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lement n'étaient pas de sang royal, mais devaient être aussi d’origine étrangère, puisque leurs noms n’ont aucune racine dans la langue égyptienne. En dressant des autels à un dieu que l'Égypte n'avait pas connu jusqu'alors, Aménophis IV se serait donc trop souvenu du sang qui coulait dans ses veines. I] fit pour Aten ce que les Hycsos avaient fait pour Sutekh. Avec lui un certain parti étranger triompha, et c’est peut-être par là que peuvent être expliqués les bas-reliefs de Tell-el-Amarna qui nous montrent ce prince sous des traits qui n’ont rien d'égyptien, entouré de fonctionnaires auxquels les artistes ont donné une physionomie Lout aussi singulière que la sienne.
Après quelques autres règnes qui ont laissé des traces insignifiantes, paraît Horus. La série des princes légitimes recommence avec lui, mais avec lui se produisent de violentes réactions contre les réformes du fanatique Aménophis IV. Les noms des rois qui venaient d’être détrônés sont, en effet, partout martelés; les édifices élevés par eux sont jetés à terre; bien plus, la ville capitale qu'ils avaient fondée à Tell-el-Amarna est démolie de fond en comble avec un soin si patient qu'il n’en reste plus aujourd’hui une pierre debout. Horus, toutefois, fut un roi prudent qui sut garder à l'Égypte le rang qu’elle avait acquis, et lui conserver ces lointaines frontières que Thoutmès I, selon l’obélisque de Constantinople, avait reculées « jusqu'aux extrêmes stations de la Mésopotamie. » Il fut le dernier Pharaon de cette XVIII" dynastie qui, pendant les 2/41 ans qu’elle occupa le trône, avait porté si haut la gloire de l'Égypte.
Sous la XIXme dynastie, la fortune de l'Égypte se maintient avec un certain éclat; mais, à travers les lueurs que jettent sur cette époque quelques rois guerriers, on commence à apercevoir divers symptômes qui présagent une dislocation prochaine. Autrefois si menacante, l'Égypte va devenir maintenant presque toujours menacée.
Le prince qui commence cette nouvelle série royale est Ramsès 1. Nous avons peu de monuments de son règne. On sait
cependant qu'il fit une campagne au nord de la Syrie, dans la vaste contrée située entre la rive gauche de l’Euphrate, le Taurus et la mer. C’est là que nous retrouvons le dieu Sutekh et ses adorateurs; c’est là qu'habitent les Khétas, tribu puissante placée comme les Rotennou, ses voisins, à la tête d’une confédération de peuples. Si l’on en croit une inscription de Karnak, Ramsès aurait été le premier qui soit allé au-devant des Khétas jusque sur les bords de l’Oronte. Peu de faits d'armes signalèrent d'’ailleurs son passage sur le trône. Il eut pour successeur Séti 1°”, le Séthos de la tradition grecque.
Nous avons vu tout à l’heure jusqu’à quelles limites éloignées Thoutmès IT avait reculé les frontières de l'Égypte. Si l’on étudie à Karnak les guerres qu’eut à soutenir Séti [°", on voit ce prince recommençant les campagnes de son illustre aïeul, soumettant de nouveau les Schasou et les habitants de Pount, combattant la Syrie et y plaçant des garnisons égyptiennes, luttant contre les Khétas et les Rotennou, attaquant Ninive et Babylone, et portant même jusqu'en Arménie ses armes victorieuses. Déjà, dès le second règne de la XIX* dynastie, l’Asie occidentale proteste donc par des révoltes‘contre la suzeraineté de l'Égypte, et l’on devine que, pour peu qu'ils se fortifient, l'Égypte trouvera des ennemis redoutables et peut-être des maîtres, dans ces peuples que, jusqu’à présent, elle traite en vassaux insoumis. Ces guerres lointaines que Séti l* conduisit en personne ne l’empêchèrent pas d’ailleurs de se livrer aux travaux de la paix, et, sous son règne, la prospérité intérieure de l'Égypte se soutint par des constructions qui font encore aujourd’hui l’étonnement du voyageur. C’est d’abord la salle hypostyle de Karnak, l’un des chefsd'œuvre de l'architecture égyptienne; c’est le grand temple d’Abydos, dont nos fouilles récentes ont rendu à la lumière les incomparables sculptures; c’est le tombeau du roi, à Bal-el- Molouk (Thèbes), monument souterrain qu’on admire parce qu’on ne comprend pas qu’un architecte ait même osé en concevoir le plan. N'oublions pas d’ajouter que Séti est le premier roi qui joi-
goit par un canal la Mer-Rouge au Nil, et qui, a moyen d’un puits artésien creusé dans la montagne, rendit praicable pour les caravanes le chemin qui de Radasieh (prov. d'isneh) conduit aux mines d'or de Gebel-Atoky.
