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les pays étrangers marquait une étape sérieuse de l’évolution de la Chine dans la politique internationale. Pourtant, l'avenir devait montrer que cette adaptation à nos usages n'était que de façade, et que, malgré l'établissement d’une représentation diplomatique, le Gouvernement chinois devait continuer à considérer sous son jour traditionnel les relations d'État à État qui excluaient toute sincérité et toute bonne foi.
Tirre IV. — L'affaire de Kouldija.
L'expansion des Russes vers ÂOrient commencée au xvi® siècle sous le règne d’/van le Terrible se poursuivit sans répit au cours des siècles suivants. Nous avons vu que leurs efforts furent couronnés par un éclatant succès avec la conclusion du traité d’Aïgoun (16 mai 1858), grâce auquel la Russie se voyait concéder en toute propriété la rive gauche de l’Amour.
Parallèlement à leur pénétration du côté de l'Amour, les Russes, dès les premières années du xix° siècle, avaient commeucé leur marche envahissante à travers les régions du Turkestan. En 1853, ils obtenaient la soumission des Kirghiz, ce qui les aida à étendre leur domination vers le sud. En 1864, ils s’emparèrent de Hazret, la ville sainte du Turkestan ; en 1865, Tachkent tomba entre leurs mains, et aussitôt ils formèrent la province du Turkestan russe avec cette ville comme capitale. La prise de Samarkand compléta leurs conquêtes, qui furent ratifiées en 1868 par un traité, complété en 1875, que le sultan de Khiva ne put refuser à ses puissants voisins. Dès lors, les Russes étaient maîtres de tous les territoires de Asie centrale qui s'étendent au nord de l’Amou-Daria et du Pamir. Ils se créèrent ainsi des intérêts considérables dans ces régions, où leur commerce suivait de près la progression militaire. Pour le protéger contre les incursions des tribus nomades qui peuplaient les territoires voisins appartenant à la Chine et révoltés contre son autorité, la Russie fut amenée, le 4 juillet 1871, à occuper l’Ili, c’est-à-dire Le pays nord des Tien-Chan, dont la ville de Kouldja était le chef-lieu administratif. En ent celte occupation à la Cour de Pékin, la Russie l’assurait qu’elle ne serait que temporaire et que PIli serait rétrocédé à la Chine, dès qu’elle pourrait y maintenir son autorité. Ces. faits sont rappelés dans un mémoire confidentiel
que le Tsoung-li-Yamen adressait, le 20 juillet 1880, aux ministres de France et de Grande-Bretagne à Pékin. Ce document, quirésume les différentes phases de la question, s'exprime ainsi : « Le 28 août 1871,alors que la Chine n’avait pas encore « recouvré ce qu’elle avait ainsi perdu, l'interprète russe Lengt « nous adressa inopinément une note disant en quelques mots « que le Gouverneur de la Province des Sept Rivières s'était « emparé de la ville d’[li (Kouldja), le 4 juillet. M. Vlangaly, « ministre de Russie, ajoutait que la Chine devait envoyer un « haut fonctionnaire à Ili pour se la faire remettre. D’une part, « notre Yamen remercia la Légation russe ; d'autre part, nous « informâmes la Cour. Celle-ci rendit un décret donnant l’or- « dre au maréchal Jong d'aller à Ili s’occuper de la récupéra- « üon de ce territoire. Nous avons entretenu plusieurs fois de «ces faits M. Vlangaly. Celui-ci pensait, en résumé,que, vu « l’insûüffisance des forces militaires chinoises, il était difficile « de répondre que la rétrocession de l’Ili ne serait pas suivie « de troubles sur la frontière. » R
Telle était, dès 1871, la position respective des deux Puissances. D'un côté, la Russie ayant occupé un territoire chinois, l’Ili, pour protéger ses frontières et refusant de le restituer tant que la Chine, ne serait pas en état d’y maintenir l’ordre. De l’autre, la Chine, réclamant son bien, mais ne pouvant donner aucune preuve qu’elle serait capable de satisfaire à la condition préalable posée par la Russie. Mais, en 1877, la Chine, profitant de la mort de Yakoub, chef des pays en révolte, envoya contre. son fils incapable une forte armée commandée par le général Tso-Tsong Pang, qui enleva aux rebelles musulmans leurs centres principaux de résistance : Karkand, Akson, Kachgar et Khotan. Ainsi, maître de toute la région des Tien-Chann, le gouvervement chinois pensait, avec quelque raison,semble-t-il, que rien ne s’opposait plus à la récupération de l’Ili. Pour l’obtenir il dépêcha en' mission-à Pétrograde, au mois de décembre 1878, Tchoung-Héou, qui avait déjà été chargé d’une ambassade en France en 1371, après le massacre de Tien-Tsin. 7'choung-Héou devait négocier !a rétrocession de PIli, ainsi que la remise du rebelle Lo-Yen- Jou, réfugié, en territoire russe. Des instructions lui furent données par la Cour lui recommandant d’user de la plus grande prudence, de ne rien faire sans consulter le Palais ou sans
prévenir le Tsoung-li-Yamen ». Par la suite, l’ambassadeur fut averti « qu’il ne devait pas revenir en Chine, sans en avoir « demandé et obtenu la permission expresse de la Cour ». Ne tenant aucun compte de cette prescription Tchoung-Héou rentra eu Chine un an après l’avoir quittée, sans ordre de son Gouvernement, et après avoir signé un traité désastreux pour son pays dont les clauses étaient absolument contraires à l’esprit des instructions qu’il avait reçues. Ce traité, signé à Livadia, en octobre 1879, a pu faire écrire à M. Henri Cordier ces lignes suggestives : « Il faut que T'choung-féou ait été « frappé d’aliénation mentale pour avoir signé un traité pareil ; « même vaincue, après une lutte acharnée, la Chine n’aurait « jamais accordé à la Russie les avantages qu'elle obtenait par .Qle traité de Livadia. Non seulement le Pelou (une partie des « Tien-Chan) était abandonné à la Russie, mais aussi les pas- « ses, entre autres celle de Mouzarte, par laquelle traverse la « route militaire de Kien-Loung conduisant de Kouldja à Akson, « qui commandait le Nan-Lou. Mais ce qui était cependant « plus grave,aux yeux des Chinois,c’étaient les privilèges com- « merciaux et la liberté de circulation en Chine concédée aux « Russes. » Une autre cause d’irritation de Pékin contre ce traité était que le négociateur chinois n’avait pas su obtenir la remise du rebelle Po-Yen-Hou. On explique la hâte de Tchoung-Héou à traiter et à quitter l'Europe par ce fait, qu’une sorcière lui avait prédit, au moment où il quittait la Chine, qu'il mourrait s’il n’était pas revenu dans son pays avant un certain délai. Cela paraît invraisemblable, mais ne saurait élonner quiconque connaît l’esprit de superstition des Chinois à quelque classe qu'ils appartiennent.
Dès que le traité de Livadia fut connu à Pékin, ce fut un tollé général contre son négociateur. Le parti xénophobe surtoutse distingua par la violence de ses attaques. À sa tête se trouvait un homme ultra-conservateur, Tchang, qui dressa contre le traité un réquisitoire d’une grande éloquence et parfaitement justifié au point de vue chinois. Dès son arrivée à Pékin, le 3 janvier 1880, Tchoung-Héou fut destitué de toutes ses charges et mis en jugement. Ces mesures furent interprétées par l’ensemble du Corps diplematiqie comme un triomphe de la réaction anti-européenne. Une intervention auprès du Gouvernement chinois fut donc décidée en faveur
de l'ambassadeur. Elle se produisit sous la forme de notes émanées de chacun des ministres anglais, français, américain et allemand (6 février 1880). La réponse de Tsoung-li-Yamen, très conciliante, laissait espérer « qué la solution qu’on attend sera à la satisfaction de tous, telle que les temps et les circonstances la comportent » (16 février 1880). Malgré cela, Tchoung-Héou était condamné à la décapitation avec sursis le 3 mars 1880. Cette condamnation pouvait être considérée comme un désaveu de la politique libérale du prince Koung et comme une victoire des éléments réfractaires à une entente avec les Européens. Il étaità craindre qu’une rupture n’intervint à bref délai entre la Russie et la Chine et que des manifestations hostiles aux étrangers ne se produisent à Pékin et dans les ports. Pour prévenir laréalisation de ces fâcheuses. perspectives il fut décidé que deux canonnières resteraient en station à Tien-Tsin. De plus, les forces navales de France, d'Angleterre, d'Allemagne et des Etats-Unis furent