‹ Aperçu des relations internationales de l'empire chinoisChapitre 23 sur 40 · CHAPITRE IIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIT

LA POLITIQUE CHINOISE de 1860 à 1871

Les dix années qui se sont écoulées de 1860 à 1871 ontvu se développer les relations commerciales et diplomatiques entre la Chine et les différents Etats européens. Elles ont été marquées par la conclusion de nombreux traités et par laccession de la plupart des Puissances aux avantages précédemment obtenus par les quatre nations jouissant de traités.

L'attitude du Gouvernement chinois a décelé à maintes reprises l’hostilité qu’il n’a cessé d’entretenir contre les Européens. Leur présence en Chine n’a pas cessé d’être considérée comme une humiliation et un « venin pour le pays », pour employer l'expression d’un édit impérial du 5 juillet 1859. En somme, la mentalité chinoise n’a subi, au cours de ces dix années, aucune modification appréciable : de nombreux incidents l’ont prouvé ainsi que le « Mémorandum » de 1871 qui décelait le véritable état d’esprit du Gouvernement chinois à l’époque. Cependant, sa faiblesse extrême l’a obligé à adopter une nouvelle politique basée sur linviolabilité des traités. La pression continue des ministres étrangers à la capitale y a beaucoup contribué et a su arracher à l’esprit conservateur de la Cour le minimum de garanties indispensables au commerce et à la sécurité des nationaux européens.

Après un coup d’œil d'ensemble sur la situation de lEmpire chinois pendant la période envisagée, nous passerons en revue les événements saillants qui se sont produits au cours de ces dix années.

Tirre 1. — Situation de l'Empire chinois — Directives politiques.

En 1860, l’Empire chinois traversait une des heures les plus sombres de son histoire. Ses armées à organisation archaïque venaient d’être battues par les Alliés ; sa flotte n’exis-

SO y 2

tait pas et ses finances étaient dans le plus triste état. D'autre part, l’anarchie était à son comble dans tout le pays : les Taï-Ping (longs cheveux) qui poursuivaient le renversement de la dynastie manchoue occupaient Nanking et mettaient en coupe réglée les provinces du Kiang ; les musulmans du Yunann étaient en révolte et ceux du Kan-Sou et des Tien- Chan brûlaient de les imiter ; le Chang-Toung enfin était ravagé par des bandes de pirates, les « “Nien ei », que les Mandarine: faute de forces suffisantes, ne pouvaient réduire à la raison. Le pays, en pleine décrépitude, avait à sa tête un Empereur, Æten-Foung, abolument incapable et irréductiblement hostile aux Européens.

Le pays courait aux abîmes et les jours de la dynastie mandchoue paraissaient comptés. Mais un homme, le Prince Koung, frère de l'Empereur, qui avait assumé la réalité du pouvoir au moment de l'approche des Alliés de la capitale, devait rétablir la situation.

Le prince Koung eut,dès le début de sa prise de possession du pouvoir, une vision nette des intérêts réels de son pays. Il comprit qu'ilétait urgent, pour sauver la dynastie, d’apaiser les Européens et de détourner le péril intérieur constitué par les GORE aggravées pendant les guerres contre les Alliés. Par les Conventions de Pékin de ie il réalisa la première partie de sa tâche. Il se tourna alors résolument du côté des rebelles, en vue d’extirper la révolte. Pour ce faire, le concours des Européens: lui parut indispensable. La supériorité de leurs méthodes ayant été clairement démontrée par les deux expéditions qu'ils avaient entreprises contre la Chine, le Prince Koung n’hésita pas à y faire appel pour son œuvre de relèvement du pays et de réorganisation de l’armée, de la flotte et du service des Douanes qui fournissait à l’Empire le plus clair de ses revenus.

Mais sile Prince Kounqg recourait ainsi aux Européens, il serait osé de conclure que sa sympathie leur était acquise. Cet homme d’Etat, en effet, ne s’était pas dépouillé des préveñtions que les Célestes entretenaient, depuis le début de leur histoire, contre les peuples de races différentes ; mais les circonstances étaient telles qu’elles lui imposaient de cacher ses vrais sentiments, en attendant le jour prochain, espérait-

NRA 2e

il, où la Chine serait assez forte pour se passer du concours étranger et rejeter les Européens à la mer.