Ramsès I[, son successeur, régna 67 ans; il et 170 enfants dont 59 princes. Ici, nous avons affaire au roi constructeur par excellence. Il est pour ainsi dire impossible de rencontrer en Égypte une ruine, une butte antique sans y lire son nom. Les deux magnifiques temples d’Ibsamboul, le Ramesseum de Thèbes, le petit temple d’Abydos, sont de lui; il éleva aussi des édifices considérables à Memphis, au Fayoum et à Sân. Ramsès IT dut à son long règne d’avoir pu réaliser tant de travanx importants ; il le dut aussi à ses guerres, qui lui livrèrent un nombre considérable de prisonniers qu’il employa, selon l'usage égyptien, aux constructions publiques. A ces causes ajoutons encore la présence sur les bords du Nil de tribus nombreuses de race étrangère que la fertilité du sol et sans doute la politique du gouvernement attiraient des plaines de l'Asie. Par les ouvriers qu'ils fournissaient aux travaux des temples, à l'édification des villes, au curage des canaux, ces étrangers rendaient à l'Égypte l'hospitalité qu'elle leur prêtait, et c’est ainsi que, sous ce même Ramsès If, la Bible nous montre les Israélites occupés dans l'Est du Delta à la construction d'une ville qui s'appelait Ramsès comme le roi.
L'étude des guerres entreprises par Ramsès II donne raison aux pressentiments que nous avait déjà fait concevoir l’état poliiiqué de l'Égypte depuis le commencement de la XIX"° dynastie. Le temps n’est pas loin, en effet, où l'Égvpte cessera d'être l'arbitre des destinées du monde. Une réaction nécessaire va se produire. Au Sud, au Nord, à l'Ouest, tous les peuples que les Thoutmès et les Aménophis avaient domptés se soulèvent contre leurs anciens maîtres. Le Soudan s’agite, et les murs des temples sont couverts des représentations de toutes les victoires que les princes d’Éthiopie remportent sur ces vassaux révoltés, En même temps, des déserts situés à l’occident du Delta, un flot
de nomades aux yeux bleus et aux cheveux blonds les Libyens) descendu des îles de la Méditerranée sur le continent africain menace les provinces du Nord, et n’est contenu qu'avec de grands efforts par les armées égyptiennes. En Asie, même travail de réaction contre l'Égypte. Là, les Khétas, peuple belliqueux qui combat sur des chars, ont formé de nouveau, avec vingt autres peuples, une formidab'e alliance. Mais, après dix-huit ans de lutte, Ramsès JI ne réussit à les vaincre que pour conclure avec ceux qu'hier encore il appelait La vile race des Khétas, une paix aussi honorable pour eux que pour lui. C’est pendant cette longue campagne que Ramsès 11 donna devant toute son armée une preuve de courage personnel qui fut le sujet d'un poëme historique qu’on trouve gravé sur l’un des murs extérieurs de Karnak et sur la face Nord du grand pylône du temple de Louqsor (1). C'était dans la cinquième année de son règne, au mois d’épiphi. Ramsès et son armée s’avançaient vers la ville d’Atesch. Trompé par des Bédouins que le prince des Khétas employait comme espions, Ramsès tombe dans une embuscade, et se voit tout à coup entouré par l’armée des confédérés tout entière. Les Égyptens surpris prennent la fuite et Ramsès reste seul. « Alors, dit » le poëte qui a célébré la gloire de sm maître, Sa Majesté à la » vie saine et forte, se levant comme le dieu Month, prit la parure > des combats... Lançant son char, il entre dans l’armée du vil » Khéta ; il était seul, aucun autre avec lui. Cette campagne, Sa » Majesté la fit aux yeux de toute sa suite. Il se trouva environné » par deux mille cinq cents chars, et sur son passage se précipi- » tèrent les guerriers les plus rapides du vil Khéta et des peuples » nombreux qui l’accompagnaient : Aradus, Masou, Palasa, » Kaschkasch, Oelon, Gazonatan, Chèrobe, Aktor, Atesch et » Raka.