concentrées à Chang-Haï « pour que leur présence mette la Cour de « Pékin en garde contre des insinuations funestes qui pour- « raient lui être suggérées par l’ignorance et la présomption « de quelques-uns de ses conseillers et, qu’en cas d'urgence, « les ministres étrangers puissent s’entendre avec les comman- « dants des escadres pour une action commune .». En même temps les ministres de France et d’Angleterreintervenaient auprès du Tsoung li-Yamen pour obtenir la grâce de 7choung- Héou. Ces deux pays étaientsérieusement en faveur de la paix. Le premier, dans la crainte que la Russie ayant son attention occupée en Orient n’eût pas les mains libres dans la Baltique, le cas échéant ; le second, pour que ne füt pas entravée son action en Egypte par suite de l’opposition éventuelle de la Russie. Seul le ministre Allemand Von Brandt était favorable à la guerre, « parce que, disait-il, nous pêcherons bien quelque chose dans l’eau trouble ». La Russie,qui désirait conserver sa liberté d'action dans la Baltique et qui, d’un autre côlé, n’était pas prête pour une guerre asiatique, était disposée à ne pas relever la provocation résultant du refus de ratifier le traité-de Livadia et de la condamnation de son négociateur. Elle était prête à‘faire des concessions et à entrer en pourparlers à ce sujet avec le Marquis Tseng, ambassadeur à Paris, mais spécialement détaché à Pétrograde pour la circonstance.
Pour l’yamener, le Gouvernement chinois, se rendant au désir exprimé par la France et l'Angleterre, fit grâce de la vie à Tchoung-Héou (26 juin 1880), mais décida qu’il serait maintenu en prison « jusqu’à ce qu’on sache, après l’arrivée de
« Tseng,comment les choses auront tourné ».Cela signifiait, à n’en point douter, que T'choung-Héou serait exécuté si le cabinet russe refusait d’entrer en pouparlers avec Île Marquis Tseng dans la voie préconisée par Pékin. Peu sensible à cette menace, la Russie concentra, dès juillet 1880, une véritable armée navale dans les mers d’Extrême-Orient. Dans les premiers jours du mois d’août, le Marquis T'seng avait télégraphié de Pétrograde : « Je m’occupe en ce moment de ce qui « est relatif aux négociations et je vous prie d’intercéder au- « près de la Cour en faveur de Tchoung-Héou. » Dès lors, le parti du Gouvernement chinois fut vite pris et nn décret en date du 12 août 1880 ordonnait de remettre Z'choung-Héou en liberté. La Russie ayant obtenu satisfaction sur ce point primordial, rien ne s’opposait plus à ce que les lettres de créance du Marquis Tseng — refusées jusque là — soient reçues par le tsar qui ordonna à son ministre des Affaires étrangères Gortschakov, d'ouvrir des négociations avec l’envayé chinois au sujet de la mission dont il était chargé. Le marquis Tseng trouva tout d’abordles ministres russes, de Jonini et de Giers, avec lesquels il avait été mis en rapports, peu enclins à accepter que les points réglés par le traité de Livadia soient de nouveau mis en question. Cependant, et grâce sans doute à lintervention de M. de Freycinet, alors Président du Conseil et ministre des Affaires Étrangères français, les négociations entrèrent bientôt dans une voie plus Détente et aboutirent, le 12 février 1881, à la signäture du traité de Saint-Pétersbourg qui, sur beaucoup de points, atténuait la rigueur des clauses du traité de Livadia. Ce traité laissait à la: Chine Kouldja et les passes de Mouzarte et modifiait les règlements commerciaux dans un sens moinsfavorable aux Re que ne l’étaient ceux du traité précédent. Par contre, l’indemnité à payer par la Chine et destinée « à couvrirles frais d’occupation d’Ili par « les troupes russes et à satisfaire diverses réclamations pécu- « niaires des sujets russes » était portée de 5 à 9 millions de roubles. Somme toute, la Russie avait gain de cause sur tous les points et elle n’avait fait que restituer à la Chine certaines
