NO & ES
examinons maintenent le dernier des obstacles les plus importants que rencontrera M. de Lesseps dans son projet de canalisation à Panama. Il s'agit des marais et des sables
mouvants qui se trouvent à Mindi, c'est à dire à quelques kilomètres de Colon à l’intérieur du pays.
Lorsque feu le colonel George M. Totten, l'ingénieur en chef, construisit le chemin de fer de Panama, il rencontra un très sérieux obstacle dans ces marais de Mindi. Au début des opérations, lorsqu'on fit usage de la sonde, on n'avait pas encore trouvé de fond à 180 pieds. Mais, comme on construisait un chemin de fer, on tourna la difficulté, comme à Chat-Moss, en comblant les creux et en amoncelant d’immenses quantités de bois, de terre, etc., après quoi on fit la voie sur ce plancher de matières accumulées.
Lorsqu'on songe que ces marécages s'étendent sur plusieurs kilomètres à la ronde, et qu'au-dessous d’eux se trouvent des sables mouvants, on se demande par quel procédé la compagnie espère avoir raison d’une difficulté qui nous paraît pour le moins insurmontable, Les ingénieurs français se proposent, après avoir détourné le cours du Chagres, d'utiliser les eaux de la rivière pour chasser cet immense amas dé sable vers la mer. C’est là, certes, un procédé ingénieux ; mais, si on le réalise, qu’en adviendra-t-il, je vous le demande, du port de mer de Colon, avec son havre à eaux profondes, sur la baie de Limon ? ‘
Et puis, en dehors des difficultés d'exécution qu'offre Île canal à construire, il ne faut pas non plus oublier le caractère meurtrier du climat à Panama. C'est, disent les Anglais, “le tombeau de l’Européen.” On y voit la fièvre jaune à l'état endémique. L'amiral Jouett, de la marine des États- Unis, vient de signaler plusieurs cas mortels parmi ses matelots américains, et d’avertir que la fièvre prenait un caractère épidémique. La mortalité parmi ceux qui tra-
Mn
vaillent au canal est faite pour jeter l'épouvante au cœur du plus brave. Mais rien de ce qui arrive là-bas ne parvient jusqu'à nous.
Pour faire face aux innombrables cas de maladies, tout un vaste système d’hopitaux a été inauguré à Panama, au prix de 3 miihons de dollars colombiens, c'est-à-dire 12 millions en monnaie de France. On y voit, tant à Panama qu’à Colon, sur les deux versants et tout le long de la ligne, des milliers de tombes ou reposent les corps des soldats-ouvriers sacrifiés. L'été dernier, le Sfar and Herald, organe qui pourtant sout aaudement la cause du canal, fixait la mortalité à 194 , .. 1000. Vers la fin de la saison pluvieuse, l’année dernière (1884), en Octobre, Novembre, et Décembre, la mortalité augt *nta “j'idement; en Novembre surtout, elle était effroyable. Un chef d'équipe employé aux travaux du canal m'a assuré que les décès de toutes sortes se sont alors élevés à 653, chiffre qui donne le frisson.
C'est d’ailleurs la mortalité la plus forte que l’isthme accuse depuis l'épidémie de fièvre jaune et de petite vérole en 1880. La fièvre jaune enlève les blancs; la fièvre pernicieuse tue également les noirs et les blancs. Cette dernière fièvre est d’une malignité sans pareille; aucun sexe, aucun âge ne peut lui échapper. Elle frappe comme la foudre les hommes les plus robustes, alors qu’ils sont à leur travail, et le plus souvent la mort les emporte dans les vingt-quatre ou les trente-six heures. Ceux qui en reviennent, et ils sont rares, constituent les très honorables exceptions qui prouvent la règle.