» Chacun de leurs chars portait trois hommes, et le roi n'avait
(1) Ce poëme est connu dans la science sous le nom de Poëme de Penta-our, On doit à M. de Rougé l'excellente traduction dont nous reproduisons ici les principaux passages.
» avec lui ni ses princes, ni ses généraux, ni les capitaines des » archers ou des chars. » Dans cette position périlleuse, Ramsès invoque en ces termes le dieu suprême de l'Égypte : « Mes archers » et mes cavaliers m'ont abandonné! pas un d’entre eux n’est là » pour combattre avec moi! Quel est donc le dessein de mon > père Ammon? Est-ce un père qui renierait son fils?... N’ai-je » pas marché sur ta parole, à mon père?... Ta bouche n’a-t-elle » pas guidé mes expéditions, et tes conseils ne n''ont-ils pas di- » rigé?.….. Ne l’ai-je pas célébré des fêtes éclatantes et nombreuses » et n’ai-je pas rempli ta maison de mon butin? Le monde entier » se réunit pour te consacrer ses offrandes. J'ai enrichi ton do- » maine, et je L’ai immolé trente mille bœufs avec toutes les herbes > odoriférantes et les meilleurs parfums... Je l'ai construit des » temples avec les blocs de pierre, et j'ai dressé pour toi des » arbres éternels. J'ai amené des obélisques d’Éléphantine, et c’est » mOi qui ai fait apporter des pierres éternelles. Les grands vais- » seaux voyagent pour toi sur la mer, ils transportent vers toi » les tributs des nations... Je t’invoque, mon père! Je suis au » milieu d’une foule de peuples inconnus, et je suis seul devant » toi; personne n'est avec moi. Mes archers et mes cavaliers m'ont abandonné quand je criais vers eux; aucun d’eux ne m'a écoulé quand je les appelais à mon secours. Mais je préfère » Ammon à des milliers d’archers, à des milliers de cavaliers, à » des myriades de jeunes héros, fussent-ils tous réunis ensemble !» Après ces plaintes éloquentes, l’auteur du poëme met dans la bouche du dieu la réponse suivante : « Tes paroles ont retenti » dans Hermonthis, Ô Ramsès!... Je suis près de toi, je suis ton » père, le Soleil! ma main est avec toi, et je vaux mieux pour toi » que des millions d'hommes réunis ensemble. Les 2,500 chars, » quand je serai au milieu d'eux, seront brisés devant tes cavales.… » Les cœurs de tes ennemis faibliront dans leurs flancs, et tous » leurs membres s’amolliront. Ils ne sauront plus lancer leurs » flèches et ne trouveront plus de cœur pour tenir la lance. Je » vais les faire sauter dans les eaux, comme s’y jette le croco-
» dile; ils seront précipités les uns sur les autres, et se tueront » entre eux. Je ne veux pas qu'un seul regarde en arrière: celui » qui tombera ne se relèvera plus.» — Pendant ce temps, l'écuyer de Ramsès, debout à côté de son maître, voyait les rangs ennemis s’épaissir autour d’eux. À son tour, il adresse la parole au roi : « O mon bon maître, roi généreux, seul protecteur de l'Égypte » au jour du combat, nous restons seuls au milieu des rangs enne- » mis; arrête-toi et sauvons le souffle de nos vies. Que pouvons- » nous faire, Ô Ramsès, mon bon maitre ?... Courage, raffermis » ton cœur, à mon écuyer, répond le roi. Je vais entrer au milieu » d’eux, comme se précipite l’épervier divin; renversés et mas- » sacrés, ils tomberont dans la poussière. » Ramsès alors lance son char, six fois se précipite au milieu d’eux, et six fois abat les principaux d’entre leurs guerriers. Le roi rassemble alors autour de lui les généraux et les cavaliers qui n'avaient pas pris part au » combat. « Vous n'avez pas, leur dit-il, satisfait mon cœur: » est-il