portions de territoire qu’elle ne devait qu'à l'incapacité du négociateur du traité de Livadia. Mais telle est la mentalité chinoise que les dispositions accommodantes que la Russie avait manifestées dans la conclusion du traité de Saint Pétersbourg furent attribuées à la, crainte. Un revirement se produisit à la Cour de Pékin, et de nouveau le ton arrogant y prit le pas. Citons en particulier ces propos que tenait au Tsoung-li-Yamen’le général so, pacificateur des Tienchann : « Sion voulait tenir compte de ses avis, disait-il, en « substance, il serait aisé de débarrasser la Chine de ces intrus « malfaisants, dont la présence constitue pour la Chine une « difficulté capitale et un danger. Il ne s'agirait que de le « vouloir et de s'affranchir de scrupules pusillanimes.... La « Chine est un grand pays puissant et riche : il a des armes et « des hommes plus qu’il ne lui en faut ; l'arrangement avec « la Russie a été une lâcheté : il faut prendre sa revanche « contre les étrangers, d’où qu’ils soient venus, et en finir une « bonne fois avec eux. » |
Ces rodomontades sont bien dans le caractère chinois et peignent fidèlement l’état d'esprit de la Cour de Pékin à la fin de l’année 1886 et au début de l’année suivante. Cet état d’esprit ne fut pas étranger à l’éclosion des difficultés qui surgirent à la même époque avec la France au sujet du Tonkin et qui devaient amener la guerre entre les deux pays.
Tirre V. — L'Affaire du Tonkin.
Le Gouvernement chinois, quand il put croire que tout danger de complication avec la Russie était écarté, se tourna du côté de la France pour liquidér avec elle la question du Tonkin, que de précédents traités avec la Cour d’Annam n’avaient pas réglée d’une manière définitive. Remarquons que le Gouvernement chinois sut amener le règlement de cette question à son heure et quand il pensait que les circonstances étaient des plus favorables à son action.
On sait que, dès le xvn° siècle, le commerce français avait tenté de se créer des débouchés dans la péninsule indochinoise. Ces efforts avaient été soutenus par le gouvernement chaque fois que les circonstances l'avaient permis. En particulier, en 1787, l’évêque d’Adran, au nom du roi de Cochinchine, signa
à Versailles avec le représentant de Louis XVJ un traité qui, s’il avait été exécuté, nous aurait assuré la possession des îles et des ports de Tourane et de Poulo-Condore, ainsi que la prépondérance commerciale dans l’ensemble des territoires soumis à l’autorité du roi de Cochinchine. La Révolution et les zuerres qui en furent la suite détournèrent l’attention de la re des affaires indochinoises. Le gouvernement de Ja Restauration essa ya vainement de reprendre pied dans le pays. Un consulat général établi à Hué en 1820 n’eut qu’une durée éphémère et les relations d'amitié avec la Cour d’Annam ne tardèrent pas à être troublées par les incidents du même genre de ceux qui se produisaient en Chine depuis des siècles. Les massacres de missionnaires, les entraves apportées au commerce de nos nationaux amenèrent à différentes reprises l’intervention énergique de nos forces navales dans les mers de Chine. La principale de ces actions fut celle entreprise par le commandant Lapierre (1847), au cours de laquelle la flotte du
d’Annam fut entièrement détruite : cela ne fit qu'exciter l’animosité des autorités du pays qui promulguèrent un édit, le 21 mars 1851, ordonnant de mettre à mort les prêtres européens et indigènes. De nouveaux massacres consécutifs à cet édit décidèrent le Gouvernément français, allié à l'Espagne pour la circonstance, à entreprendre une action militaire vigoureuse. Elle dura quatre années (1858-1862) et se ternina par le traité de Saïgon du 5 juin 1862, qui valait à la France la cession des trais provinces méridionales de Saïgon, Mytho, et Bien Hoa ainsi que la possession des îles Poulo- Uondore. L'Espagne obtenait divers avantages commerciaux et une part dans l’indemnité de guerre de 4 millions de doi. lars stipulée en faveur des Alliés. De nouvelles difficultés surgies avec la Cour de Hué nous valurent en 1867 l’annexion des trois provinces de Vinh-Long, Chaudoc et Hatien. Ainsi notre colonie de la Basse-Cochinchine était définitivement fondée. De plus, par un traité signé avec le Cambodge en 1862, nous nous assurions le protectorat de ce pays jusqu’alors tributaire de l’Annam et du Siam.
