniens ont fait des emprunts au grec (sans doute du iv* au vu* siècle) avec cette prononciation et où le timbre e est encore en usage. Les innovations de la -/.ov/t, ne se sont pas toutes répandues sur le domaine tout entier : la création de çspouv, qui se trouve dès l'antiquité, à l'époque impériale, n'a pas empêché ç£coj7i de subsister dans les des delà mer Egée. L'observation des parlers grecs actuels tend donc à montrer que l'unité vers laquelle tendait la y.oivi^ n'a jamais été réalisée d'une manière absolue.

Les commencements de la distinction entre le groupe dialectal du Nord et le groupe du Sud des parlers grecs modernes remontent assurément à l'époque byzantine. Le groupe du Nord, qui comprend sur le continent les parlers au Nord de l'Attique, les îles du Nord de la mer Egée, et le Nord- Ouest et le Nord de l'Asie Mineure, traite de manière différente les voyelles suivant qu'elles sont toniques ou atones. Les voyelles accentuées subsistent en principe. Au contraire les voyelles inaccentuées sont pour la plupart très altérées : i et u inaccentués disparaissent, e et o passent à i et u ; seul a garde à peu près son timbre : va çuXa^-/;? se réduit à va o'kiq, •/.epoeij.évsç « gagné » devient 7,ipor.ij,£voj;, yaipsTa', devient x^îpm (prononcé xériti), etc. Les mots sont donc entièrement défigures. Ces altérations profondes ne sont pas dues à un accent d'intensité ; elles sont un effet de l'abrègement des voyelles atones. En effet, les voyelles sont en général

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d'autant plus brèves par nature, et toutes choses égales d'ailleurs, qu'elles sont plus fermées. On conçoit dès lors que, en s'abrégeant, les voyelles i et u, brèves par nature, se réduisent à zéro, et que les voyelles e et o passent aux brèves i et u ; seul a, la plus longue des voyelles par nature, garde son timbre. — Dans le groupe dialectal des parlers méridionaux du grec moderne, les voyelles ont subi de nombreuses altérations de détail, mais pas de grande transformation d'ensemble.

La destruction définitive de l'empire byzantin au xv* siècle et la domination turque, ne laissant subsister d'autre centre de l'hellénisme que le patriarchat de Constantinople et d'autre principe d'unité que l'Eglise, ont favorisé la différenciation des parlers locaux. Quelques prêtres ont continué de lire et, en quelque mesure, d'écrire la langue de l'Eglise, qui était en somme la vieille xoivï). Pas plus en Orient qu'en Occident l'avènement du christianisme n'a renouvelé la langue ; à Byzance, l'Eglise chrétienne s'est constituée la gardienne de la vieille xoirri littéraire, comme elle l'a été à Rome du latin classique : depuis l'établissement de l'Empire romain, les règles de la langue écrite n'ont plus changé, et l'orthographe n'en a pas sensiblement varié. Mais cette langue était avec le temps devenue trop différente du parler courant pour lui servir de norme. Le parler courant de chaque région, presque de chaque localité, a dès lors son développement linguistique propre, et la différenciation du grec commun fait des progrès.

Toutefois le sort du grec n'a pas été pareil à celui du latin. Dans chacune des parties de l'Empire d'Occident où le latin était devenu au v^ siècle ap. J.-G. la langue commune, il a subsisté — sauf en Afrique et dans quelques régions voisines de la Germanie — ; il s'est constitué de nouveau alors des groupements dont chacun a tendu à avoir sa langue propre ; des royaumes se sont établis, qui se sont agrandis et fortifiés peu à peu ; et le latin commun de l'empire d'Occident s'est brisé en un grand nombre de langues qui sont devenues radicalement différentes les unes des autres. Rien de pareil dans l'Empire d'Orient. De bonne heure, l'hellénisme avait perdu une grande partie des conquêtes d'Alexandre ; on voit rapidement le grec s'éliminer sur la frontière de l'Inde, puis dans toute l'Asie centrale où l'iranien reprend sa domination avec les Arsacides, puis avec les Sassanides. L'empereur de Byzance est de plus en plus réduit à ce qu'était le domaine grec avant Alexandre. Seule la mer continue à garder à ce domaine une certaine unité. L'Empire d'Orient s'est réduit peu à peu ; mais il ne s'est pas émietté en royaumes distincts, ni même en provinces nettement différenciées. Par suite, il y a eu des formes locales du grec, quelques-unes très aberrantes, mais nulle part des groupes dialectaux importants susceptibles de se condenser en langues différentes. Le sentiment d'une unité a persisté.

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