un seul d’entre vous qui ait bien mérité du pays? Si votre » seigneur ne s'était pas levé, vous étiez tous perdus... Vous » êtes restés dans vos demeures et dans vos forteresses, et vous » n'avez donné aucun avis à mon armée. Je les envoie chacun » dans leur contrée en leur disant d'observer le jour et l'heure du » combat, et voilà que tous ensemble vous avez mal agi... Une » faute énorme est commise par mes soldats et mes cavaliers : » elle est plus grande qu’on ne peut le dire, car j'ai montré ma » valeur, et ni les archers ni les cavaliers ne sont venus avec moi. » Le monde entier a donné passage aux efforts de mon bras, et » j'étais seul, aucun autre avec moi... » Après ces paroles, le récit nous transporte à l’heure du soir. L'armée de Ramsès arrive. « Ils trouvèrent toute la région où ils marchaient, continue le » texte, couverte de cadavres baignés dans leur sang. et le pied » ne pouvait trouver de place, tant les morts étaient nombreux. » C'est alors aux généraux d'adresser à leur tour la parole au roi : « Bon combattant, au cœur inébranlable, tu fais l'œuvre de tes » archers et de tes cavaliers. Fils du dieu Toum, foriné de sa
ss: be
» propre substance, tu as effacé le pays de Khéta avec ton giaive » victorieux. C’est toi, à mon guerrier, qui es le seigneur des » forces, 1l n’est pas de roi semblable à toi qui combatte pour ses » soldats au jour de la bataille. C’est toi, roi au grand cœur, qui » es le premier dans la mêlée; c’est toi qui es le plus grand des » braves devant ton armée, à la face du monde entier soulevé » contre toi... » Ramsès répond : « Aucun de vous n’a bien agi, » en m'abandonnant ainsi, seul au milieu des ennemis. Les princes » et les capitaines n’ont pas réuni leurs mains à la mienne. J'ai » combattu, j'ai repoussé des milliers de nations, et j'étais seul. » Les chevaux qui me portaient étaient Puissance en Thébaïde » ct Repos à la région supérieure. C'est eux qu'a trouvés ma » main quand j'étais seul au milieu des ennemis. Je veux qu'on » leur serve des grains devant le dieu Phra, chaque jour, quand » je serai dans mes pylônes royaux... » « Le lendemain, continue » le texte, quand la terre s’éclaira, Ramsès fit recommencer la ba- » laille, ets’élança au combat comme un taureau qui se précipite » sur des oies... Les braves, à leur tour, entrèrent dans la mêlée. » comme l’épervier qui fond sur sa proie. Le grand lion qui » marchait auprès des chevaux du roi combattait avec lui; la fu- » reur enflammait tous ses membres, et quiconque s’approchait » tombait renversé. Le roi s’emparait d'eux, et les tuait sans » qu'aucun pût s'échapper. Taillés en pièces devant ses cavales, » leurs cadavres étendus ne formaient qu’un seul monceau de » débris sanglants. » Quelques lignes de texte achèvent ce long récit. Dans une mêlée générale, les Khétas sont mis en pleine déroute, et la paix qui se signe entre les deux souverains met fin provisoirement à la lutte. — Le rôle guerrier de Ramsès II ressort suffisamment de ces détails. De Gebel-Barkal, à Nahr-el-Kelb, près de Beyrouth, des inscriptions attestent la grandeur de celui dont les Grecs, sous le nom de Sésostris, ont célébré les exploits. L'histoire impartiale, éclairée par le témoignage des monuments, dira cependant que l'étendue des conquêtes de Sésostris est exagérée, et que les écrivains de la tradition classique ont peut-être
attribué au seul Ramsès II tous les faits d'armes qui ont rendu nou moinsillustres les noms de Thoutmès lil, de Séti I‘ et de Ramsès IT.