Jusqu’alors il convenait de leur faire bonne figure, de respecter les traités signés, en évitant toutefois de laisser les étrangers s'implanter trop profondément dans le pays, de facon à ne pas compromettre le succès du plan de délivrance prochaine qui était dans l’arrière-pensée du Gouvernement chinois. Telle est schématiquement esquissée toute la politique de ce Gouvernement pendant la période que nous étudions. Les faitsque nous examinerons au cours de ce chapitre la mettront en évidence.

Nous savons qu’antérieurement à 1860 la Cour de Pékin ignorait officiellement les gouvernements étrangers. Ceux-ci étaient juridiquement considérés comme des tributaires, et, partant, il n’était point concevable pour les Chinois que l’on pût entretenir avec eux des relations autres que celles de su-

zerain à vassaux. Leurs demandes étaient considérées comme

de respectueuses suppliques, leurs présents comme des tributs et les guerres qu’ils faisaient à la Chine comme des rébellions repréhensibles contre lautorité universelle et légitime de l’Empereur. Aussi, il n’existait à Pékin aucun organe central ayant dans son ressort les relations avec « les Barbares ». Les affaires les concernant étaient laissées soit à la discrétion des vice-rois des provinces maritimes (1), soit à la compétence du Li-Fan-Yuen, manière d'office colonial, en ce qui concernait la Russie. Les traités de Tien-Tsin avaient apporté une grande amélioration à cette situation par le droit reconnu aux agents diplomatiques étrangers de se rendre à la Capitale pour traiter les affaires importantes. Mais quand ils furent autorisés à y demeurer de façon permanente et que leurs contacts avec le gouvernement impérial devaient être fréquents,et pour ainsi dire quotidiens, il était nécessaire de créer un organe central pour connaître des relations avec les Puissances étrangères. C’eût été là, du reste, un acte de bonne politique qui aurait convaincu les Ministres étrangers des nouvelles dispositions amicales du Gouvernement chinois. Ces considérations ame-

(x) Mais, comme, en pratique;les étrangers n'avaient guère à faire qu’à Canton, c’est le vice-roi de cette ville qui traitait les questions les intéressant. Ce fonctionnaire avait également dans sa compétence les affaires concernant le pays tributaire d'Annam.

LS

SRE EU

nèrent le Prince Koung à créer,le 19 janvier 1861,un ministère des Affaires étrangères (Tsoung-li-Yamen), composé de plusieurs membres, sous la présidence du Prince Koung lui-même. . Cette innovation fut bientôt suivie par l’installation des Légations à Pékin, qui eut lieu le 25 mars pour la France, le 26 mars pour l’Angleterre et le 8 juillet pour la Russie; quant au ministre des Etats-Unis il ne devait s'installer à la capitale que dans le courant du mois d’août 1862. Fidèle au programme qu’il s’était tracé le Prince Koung en- ‘treprit la pacification du pays, parallèlement à la réorganisation de l’armée, à la création de la flotte et à la refonte des Douanes. Dans ces diverses entreprises, les Européens lui prètèrent un précieux appui. .

A. Pacification du pays. — I n’entre pas dans notre plan de décrire longuement l'historique des rébellions qui désolaient la Chine à l’époque. Il nous suffira d'indiquer que deux grands mouvements insurrectionnels, celui des Taï-Ping et celui des musulmans prenaient une extension croissante et risquaient d’engloutir la dynastie mandchoue.Le premier de ces deux mouvements commencé en 1854 prit fin en 186/ par la prise de Nankin et le massacre de cent mille rebelles (r). Les troupes impériales furent secondées dans la répression de cette révolte par des officiers anglais et français qui organisèrent des corps mixtes composés de Chinois et d’ Européens et dont l'intervention dans la lutte fut décisive. La répression dela révolte des musulmans, à laquelle les corps mixtes prirent également une part active, était achevée dans le VYunnann vers 1870; mais le foyer du Turkestan chinois était encore en pleine effervescence à cette époque et il fallut encore plusieurs années au Gouvernement pour en venir à bout. Dans cette partie de l'Empire les choses se compliquaient par le fait du voisinage de la Russie, dont les intérêts se trouvaient ‘menacés par les troubles survenus dans le pays Hutrophe: Des difficultés surgirent entre les deux Etats et peu s’en fallut que la guerre n’éclatât. Nous reviendrons sur ces incidentssino-russes dans le chapitre suivant ; nous ne faisons ici que les mentionner.

