CHAPITRE PREMIER
AXCIEN-EMPIRE
DK I.\ l" \ LA XI' DYNASTIK
L’Anciuii-Enipire conimence à la fondation de la monarchie l■Kypliennu et se termine la XI"" dynastie; il dora 1940 ans (1).
L’épocpie où l’Égypte nous apparaît pour la première fois constituée eu nionarcliie est tellement éloignée de nous que l'histoire n'y voit encore <iuc des ténèbres. Par les progrès de la science, appuyée sur des faits philologiques d’une incontestable valeur, on sait. Si la vérité, que, loin d'être arrivée du Sud en suivant le cours du Nil, la civilisation égyptienne anté-historique est, au contraire, venue de l’Asie. Mais à quelle époque la race que nourrit encore aujourd’hui le sol égyptien s’y établit-elle? sous l’action de quelles circonstances se développa celte civilisatioo
(1) Ou troiiviTa à Ir développement des motifs qui uous for-
ceut à ne présenter ces cliiffies qu’avec Ih plus grande l'éserre, bien qu'ils uous soient founns par Manéthon.
tu
qui devait fournir une si étonnante rarrière? Ces problèmes sont probablement à jamais insolubles. Quoi (|u’il en soit, toutes le.s autorités sont d’accord pour faire de Mènes le premier roi do la I" dynastie éh'ypticnne. Siircéda-t-il , comme quelques-uns le pensent, à d’autres rois partiels, et fut-il celui d’entre eux rpii, le premier, réussit à placer l’Cgypte sous un sceptre unique ? C’est ce que l’absence de documents ne nous permet pas d’allirmer. Ce qui est certain, c’est que Mènes n’est pas un personnage fabuleux, bien que la grande figure du fondateur de la monarchie égyptienne ne nous apparaisse qu’a travers les nuages d’un passé, si éloigné de nous qu’il semble appartenir en quekpie sorte h l’enfance du genre humain.
Les trois premières dynasties auraient ix-gné, si l’on en croil Manétlion, 7C9 ans. I.es monuments qu’elles nous ont laissés sont rares. En les étudiant, on y remarque une certaine rudes.se et une indécision do style qui lai.ssent deviner qu’au moment où ils ont été exécutés , l’art égyptien cherchait encore sa voie. Les trois dynasties que nous venons de nommer représenteraient donc cette période d’incubation que toutes les nations nous montrent à l’horizon de leur histoire.
A la 1V“' dynastie, l’histoire d’Égypte (;omracnce à sortir de l’obscurité dans laquelle elle a été jusqu’ici envelop|)ée, et des monuments assez nombreux nous permettent déjà de préciser des faits. Le personnage qui domine cette époque est le roi qu’Ilérodole a nommé Chéops, et que les textes contemporains appellent Khoufou. Chéops fut, paraît-il, un roi guerrier: c’est lui que les bas-reliefs de Ouâdy-Maghara (pre.squ’!le du Sinaï) noüs montrent châtiant les On, bédouins du temps qui inquiétaient les frontières orientales de la Basse-Égypte. 11 fut surtout un roi constructeur. La plus grande et la plus remarquable des pyramides que possède l’Égypte est le tombeau de Chéops. Cent mille hommes qui se relayaient tous le.s trois mois furent, dit-on, employés pendant trente ans au gigantesr]ue travail que ce roi ordonna. Assurément, il n’est pas au-dessus des forces de notre
industrie moderne de refuire un monuiiicut semblable. Mais le problème dlDlcIle à résoudre, même de nos jours, serait de construire des chambres et des couloirs intérieurs qui, malgré les millions de kilogrammes qui pèstmt sur eux, conserveraient è travers soixante siècles la plus parfaite et la plus étonnante régularité. — Quant à la place qu’occupe la IV"' dynastie dans l’Ancien- Empire, on peut dire sans hésiter qu'elle en marque le point culminant. Au début de la quatrième dynastie se produit en effet un mouvement subit et extraordinaire. L’Égypte est désormais libre il’entraves, et nous voyons éclore tous les prodiges d’une civilisation sans pareille à ce moment dans le monde. Mois la société égyptienne est définitivement constituée. L’art a atteint son plein développement et monte à une hauteur que les plus brillantes '■poques dépasseront à peine. Des villes sont fondées, de grandes fermes enrichissent les campagnes. On y élève des milliers de têtes de bc'tail. Des antilopes, des cigognes, des oies sauvages y sont gardées en domesticité. Des moissons abondantes et soignées couvrent le sol. Line architecture élégante embellit les habitations. Là, le maître de la maison vit aimé et respecté des siens. Il cultive les fleurs; des jeux, des danses sont exécutés devant lui. Il chasse et il pèche dans les nombreux canaux dont la contrée est sillonnée. De grandes barques aux voiles carrées flottent pour lui sur le Mil, instniments d’un commerce sans doute trèsactif. l’arlout l’Egypte nous apparaît alors dans l’épanouissement d’une jeunesse vigoureuse et pleine de sève. Cette admirable statue de Chéphren, dans la<|uellc, malgré ses six mille ans, on doit voir un des morceaux les |)lus accomplis de la sculpture égyptienne, n’est-elle pas une œuvre de la 1\"" dynastie (1)? Ne sont-ce pas les Pyramides tpii ont mérité dans l’antiquité d'étre rangées au nombre des sept merveilles du inonde ?