Dans le courant de l’année 1873, une mission d'exploration confiée à Jean Dupuis ayant rencontré des difficultés au Tonkin, une nouvelle expédition fut éntreprise contre l’Annam. Elle fut féconde en épisodes héroïques, mais elle coûta la vie à
Francis Garnier, le vaillant explorateur du Mékong. — Les opérations militaires ayant tourné à notre avantage, la Cour de Hué se décida à conclure la paix par le traité de Saïgon du 16 mars 1874: « Ce traité, écrit M. Henri Cordier, portait « en lui les germes de toutes nos difficultés futures et il ne « fait guère honneur à la clairvoyance de notre ministre des « Affaires Etrangères... Il ne marquait pas notre suzerai- « neté ; il nous apportait toutes les difficultés d’un protectorat « qui n’était pas clairement stipulé, sans nous en donner les « avantages ; nous acceptions les responsabilités, sans obtenir « le bénéfice de la situation acquise. » Le 31 août de la même année était conclu à Saïgon un traité de commerce nous assurant d'importants avantages commerciaux.
Le traité du 15 mars 1874, pour lequel M. Henri Cordier se montre si justement sévère, établissait bien le protectorat de la France sur le royaume d’Annam. L'article 2 s’exprimail ainsi : «S. E. le Président dela République française reconnaissant la souveraineté du roi d’'Annam et son entière indépendance vis-à-vis de toute Puissance étrangère, quelle. qu’elle soit, lui promet aide et assistance et s’engage à lui donner sur sa demande et gratuitement l’appui nécessaire pour maintenir dans ses Etats l’ordre et la tranquillité, pour le défendre contre toute attaque et pour détruire la piraterie qui désole une partie des côtes du royaume. » D’autre part, l’art, 3 était ainsi conçu : « En reconnaissance de cette protection, S. M. le roi de l’'Annam s’engage à conformer sa politique extérieure à celle de la France et à ne rien changer à ses relations diplomatiques actuelles. Cet engagement politique ue s'étend pas aux traités de commerce. Mais dans aucun cas, S. M. le roi de l’Annam ne pourra faire avec une nation, quelle qu’elle soit, de traité de commerce en désaccord avec celui conclu entre la France et le royaume d’Annam et sansenavoir préalablementinformé le Gouvernement français. » Enfin,l’art. 20 prévoyait l'établissement d’un Résident français ayant rang de ministre auprès de S.M.le roi del’Annam « pour maintenir les relations amicales entre les Hautes Parties contractantes et veiller à la consciencieuse exécution des articles du traité ». Les clauses de ces trois articles sont caractéristiques d’un protectorat bien défini. Cependant elles étaient atténuées dans une large mesure par d’autres dispositions qui
amoindrissaient singulièrement la portée des liens de vassalité rattachant l’Annam à la France. Ainsi, Particle 11 limitait à trois le nombre des ports ouverts au commerce (Qui-nhon, Haï-phong, Hanoï). De même, si l’article 1 r autorisait la navigation sur le Fleuve Rouge dou la mer jusqu’au Yunnan l’article 12 spécifiait que ceite navigation ne serait permise que « moyennant l’acquittement de droits fixes, et à la condition de s’interdire tout trafic sur les rives du fleuve entre la mer et Hanoï et la frontière de Chine ». D’autre part, Particle 13 limitait le nombre de nos consuls à celui des ports ouverts et fixait à cent hommes la garde militaire que nous pourrions entretenir en ces points. L'article 14 enfin reconnaissait, au roi d'Annam le droit de «faire résider des, agents dans les ports ou villes dont il fera choix » en France pour assurer la protection de ses nationaux.