A ces deux grandes rébellions il faut ajouter les ravages causés dans plusieurs provinces, le Chantoung g particulièrement, par des bandes de pirates appelés Nien- Hoi Là encore, des

(1) L, WierGer, S, J, — Textes historiques, p. 2117.

Rat de

officiers européens organisèrent les troupes chinoises chargées de les réduire. Après 1854 le gouvernement tenta contre eux un grand effort qui, vers 1870,fut couronné de succès par la dispersion des bandes malfaisantes.

En somme, on peut dire qu ’en 1870 les grandes rébellions qui avaient fait courir de sérieux dangers à la dynastie mandchoue étaient maîtrisées etque le pays était puürgé des pirates dont il ne restait plus que quelques bandes isolées et peu importantes.

Comme nous venons de l'indiquer succinctement, les Européens,les Anglais et les Français principalement, furent à cette \ occasion d’un utile secours aux troupes impériales, soit qu'ils les aient organisées , Soient qu’ils les aient encadrées et menées au combat (); ; mais quoique l'instinct civilisateur et le désir de sauver la dynastié aient, dansla plupart des cas, seuls guidé la conduite des Européens dans ces circonstances, la dynastie mandchoue ne leur en avait aucune reconnaissance et leur eût réservé un sort pareil à celui des rebelles massacrés par milliers, si elle n'avait eu à la fois conscience de leur force et de sa Fesses

B. Réorganisation militaire. — Outre les camps d’instruction, où sous la direction d’officiers européens les troupes chinoises s’initiaient aux perfectionnements des méthodes de guerre, il fut créé deux arsenaux pour la fabrication d’armes, de munitions et les constructions navales. Par suite de difficultés d’ordre intérieur, les camps d’instruction eurent une durée éphémère. Le dernier et le plus important, celui de Chang-Haï, dirigé par les 'Anglais, fut disloqué en 1873. Néan- moins ils avaient rendu de grands services en donnant une instruction technique suffisante aux contingents chinois envoyés contre les rebelles.

Les deux arsenaux créés en 1865 (arsenal du Kiang-Nan) et en 1866 (arsenal de Fou-Tchéou) existent encore et n’ont cessé de prospérer. Le premier a été établi avec la collaboration des Américains, le second avec celle d'officiers français. Celui-ci, de beaucoup plus important, « est spécialement un ensemble « de chantiers et d’ateliers affectés à des constructions navales Cet ayant, comme annexe,une usine métallurgique construite

(1) Pour tout ce qui concerne les rébellions, voir Henri Connier, Histoire des relations de la Chine, tome I,p. 168 à 246.

Lu, 0

; 0 IN D ee

« pour le laminage du fer en barres et en tôles. Le but qu’on a « euen vue en le créant a été de fournir aux Chinois une ma- « rine de guerre et de transport, de leur instruire des sujets « capables de construire et de conduire ces navires et enfin de « tirer parti des richesses métalliques, notamment celles de fer, « que possède la province de Fo-Kien » (1).

Comme on le voit l’arsenal de Fou-Tchéou est une école pour les jeunes Chinois autant qu’un atelier de construction. Pour compléter l’éducation donnée aux élèves, des missions d’instruction furent organisées en Europe. La première arriva en France en 1877,et ses membres furent répartis entre les grandes usines métallurgiques et écoles professionnelles françaises.

Avant l'établissement des arsenaux, le prince Koung se rendant compte de la lacune que constituait absence d’uneflotte de guerre pour la défense de l’empire, voulut en créer une dans le plus bref délai. Aussi,dès 1862, il envoyait en Angleterre Lay, sujet anglais et inspecteur général des douanes chinoises,avec mission d'acheter huit navires arinés pour le compte du Gouvernement chinois. Lay réussit dans ses démarches, mais le prince Koung ayant voulu donner le commandement en chef de Ja flotte à un de ses compatriotes, au lieu de le confier à un officier anglais, le capitaine Osborn, comme il avait été précédemment convenu, les contrats passés par Lay furent annulés et les huit navires OU en Angleterre à la fin de l’année 1863.