Ramses IT eut pour successeur son treizième fils, que les monuments appellent Ménéphtah. C'est sous son règne que les Israélites, après les prodiges que la Bible raconte, quittérent l'Égypte sous la conduite de Moïse. Ménéphtah aurait donc été le Pharaon qui péri dans la Mer-Rouge. Son tombeau est cependant de ceux qu'on voit encore dans la vallée de Bab-el-Molouk. Après trois autres règnes qui ne méritent pas d'être rapportés, la XIX"° dvnastie s'éteignit. Elle avait duré 174 ans.
La XX®€ dynastie s’ouvrit sous les plus brillants auspices. A sa tôle apparaît un roi qui se montre le digne successeur de ses illustres ancêtres : on le nomma Ramsès IL Médinet-Abou à Thébes est le panthéon élevé à la gloire de ce nouveau Pharaon. Chaque pylône, chaque porte, chaque chambre, nous y raconte les exploits qu'il accomplit. Pount est encore une fois soumise, et Ramsès lui impose des tributs. Kousch reçoit le châtiment que lui attirent ses fréquentes révoltes. A l'Ouest, les Libyens paraissent de nouveau sur les frontières égyptiennes, et le roi guerrier leur fait subir de sanglantes défaites. Enfin, au Nord, la guerre se poursuit cette fois par terre et par mer. Les Khétas, déjà vaincus sous Ramses IT, ont repris les armes sous Ramsès II. Divers peuples de la côte de Syrie, tels que le Zakkaro et les Philistins, se joignent à eux. L'ile de Chypre elle-même fournit son contingent à l’armée confédérée. Sur les bords de la mer, près d’une ville inconnue, les flottes ennemies se rencontrent. On combat corps à corps, el lès bas-reliefs de Médinet-Abou nous représentent les ennemis des Égyptiens culbutés dans les flots qui les engloulissent. Pendant ce temps, Ramsès HI resté sur le rivage repousse les attaques de l'armée des alliés. Comme Ramses If, 1l a près de son char un lion privé qui combat pour lui et dévore les ennemis que son maître a renversés. Les commencements de la XX": dynastie furent donc heureux, et sous Ramsès I l'antique gloire de l'Égypte sembla renaître, Mais les timides successeurs du héros
de Médinet-Abou ne surent pas conserver intact ce glorieux dépôt, et c’est en vain que Ramsès II aura, par l’éclat de ses victoires, un instant arrêté l'Égypte sur le bord de l’abime où elle va tomber. Cette fois, les temps sont venus. Bien qu’elle ait encore des gouverneurs en Syrie, la dépendance de ce pays devient de plus en plus fictive. Par son contact prolongé avec les Asiatiques, l'Égypte perd, en outre, cette unité qui jusqu'ici à fait sa force, Elle a laissé des mots sémitiques s’introduire dans sa langue. Des dieux étrangers ont fait invasion dans ses sanctuaires jusqu'alors inaccessibles. Pendant cette période de défaillance générale, une autre cause d’affaiblissement se produit. Les grands-prêtres d’Ammon, à Thèbes, profitant de l’inertie des derniers rois de la XX'° dynastie, minent peu à peu la puissance royale et aspirent à renverser les rois légitimes. L'Égvpte paie ainsi l'ambition des conquérants de la XVII"® dynastie. Humiliée autant qu’elle a été superbe, elle va voir bientôt son sol foulé encore une fois par les étrangers, et après avoir dominé à la fois sur les Couschites, les Libyens et les Asiatiques, elle recevra d'eux des rois. C’est pour n'avoir pas su rester sur le terrain qui est véritablement le sien, c’est-à-dire sur les bords du Nil, aussi loin qu'ils se prolongent vers le Sud, c’est pour avoir essayé de s'imposer là où mille questions de race et de climat compromettent son autorité, que son empire trop vaste va se démembrer. Telle, en effet, sera la fin de la plus belle période de l’histoire d'Égypte. Impuissant à faire face à tant de dangers, l'empire de Ménès, après Ramsès I, marche douloureusement vers sa décadence. Au Nord comme au Sud, ses conquêtes lui échappent une à une, et au moment où. sous le dernier roi de la XXM®€ dynastie, les grands-prêtres placent enfin sur leur tête la couronne des Pharaons, nous voyons l'Égypte réduite à ses plus petites frontières et entourée d’ennemis désormais plus puissants qu’elle.