En somme, le régime établi par le traité du 15 mars 1874 était un régime bâtard, n’offrant aucune chance de durée. Il était évident que tôt” ou tard l’Annam allait essayer de se dégager des obligations qui en découlaient, tandis que la France, au contraire, allait s’attacher à les renforcer pour mieux asseoir son protectorat. De là des frictions inévitables entre les deux Gouvernements, qui allaient amener l’intervention de la Chine,anciennement suzeraine de lAnnam, et occasionner ainsi la guerre entre la France et l’Empire du Milieu.
Notre chargé d’affaires à Pékin, M. de Rochechouart, communiquait ce traité à la Chine à L date du 24 mai 1875. A la copie du traité était jointe une lettre au Prince Koung dans laquelle notre chargé d’affaires s’exprimait ainsi : « Votre « Altesse Impériale verra que dorénavant c’est à la France « qu’il appartient de veiller à la sécurité et à l'indépendance de «AS. M. Tu-Duc et le Gouvernement chinois comprendra, je « m'en doute pas, combien il est nécessaire pour le maintien « des bonnes relations existant entre la France et la Chine de « donner les ordres les plus sévères aux autorités du Yunnan « pour les engager, non seulement à empêcher de nouvelles « bandes chinoises d’entrer dans le royaume d’Annam, mais « même à rappeler celles qui s'y livrent actuellement à toutes « sortes de sévices. »
« Le Gouvernement français est décidé à remplir les enga- « gements qu’il a contractés vis-à-vis du roi J'a-Duc et à assu-
«rer la tranquillité dans les Etats de ce souverain. Son pre- « mier soin sera donc de disperser et de détruire ces bandes « qui entretiennent le trouble et la guerre civile, et il serait à « désirer, Je le répète, que votre Altesse Impériale prît les me- « sures nécessaires pour faciliter cette tâche dont la province « du Yunnam, si troublée elle aussi, ne peut que profiter. » De plus, notre chargé d’affaires réclamait l'ouverture d’un port du Yannan où « nos habitants puissent atterriretse livrer aux transactions commerciales régulières ». | Le prince Koung répondait le 15 juin 1875 que « la Chine a « envoyé des troupes dans l’Annam sur la demande du gouver- « nement de ce pays et dans le but de détruire le brigandage. « Les soldats chinois qui se trouvent sur la frontière du Yun- « nan sontlà dans le but de protéger l’Annam contre les atta- « ques des brigands et en même temps d’assurer la sécurité « du Yunnan. Quant aux bandes qui passent la frontière, les « autorités provinciales ne peuvent les laisser faire sans man- « quer à leur devoir : elles doivent les poursuivre et les punir». Pour la seconde demande de M. de Rochechouart relative à l’ouverture d’un port du Yunnan, le Prince Koung se contentait de répondre « que le Yunnan est fermé au commerce étranger, et que, dès lors, dans votre traité, ni dans celui d'aucune autre nation, ilne saurait y avoir de stipulation relative à l’ouverture. d’un port de commerce dans le Yunnan ». Quant au texte du traité lui-même le Prince Koung n’y faisall allusion qu’au début de sa lettre pour en accuser récep tion et n’élevait contre lui aucune protestation. | Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis la réception de cette réponse que, M. de Rochechouart réclamait de nouveau, par une note du 4 août 1875, l’ouverture du port de Manhao sur le Fleuve Rouge. Le Prince Koung, alors occupé à régler l’incident Margary avec l'Angleterre, se contenta de faire à cette note une réponse dilatoire: «S. Æ. Li, écrivait-il le € septembre 1875, ayant été envoyé parS. M.pour procéder à « une enquête sur l'affaire Margary et la régler, il Ini sera pos- « sible, dès que ce règlement aura eu lieu, de faire-une enquête «sur la situation des différents points de la province et des « frontières, d'étudier et de régler cette question.J’écrisà S Æ. « Li de faire, immédiatement après le règlement de l'affaire « Margary, une enquête minutieuse sur la possibilité de don-
« ner suite à votre projet. Dès que j'aurai la réponse de ce « fonctionnaire je m’empresserai de vous la communiquer. »
Il était certain quele Prince Koung ne cherchait qu’à gaguer du temps : il avait déjà l’affaire Margary sur les bras et il ne tenait pas à entrer en difficultés avec la France, tant que cet incident ne serait pas réglé. M. /Zenrti ('ordier porte à ce sujet ce jugement tout à l’éloge de la diplomatie chinoise : « On n’a pas remarqué et admiré avec quelle rare habileté « elle a joué les homme d’Etat d'Occident; elle a pris son temps « pour régler successivement ses différends avec l'Angleterre « (Margary), la Russie (Kouldja) et la France (Tonkin) et les « diplomates européens ont, sans s’en douter, attendu que Ja « Chine, malgré les menaces ou l’emploi des armes.ait choisi « son heure pour mettre fin à des difficultés qu’elle a fait du- « rer tout Île temps qu’elle a désiré ».