Le premier groupe d'ingénieurs envoyé pour les travaux préparatoires du canal arriva à Colon (autrefois Aspinwall) le 28 février 1881, et alla directement à Panama. On procéda alors sans retard à lever des plans, à bâtir de petits villages le long du futur canal, à élever des hopitaux, et à dépenser
une somme d’éloquence sans précédents dans les feuilles publiques, Dans plus d’un journal français le récit des travaux exécutés tiennent du roman et de la féerie. Je n’en offre pas d'échantillons dans la crainte qu’on ne m’accuse de
chercher systématiquement à déverser le ridicule sur cette entreprise,
Lors de la dernière réunion annuelle des actionnaires et des obligataires, en Juillet 1884, M. de Lesseps assura que le canal pouvait être achevé en 1887, et que la preuve en avait été fournie mathématiquement. Je cite ses propres paroles. « Mais, ajouta-t-il, pour ne rien ‘livrer au hasard, j'ajouterai une année, et je dirai que le canal pourra être inauguré en Décembre 1888.» M. de Lesseps présenta alors le budget pour l’année suivante, etc., etc.
La Bourse pour Tous, organe parisien, annonça en 1884, aux actionnaires et obligataires, que la dette de la Compagnie se montait à 7o0 millions, avec intérêts de 22,875,000 francs par an.
Après quatre ans de travaux, et une dépense qui peut aller, dit-on, de 450 millions à 625 millions de francs, où en sommes-nous du canal? Prenant les propres chiffres de la Compagnie, nous voyons que l'on a fait, tout au plus, la vingtième partie du travail. Et en disant cela, nous sommes peut-être au-dessus de la vérité. La grosse besogne à exécuter avait été, tout d’abord, estimée à 75 millions de mètres cubes ; elle s’éleva ensuite à 88 millions, puis à 110 millions, et lorsque M. Joseph W. Adamson, ingénieur civil, et viceconsul-général des États-Unis d'Amérique à Panama, fit le mème calcul, il arriva au chiffre de 150 millions de mètres cubes. Vérifié plus tard par un des chefs de la Compagnie, ce dernier chiffre a dù encore être porté à 153,400,000, en comprenant le nouveau bassin, etc., c'est-à-dire à plus du double de l'estimation originale.
+N AC ur
A es
0 MIN 0 ns RAIDE Sms à sue
9 RSS ÈS
ES
> Dm ant
Le canal est impossible au point de vue commercial, et sa fin n’est pas éloignée; et si dans les six mois un gros emprunt n'est pas contracté, dans l'année les travaux d’excavation auront cessé, et des centaines et des milliers
de souscripteurs auront perdu leur fortune dans une entre-,
prise aussi illusoire que celle de la rue Quincampoix. Pour compléter le canal, une dépense de 2 milliards à 2 milliards 500 millions de francs serait nécessaire, et aucun tonnage connu ne serait fournir les intérêts à payer sur une somme aussi fabuleuse.
Enfin, le canal a eu également son côté politique. L'intervention amicale des forces àméricaines à Panama, a nonseulement sauvé cette ville d’un sort semblable à celui de Colon, mais a également démontré que cette grande République des États-Unis ne permettra aucune intrigue sur l'isthme et qu’elle entend voir s’y maintenir l'ordre et la
paix conformément à son tra: avec la Colombie,
Le peuple des États-Unis d'Amérique a dans son corps consulaire sur l’isthme de Panama un groupe de citoyens dont tout pays serait fier. Depuis vingt ans, M. Thomas Adamson, le consul général, fait partie du service. Il a été successivement, consul général à Rio-Janeiro, à Melbourne, à Hawaï, et depuis deux ans on lui confie les intérêts de ses compatriotes à Panama. Son fils, M. Joseph W. Adamson, ingéniew civil, est le vice-consul général; c’est un jeune homme plein de promesse, et digne d’un aussi vaillant père. M. Robert K. Wright jeune, dont nous avons déjà parlé, est le consul à Colon. M. Wright a commencé par faire partie de la marine des États-Unis, et fut, pendant quelque temps, chef de section à Gatun, pour le compte de la Compagnie du Canal de Panama. Il a fait voir, pendant les scènes de terreur qui précédèrent, en 1885, la destruction de Colon, lorsque Prestan, à la tête
de l'insurrection, menaçait de le faire fusiller, qu'il était doué d’un sang-froid et d’un courage à tout épreuve, Pour atteindre à la plus haute distinction dans sa vocation nouvelle, c’est une simple question de temps.
Et ici, M. le Président, Mesdames et Messieurs, nous disons adieu au canal.
ES