C. Réorganisation du service des Douanes. — En 1854, les rebelles ayant occupé la ville de Chang-Haï, les fonctionnaires impériaux des douanes net feur poste.

ne setrouvait dès lors plus aucune institution qualifiée pour percevoir les prix de douanes surles marchandises importées. Après de laborieux pourparlers avec le Tao-Taï (Préfet) de Chang-Haï, les consuls étrangers conclurent avec celui-ci, en 1804,.un arrangement aux termes duquel les droits de doua-

nes seraient perçus par des fonctionnaires européens sous le

contrôle des représentants des trois Puissances à traités, c’està-dire la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. La nouvelle douane commença à fonctionner le 13 juillet 1854. Cette expérience ayant démontré mathématiquement au Gouvernement

(1) Prosper GiGuer. — L'arsenal de Fou-Tchéou; ses résultats, p. I.

Aura es

chinois combien ses fonctionnaires.le volaient, il se décida à appliquer le même système à Canton, en octobre 1859. Le prince Koung le généralisa et l’étendit à tous les ports ouverts, de sorte qu’à la fin de l’année 1864 il yavait quatorze bureaux de douanes ouverts et administrés par les Européens.

Il est bon de savoir que les recettes provenant de la perception des droits de douanes constituaient, alors comme aujourd’hui, la principale source de revenus du gouvernement chinois. En 1899 elles atteignaient déjà plus de 100 millions et depuis elles n'ont cessé de s’accroître. Notons aussi que les recettes des douanes ont servi de garantie à la plupart des emprunts contractés dans la suite par le gouvernement chinois.

Tirre I, — Relations avec les Puissances signataires des traités de Tien-Tsin.

La politique suivie par les quatre Puissances signataires des traités de Tien-Tsin de 1858 pendant la période que nous étudions fut d'obtenir de la nation chinoise le respect des clauses qu'ils renfermaient. La France, l'Angleterre et les Etats-Unis exercèrent leurs efforts du côté des concessions dans les ports ouverts, les avantages commerciaux et la protection de leurs nationaux. La France assuma en outre la protection des chrétiens et le règlement des incidents nombreux surgis à leur sujet avec les autorités chinoises. Quant à la Russie, elle se préoccupa surtout de protéger et d'élargir sa frontière asiatique, ainsi que de développer son commerce dans le Nord de la Chine et en Mandchourieoù elle rêvait de s'installer. |

Notons, dès le début de cette étude, que le Gouvernement chinois sut souvent profiter de l’opposition d’intérêts entre les diverses Puissances quant aux avantages commerciaux pour réduire ses concessions au strict minimum. Celles-ci ne furent obtenues qu'après de sérieuses difficultés occasionnées par le mauvais vouloir du Gouvernement chinois, qui ne se résolvait à donner satisfaction aux demandes des ministres étrangers qu'à la dernière extrémité et aussi, il faut l'avouer, par les visées ambitieuses de l’Angleterre qui rêvait d'établir son hégémonie commerciale dans l’Empire chinois. Nous examine-

rons successivement dans des paragraphes distincts les faits importants qui ont marqué les relations du Gouvernement chinois avec chacune des quatre Puissances.

Auparavant nous dirons quelques mots des concessions dans les ports ouverts. Qu’entend-on par concession ? Le mot lui-même évoque l’idée de privilège, et en effet elles en constituent un exorbitant au droit des gens. Une concession est une étendue de territoire avoisinant un port ouvert au trafic européen et dont les limites sont fixées de concert entre le

consul et les autorités chinoises. Les térrains qui la composent :

sont loués à perpétuité à la nation étrangère. moyennant le

paiement d’une indemnité. Le caractère du contrat est évi-

dent. C’est un bail et par suite la propriété du sol demeure toujours aux ayants-droit primitifs. Le Gouvernement chinois veille d’ailleurs à ce que la clause « Jong Tsou» (location perpétuelle) soitinscrite dans tous les contrats de concessions.