La XXI® dynastie donne au monde le spectacle de l'Égypte partagée par ses divisions intestines en deux royaumes. À Thèbes, gouvernent les rois sortis de la caste sacerdotale ; à Tanis ( Sân }).
s'élève la dynastie que Manéthon admet dans ses listes comme légitime. L'Égypte, à ce moment, a perdu toute sa prépondérance en Asie. À certains symptômes, on commence à voir qu’au Ccontraire l'influence de l'Asie grandit de plus en plus sur les bords du Nil : les rois Thébains choisirent pour plusieurs de leurs äils des noms sémitiques, et les rois de Sàn envoient une princesse égyptienne au harem de Salomon.
La XXII" dynastie a son siége officiel à Tell-Basta. N ne parait pas que cette dynastie ait donné à l'Égypte beaucoup de conquérants. Le premier de ses rois, le Sésac de la Bible et le Scheschonk des monuments, conduit cependant ses armées en Palestine, assiége Jérusalem et enlève les trésors du temple. Si l'on jette les veux sur le tableau des personnages qui composent cette famille royale, on s’étonnera d’y voir que la plupart d’entre eux portent des noms assyriens : Nemrod, Tiglath, Sargon. On remarquera en outre que le régiment préposé spécialement à la garde de la personne des rois est composé, non d'Égyptiens, mais de Waschouasch, peuplade Libyenne que Ramsès IT avait repoussée tant de fois des frontières du Delta. Ces renseignements, fournis par les monuments découverts pendant les fouilles du Sérapéum, donnent la clef de l’histoire sous la XXII#e dynastié et les suivantes. Autant l'Égypte tendait autrefois à se répandre au dehors, autant elle se concentre maintenant en elle-même ; autant elle imposait ses lois aux nations voisines, autant elle subit maintenant celles des peuples étrangers. Désormais, plus de dynasties Thébaines, ni Memphites. L'Égypte, comme attirée par l'Asie, n'aura plus dorénavant de capitales que dans ses provinces du Delta. Dès la XXHme dynastie, l'Égypte, d’ailleurs, ne s’appartient déjà plus. Sous les grandes familles Thébaines, comme nous le voyons par les Israélites, elle a pu impunément, sûre de les dominer par le seul prestige de sa grandeur, ouvrir ses portes et céder une portion de son territoire à certaines tribus étrangères. Mais au temps où nous sommes, les rôles ont bien changé. Ce sont maintenant ces mêmes tribus qui se lèvent contre elle. Bien plus, ce sol que
jusqu'alors elles n’ont occupé qu’à titre d'hôtes, elles aspirent à s’en rendre les maîtres. Une fois encore l'Égypte subit ainsi son éternelle destinée, et la XXH° dynastie n'est effectivement que l’avénement au trône d’une de ces familles non égyptiennes qui peuplaient aJors les frontières orientales du Delta. s
Des événements bien inattendus signalèrent la XXI dynastie. Sous l'influence de causes encore inconnues, l'Égypte se divisa profondément, et, au Nord, nous la trouvons partagée, non pas en un royaume unique comme sous les Pasteurs, mais en plusieurs petits États auxquels commandent une dizaine de rois sortis pour la plupart des rangs des Maschouasch, véritables janissaires qui probablement avaient peu à peu escaladé les marches du trône. Au Sud, un ordre de choses encore plus imprévu trahit les discordes intestines de la malheureuse Égypte. Le Soudan, jusque-là soumis à la puissance des Pharaons, nous apparaît tout à coup organisé en royaume indépendant. Plus de Gouverneurs du Sud, plus de Princes d'Éthiopie exécutant au delà des cataractes les ordres partis de Thèbes ou de Memphis. Non-seulement le pays de Cousch est libre, mais, sous la XXII®* dynastie, la Haute- Égypte, presque jusqu’à Minieh, semble n'être plus qu'une province du Soudañ.