Et pourtant, si nous avions été clairvoyants, les occasions ne nous auraient pas manqué, avant l’heure choisie par la Chine pour déchaîner le conflit, de mettre un terme à ces difficultés et d’asseoir solidement notre protectorat sur le royaume d'Annam.Celui-ci, en effet, cherchait par tous les moyens à échapper à la tutelle de la France et dans ce but il s’efforçait de nouer des relations avec le Siam et de nous créer des difficultés avecla Chineet les Puissances européennes.En 1879, le roi d’Annam Tu-Duc avait envoyé une ambassade à Bangkok, après avoir obtenu, il est vrai, l’autorisation du Résident français, mais l’attitude correcte du gouvernement siamois,qui pril notre avis à cette occasion,diminua la portée de la démarche annamite et pallia dans une certaine mesure la faute commise par le Résident en donnant son approbation à l’ambassade projetée. Les difficultés que nous eûmes au sujet de l’'Annam avec les Puissances européennes, à la suite du traité de 1874, furent assez sérieuses. Nous en trouvons un exposé aussi exaft que complet dans un rapport que M. Raindre, en mission auprès de notre Résident à Hué,adressait en novembre 1879 à notre ministre à Pékin. Citons les principaux passages de cetimportant document : « Dès 1875, écrit l’auteur, on « entrait dans la voie des concessions. L’Angleterre réclamait : « 1° contre la clause du traité qui a pour objet de consacrer la « juridiction de nos consuls sur tous les Européens en Annam ; « 2° contre les droits différentiels prévus à l’avantage des pro-
DO
« daits importés du port de Saïgon, dans les ports annami- « tes. On a voulu donner satisfaction au Gouvernement bri- « tannique et on a cherché un terrain de conciliation... Quoi «€ qu’il en soit, on à tenu ferme pour les droits différentiels et « on a abandonné, par voie d'interprétation, ce droit exclu- « sif de juridiction qui était la caractéristique du protectorat « plus ou moins déguisé conféré à la France par le traité du © 15 mars. Les Anglais, après avoir forcé la porte, n'ont rien « fait pour y passer, mais d’autres ont aussitôt marqué leur « désir de profiter de la brèche. Ce sont d’abord les Alle- « mands, qui ont marqué leur intention d'établir des consuls «au Tonkin, ensuite les Espagnols qui ont entendu conclure « une convention consulaire et commerciale avec l'Annam. »
Mais nous devions rencontrer des difficultés plus sérieuses du côté de la Chine. La diplomatie devait être impuissante à les résoudre, grâce à la mauvaise foi invétérée de « nos bons amis de Pékin », et leur règlement allait être confié au sort des armes. Ve ARE
Les Annamites, dans leurs relations avec la Chine,agissaient comme si le traité de 1874 n’avait pas existé. La Chine se prévalait vis-à-vis de l’Annam de certains droits de suzeraineté, fort douteux au fond, et qui, dans tous les cas, n’impliquaient aucune vassalité effective de la part de la Cour de Hué. Celle-ci envoyait bien, tous les quatre ans, un tribut à la Cour de Pékin, mais c'était là une vieille coutume queles souverains de lAnnam avaient acceptée, non pas tant comme une reconnaissance de la suzeraineté de la Chine, mais plutôt comme une marque de respect propre à se concilier les bonnes grâces de leur puissante voisine D'ailleurs, dans la première moitié du xix° siècle, cette coutume était presque tombée en dés uétude et les successeurs de Gia-Long, mort en 1820, ne s’y étaient plus soumis qu’à de rares intervalles. Si done les Annamites faisant fi du traité de 1874 qui reconnaissait « leur pleine indépendance vis-à-vis de toute nation, quelle qu'elle soit »,essayaient de faire revivre les anciens liens de subordination qui paraissaient les unir à la Chine, ce n’était pas par sympathie particulière pour ce pays et parce qu'ils existaient réellement, mais bien pour se dégager, autant que cela était en leur pouvoir, des obligations que le traité de 1874 leur avait créées à notre égard. M. Raindre avait très bien démélé