Mais, et c’est là ce qui constitue une particularité sur generis, le territoire ainsi loué aux Européens jouit de l’extraterritorialitéla plus absolue. Ceux-ci en règlent l'administration et le développement en toute indépendance, sans que l’autorité chinoise puisse y apporter un trouble de n’importe quelle nature.

En principe les concessions européennes sont voisines les unes des autres dans la même ville ; mais dans la plupart des cas elles conservent chacune leur autonomie et sont administrées par des corps composés de notables sous la haute direction du Consul. À

Les premières concessions paraissent avoir été accordées à Chang-Haï, en 1846, aux Anglais, en exécution du traité de Nankin ; les Français obtinrent la leur dans la même ville la même année et les Américains en 1848. Depuis, les concessions n’ont cessé dese multiplier et on en compte aujourd’hui dans plus de 50 ports.

On comprend aisément qu'avec la mentalité que nous connaissons aux Chinois il ne devait pas toujours être facile aux Européens d’obtenir d’une manière effective dans les ports ouverts les concessions accordées par les traités. Outre ces difficultés tenant au Gouvernement lui-même, il faut ajouter celles dérivant des autorités locales et des particuliers propriétaires du sol. Dans un autre ordre d'idées nous signale-

rons l'opposition que devait rencontrer l'octroi de concessions à d’autres Puissances dans les ports ou il y en avait déjà d’établies. L'Angleterre, en particulier, pouréviterla concurrence des commerçants français, s’employa de son/mieux pour mettre obstacle en 1863 à la concession française de Tché-Fou.

Mais, malgré les difficultés de toute nature, les diverses Puissances européennes ont réussi par la suite à obtenir toutes, dans quelques ports ouverts, des concessions de terrains pour l'établissement de leurs rationaux.

A lheure où nous écrivons ces lignes, l'Angleterre et le Japon tiennent ja tête de ces établissements, suivis de près par ies Etats-Unis et l'Allemagne, qui distancent la France, la’ Russie et les autres nations d’assez loin.

Ces notions succinctes sur les concessions ayant été développées, nous pouvons passer à l'examen des relations dela Chine avec chacune des Puissances, en commençant par notre pays.

Section I. — Relations avec la France.

Nous ne reviendrons pas ici sur l’octroi des concessions françaises par le Gouvernement chinois. Signalons cependant que, dès le mois de juin 1861, nous nous voyons accorder la concession de Tien-Tsin, bientôt suivie par une convention relative au local affecté à notre Consulat de Canton. En 1863, nous obtenions des concessions à Tché-Fou et à Takou; la première, malgré la vive opposition de l'Angleterre ; d’autres concessions nous furent accordées par la suite dans la plupart des ports ouverts. |

Notre attention sera surtout retenue par les négociations relatives aux missions catholiques, l’expédition de Corée de 1866 et le massacre de Tien-Tsin qui faillit amener un nouveau conflit entre la France et la Chine.

A. Les Missions Catholiques — Convention Berthémy. — La tradition reconnaissait à la France, dépuis la mission de Jésuites envoyée à Pékin par Louis XIV, un droit de protection sur les missionnaires. Si la Russie et l'Angleterre s’élaient maintenues en Chine par la force et le commerce, la France devait surtout le prestige dont elle Jouissait à la Cour de Pékin, à l'intérêt qu’elle portait au christianisme. Ce droit de protection fat officiellement reconnu en 1844 (Traité de Whampoa, art, 22) par l'autorisation accordée aux Français

de construire, dans les ports ouverts, des églises qui seraient protégées contre les attentats des Chinois par les autorités et les lois du pays. De plus, à la même époque, le ministre français, M. de Lagrené, grâce à son influence personnelle sur l’un des deux plénipotentiaires Chinois, sut en obtenir un rapport favorable aux chrétiens, qui leur valut un édit impérial du 28 décembre 1844 tolérant leur religion et arrêtant les persécutions.