La AXIV®E dynastie se composa, selon Manéthon, d’un seul roi, Bocchoris, qui régna six ans. Ce prince réussit-il à expulser les Couschites de la Haute-Égypte, ou fut-il seulement celui des rois partiels du Nord qui plaça la Basse-Égypte sous un sceptre unique ? L'histoire est jusqu'ici muette. Ce qu’il y a de certain, c’est que Bocchoris occupait à peine le trône depuis quelques années, qu'un roi du Soudan, Sabacon, descendit les cataractes, s’empara de linfortuné Bocchoris, qu'il fit brûler vif, et cette fois étendit sa domination jusqu’à la Méditerranée. Que nous sommes loin ici des grandes batailles de Thoutmes, et de ces tributs imposés par le Pharaon vainqueur à la vile race de Cousch ! C’est Cousch maintenant qui traite l'Égypte en pays vaincu et vient régner dans ces palais tout pleins de la gloire des Aménophis et des Ramsès. —
La domination éthiopienne ferme la XXV®% dynastie et compié pour cinquante ans dans les annales égyptiennes.
Le dernier roi de cette XXV®* dynastie fut Tahraka. Il avait régné 26 ans, quand douze chefs égyptiens se réunissent, expulsent les Éthiopiens des provinces septentrionales, et partagent ce qu'ils peuvent reprendre du territoire national en douze gouvernements dont ils se proclament les rois. Chose singulière! à la fin de la domination éthiopienne , l'Égypte se montre à nous précisément ce qu'elle était quand, pour la première fois, elle subit le joug du Soudan. Au Nord, c’est une dodécarchie composée d'Égvptiens confédérés, ou peut-être même encore de Maschouasch; au Sud, c'est la Thébaïde réduite une seconde fois à l’état de province du Soudan sous le gouvernement de l’éthiopien Piankhi et de cette reine Ameniritis, dont le Musée possède une si admirable statue (1). Fatiguée de la domination des étrangers, l'Égypte revient ainsi sur ses pas, et quand Psammitichus, le premier roi de la XXVI®° dynastie, monte sur le trône, elle semble reprendre son histoire à la fin de la XXII,
La domination des douze rois alliés fut de quinze ans. Un oracle avait prédit que l'Égypte entière finirait par appartenir à celui d'entre eux qui boirait dans un vase d’airain. Un jour que les douze princes étaient sur le point de faire des libations, le grandprêtre leur présenta des coupes d’or dont ils avaient coutume de se servir. Mais s'étant trompé sur le nombre, il n’en apporta que onze pour les douze rois. Alors, celui que nous avons nommé tout à l'heure, Psammitichus, voyant qu'il n'avait point de coupe comme les autres, prit son casque qui était d’airain et s’en servit pour les libations. Un prompt exil dans les marais du Delta fut la conséquence de cette action, dont les autres rois s'étaient aperçus. Quant à Psammitichus, résolu de se venger de l’outrage qui lui était fait, il envoya à son tour consulter l’oracle. II lui fut répondu
(1) Elle est exposée dans la salle principale du Temple. (Voy. la Descriphion du Parc.)
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cette fois qu'il serait vengé par des hommes d'airam sortis de la mer. D'abord, il ne put se persuader que des ‘hommes d’airain vinssent à son secours ; mais peu de temps après, des Grecs qui avaient fait naufrage sur les côtes descendirent à terre revêtus de leurs armes. Un Égyptien courut en porter la nouvelle à Psammitichus dans les marais, et comme jusqu'alors cet Égyptien n'avait jamais vu d'hommes armés de la sorte, il lui dit que des hommes d’airain sortis de la mer pillaient les campagnes. Le roi, comprenant par ce discours que l’oracle était accompli, fit alliance avec les Grecs et les engagea par de grandes promesses à prendre son parti. Puis, avec ces troupes auxiliaires et les Égyptiens qui lui étaient restés fidèles, Psammitichus se mit en campagne, détrôna les onze rois, renversa les Éthiopiens, et rendit à l'Égypte son ancien territoire de la Méditerranée à la première cataracte, — La nouvelle dynastie dont Psammitichus fut le premier roi, correspond, comme on le sait déjà, à la XXVI“*.de Manéthon : les ruines que l’on aperçoit près du village moderne de Sà-el-Hagar (Saïs) marquent le site de la ville que cette famille royale avait choisie pour siége officiel du gouvernement.