Sous les deux premières dynasties, Thinis et .Memphis avaient
l't) Ktli' ocriipo la pl.aoe iriciaiii-nr il.iiis la salle iulêrieiuo du Temple.
Vntj. la Deirriplion f/« Pure Pijijjttirh.)
été choisies pour être tour à tour le siège du gouvernement; sous la V“* dynastie, c’est Élèphantine qui devient la capitale de l’Égypte. Celte famille royale ne se recommande à l’attention par aucun fait historique remarquable. On lui doit cependant quelques moiiumeiiLs qui méritent d’ùtre signalés : le Maslabat-ell'aranun, à Saqqarah, et, dans la même nécropole, plusieurs tomlreaux d’un fini et d’une conservation admirables, récemment découverts pendant les fouilles destinées à alimenter le Musée de Boulaq (1).
A la mort du dcniicr roi de la V“* dynastie, une famille nouvelle parvint au trône. Manéthon la dit originaire de Memphis. Parmi les personnages célèbres qu’elle produisit, je nommerai la reine Nitocris et Apappus. La reine Nitocris, la belle aux joues roses, comme l’ap|)elle Manéthon, fut, dit-on, la femme la plus distinguée de son temps. Ayant eu à venger la mort’de son frère qui avait péri as,sassiné, elle attira dans une galerie souterraine les coupables qu’elle voulait punir, et pendant les joies d’un repas, les eaux du Nil introduites secrètement les y noyèrent tous. Quant à Apappus, il fut, comme Chéops, un roi guerrier. A celte époque, les cataractes du Nil (surtout celle de Ouâdy-Halfa) n’oITraient pas comme maintenant un insumiontable obstacle à la navigation, et vers le sud, la frontière de l’Égypte était ouverte aux incursions des t/o-ua, peuplade remuante de nègres : Apappus réduisit ces ennemis h l’obéissance. Ihie peuplade inconnue de bédouins, celle des Herouscha (probablement les Bicharis actuels), fut également soumise par les armes égyptiennes. Enfin, du côté du nord, les tribus hostiles reçurent d’Apappus le châtiment qu’elles s’étaient attiré par leurs agressions contre les ouvriers égyptiens préposés à l’exploitation des mines de cuivre de la presqu’île du Sinaî. Le nom d’Apappus est, d’ailleurs, fréquent sur les monuments égyptiens. On le trouve à Asouan, à El-Kab,
(1) Ce sont ces toinheaux qui ont founii les modèles des peintures curieuses exposées dans la salle itiU'rieure du Temiile. (Voy. la Dcseriplmi du Parc Kyyptitar)
à Kasr-e>-Sayad, à Cheykh-Satd, à Zawyet-elrlUaïtin, à Saqqarah, à Sdn; on le rencontre aussi scuIpUî sur les rochers de Ouddy-Maghara, et à Hamârml, station de la route qui conduit deQituhh Qotteir. Comme ce nom signiQcen dgyptien le géant, il est probable qu’il faut y chercher l'origine de la tradition qui donne h Apappus neuf couddes de taille. Il régna, dit-on, cent ans.
De la lin de la Vl“” dynastie au commencement de la XI”', 436 ans s'écoulent, pendant lesquels les monuments sont à peu près muets. L’Égypte subit-elle une invasion de peuples encore inconnue à l’histoire, et Manéthon n’a-t-il tenu compte que des familles légitimes alors reléguées dans leurs capitales? Sans doute, quand il s’agit de l’Égjptc, l’idée d’une invasion doit être plus qu’autre part facilement admise. Par sa position géographique plus encore que par ses admirables ressources, l’Égypte a toujours attiré les regards du monde, et c’est pour elle une éternelle gloire, comme un éternel malheur, d’avoir été dans tons les temps coflvoitée. Mais quand les preuves nous font absolument défaut, il serait téméraire d’aflirmer que l’espèce d’éclipse soudaine qui se manifeste dans la série des monuments, immédiatement après la VI”* dynastie, n’eut pas pour cause, soit une de ces crises de défaillance par lesquelles la vie des nations, comme celle des hommes, est quelquefois traversée, soit plutôt notre ignorance des lieux où les souvenirs des quatre dynasties qui nous occupent peuvent se rencontrer. On voit par là que le problème est un de ceux dont nos fouilles futures doivent se proposer la solution.
Ici se termine la période de dix-neuf siècles h laquelle le nom d’ Ancien-Empire a été donné. Le spectacle qu’offre à ce moment l’Égypte est bien digne de fixer l’attention. Quand le reste de la terre est encore plongé dans les ténèbres do la barbarie, quand les nations les plus illustres qui joueront plus tard un rôle si considérable dans les affaires du monde sont encore à l’état sauvage, les rives du Nil nous apparaissent comme nourrissant un peuple sage et policé, et une monarchie puissante, appuyée par une formidable organisation de fonctionnaires et d’employés, règle déjà
les destinées de la nation. Dès que nous l’apercevons à l'origine des temps, la civilisation égy ptienne se montre ainsi à nous toute formée, et les siècles à venir, si nombreux qu’ils soient, ne lui apprendront presque plus rien. Au contraire, dans une certaine mesure, l’Égypte perdra, car, h aucune autre époque, elle ne bâtira dei monuments comme les Pyramides.