Nous avons vu précédemment que l’art. 13 du traité de Tien-Tsin établissait la liberté de culte pour les chrétiens et accordait aux missionnairee la liberté de propagande à l’intérieur du pays sous la seule réserve qu'ils aient satisfait aux obligations concernant les passeports et décrites dans l’article 8 du même traité.

L'art. 6 de la Convention de Pékin du 25 octobre 1860 stipulait enfin que « les établissements religieux et de bienfai- « sance, qui ont été confisqués aux chrétiens pendant les per- « sécutions dont ils ont été Les victimes, seront rendus à leurs « propriétaires par l’entremise de S. E. le Ministre de France « en Chine, auquel le Gouvernement Impérial les fera déli- « vrer, avec les cimetières et-les autres édifices qui en dépen- « daient ».

L'application littérale de cette clause était pratiquement impossible. Elle aurait, en effet, causé un bouleversementgénéral du cadastre chinois et aurait de plus nécessité des recherches très longues pour découvrir les établissements, qui, depuis le commencement des persécutions,au xvrn°siècle, avaient été confisqués aux chrétiens. Aussi le ministre de France, M. Berthémy, successeur de M. de Bourboulon, ne songea-t-il pas à réclamer ‘au Gouvernement chinois la stricte exécution de l’art. 6 de la Convention de Pékin. Il prit pour tâche de sauvegarder nos intérêts légitimes tout en s’efforçant d’éviter que d’inutiles froissements ne vinssent porter ombrage à nos relations avec les Chinois. Dans ce but, le ministre de France employa ses efforts en vue d'obtenir non la restitution des anciens établissements, mais des facilités pour en bâtir de nouveaux. Ces négociations furent couronnées de succès en 1865, et aboutirent à la promulgation d’un édit impérial, dont les principales clauses sont contenues dans une lettre que le Tsoung-Li-Yamen adressait, le 20 février 1865, au ministre de

France. Cette lettre est généralement qualifiée de « Convention Berthémy » du nom du ministre à qui elle était adressée. Le Tsoung-Li-Yamen faisait savoir au ministre de France que « à l'avenir, si les missionnaires français vont acheter des « terrains ou des maisons däns l’intérieur du pays, le ven- « deur — tel ou tel (son nom) — devra spécifier, dans la ré- « daction de l'acte de vente, que sa propriété a été vendue «pour faire partie des biens collectifs de la mission catholique, « de la localité. Il sera inutile d’y inscriré les noms des mis- « sionnaires ou des chrétiens ». De cette façon, la mission catholique considérée comme personne morale devenait seule propriétaire des biens achetés; les contrats de vente se trouveraient ainsi facilités parce que ce n’était plus des missionnaires, des étrangers, qui deviendraient propriétaires d’une partie du sol chinois, mais bien une association où les sujets chinois étaient en majorité, la mission étant constituée par l'ensemble des missionnaires et des fidèles indigènes.

Mais une circulaire officielle secrète ayant ensuite prescrit aux mandarins de s’assurer par une sorte d'enquête de commodo et incommodo des avantages et des inconvénients des achats de terrains par les missions catholiques, la fondation de nouveaux établissements devint très difficile, les mandarins hostiles aux chrétiens profitant de l’enquête pour térroriser le vendeur et mettre l’embargo sur ses biens. De nouvelles négociations devaient être entreprises par les successeurs de, M. Berthémy pour remédier à cet état de choses. Elles aboutirent le 14 avril 1895, date où fut envoyée aux vice-rois et gouverneurs de provinces une lettre circulaire, dont nous extrayons ce passage, qui mettait fin aux difficultés que rencontraient les missionnaires pour l’achat de nouveaux terrains : « Le vendeur n’aura ni à aviser les autorités locales de « son intention de vendre, ni à demander au préalable leur « aütorisation. »

B. L'Expédition de Corée. — Dans le courant du mois de mars 1866, onze missionnaires français qui évangélisaient la Corée furent mis à mort sur l’ordre du Gouvernement coréen. Après que notre ministre à Pékin, M. de Bellonet, se fut assuré que le Gouvernement chinois, auquel la Corée était rattachée depuis longtemps par des liens de vassalité, renonçait à se prévaloir de ses droits et à assumer la responsabilité

Page 1