Certains indices donnent à penser que Psammitichus n’était pas Égyptien, et que l’histoire a quelque droit de voir en lui un de ces Maschouasch introduits, quelques siècles auparavant, dans les corps d'élite de l’armée égyptienne. La XXVI® dynastie aurait donc été Libyenne. — Malgré son origine étrangère, elle donna à l'Égypte 138 ans de prospérité. A la vérité, elle ne fut pas toujours heureuse dans ses entreprises extérieures. Psammitichus tenta la conquête de la Syrie, et fut arrêté par une ville qu'il assiégea pendant vingt-neuf ans. L'un de ses successeurs, Néchao, essaya de son côté de faire revivre les anciennes prétentions de l'Égypte sur les plaines qu'arrosent l’Euphrate et le Tigre , et, battu à Karkémich par Nabuchodonosor, ne trouva son salut que dans la fuite, Enfin, un autre roi, Apriès, essuya de sanglantes défaites dans la Cyrénaïque, où il avait envoyé ses armées. L’astre guerrier de l'Égypte qui, mille ans auparavant, avait rayonné sur
le monde entier, pâlissait donc sous les rois Saïtes. Mais la XXV1' dynastie racheta l’insuccès de ses campagnes par son amour des arls, par les soins qu’elle prit de restaurer les anciens sanctuaires et d’en bâtir de nouveaux. A Saïs, elle éleva des portiques qu’'Hérodote place au-dessus de tous ceux qu'il à vus en Égypte, et qui, malheureusement, comme cette ville célèbre elle-même, ont disparu sans retour. Comme symptôme de l'élan donné à la civilisation par les successeurs de Psammitichus, on notera aussi les efforts tentés par ces princes pour ouvrir au commerce et à l'industrie du pays des voies nouvelles en Arabie, en Grèce, en Syrie et sur les côtes orientales de la Méditerranée. Il est vrai que Néchao échoua dans son entreprise de rouvrir le canal autrefois creusé par Séti I entre la Mer Rouge et le Nil; mais l’histoire saura toujours gré à ce roi de sa tentative si hardie pour l'époque de faire partir de la Mer Rouge une flotte qui, à travers des mers alors inconnues du monde entier, franchit le cap de Bonne-Espérance, longea les côtes occidentales de l'Afrique , traversa le détroit de Gibraltar, et, après une périlleuse navigation de deux ans, vint aborder en Egypte. — Quant à la politique générale de la XXVIw° dynastie, elle est tout entière dans le soin que prirent les Pharaons de eette époque d'ouvrir l'accès de l'Égypte aux peuples étrangers et parüculèrement aux Grecs, d'admettre dans les écoles des jeunes Grecs auxquels on apprenait l'Égyptien, en un mot, de permettre à ce grand courant d'idées libérales dont la Grèce se faisait déjà l'instigatrice de se répandre jusqu’à elle. Les Saïtes crurent par ces mesures vivifier l'Égypte et rendre un peu de jeune sang à la vieille monarchie fondée par Ménès. Mais, sans le savoir, ils avaient introduit sur les bords du Nil un nouvel élément de décadence. Merveilleusement douée par la durée et l'immobilité, l'Égyple ne pouvait que perdre au contact direct de cet élément de civilisation qu'on appelle le progrès. Les Grecs avaient à peine un pied en Égypte, que déjà on devait prévoir qu'ils n’en sortiraient plus, et qu'une fois les deux principes en présence, l’un finirait {ôt ou tard par effacer et absorber l’autre.