les mobiles qui faisaient agir les Annamites et dans le rapport déjà cité, ilécrivait : « Je ne saurais, d’ailleurs, nier qu’il « faut s'attendre à trouver le Gouvernement annamite peu dis- « posé à nous donner des garanties de ce côté. On a fort bien « compris à Hué que le voisin du Sud est aujourd’hui le seul « vraiment redoutable, c’est de plus celui dont l’action est la « plus désastreuse au point de vue des Lettrés et des classes « dirigeantes, dont les prévarications et les abus seraient tout « au moins fort menacés par le triomphe de notre influence. « Aussi la Cour et les Mandarins s’attachent-ils à conserver «au dehors un point d'appui contre nous, et en l’état actuel « des choses ce n’est guère que sur la Chine qu’ils peuvent « tenter d’étayer quelque résistance. »
La Chine, de son côté, trop occupée par ailleurs pour protéster ouvertement contre le traité de 1874, réservait l’avenir tout en secondant de son mieux les vues de la Cour de Hué. C’est ainsi qu’en 1877, le roi d’Annam ayant envoyé une mission porter le tribut ordinaire à Pékin, celle-ci, sans doute sur les conseils des mandarins chinois, ne rendit pas visite à notre ministre à Pékin. Le fait même d'accepter le tribut était symptomatique et révélait la ferme intention du Gouvernement chinois de ne pas reconnaître le traité de 1874. C'était là pour nous une occasion d'agir et de mettre un terme aux manœuvres de la Cour de Hué,mais le manque de cohésion de notre action à Pékin et en Indo-Chine, et aussi une méconnaissance profonde des sentiments réels du Gouvernement chinois firent que nous la laissâmes échapper. Pourtant, l’année suivante, en 1878, un nouvel incident plus sérieux nous aurait permis d'intervenir efficacement,si nous ne nous étions bercés de douces illusions. Un général chinois, Li- Yan-Tsaï, s'étant révolté contre la Cour de Pékin, avait levé des troupes et envahi l’Annam. La Cour de Hué sollicita l’intervention de la Chine, qui envoya des troupes régulières pour combattre le général rebelle. Celui-ci fut capturé et un décret impérial du 11 décembre 1879 parlant des troupes chinoises envoyées en Annam disait « qu’elles s’acquittèrent prompte- « ment et avec succèsde la tâche qui leur était dévolue, elles « s’emparèrent du coupable vivant ; force reste donc ainsi « aux lois de la Chine ; de plus, le calme est du même coup « rétabli chez ceux que notre investiture rend nos vassaux ».
L'occasion était bonne pour dissiper l’équivoque, mais pas plus qu’en 1877 nous ne sûmes en profiter. La situation pourtant n’était guère propre à favoriser le développement de notre influence. M. Raindre, dans le document déjà cité, remarquait avec amertume « qu'un beau jour, quand des trou-
bles ont éclaté au Tonkin, c’est une armée chinoise qui est entrée dans la province pour battre les rebelles sous les yeux de nos garnisons de Hanoïet de Haïphong pendant que les canonnières chinoises faisaient là police des côtes et brûlaient des villages et des jonques en vue des navires de notre station du Tonkin ». |
Il serait difficile de comprendre l’abstention de la Krance
en cette circonstance, si une lettre,que notre ministre à Pékin, M. Patenôtre, écrivait au ministre des Affaires étrangères le 23 février 1880,ne nous en révélait les motifs: « J’ai déjà pris
la liberté de signaler, disait M. Patenôtre, à plusieurs reprises les sérieux inconvénients résultant de l’ignorance où l’on est presque toujours à Pékin de la ligne politique suivie par le Département des Colonies vis-à-vis de l’Annam. Jai montré les contradictions inévitables qui en sont la conséquence, l’envoi en Chine, par exemple, d’une ainbassade annamile considérée à Saïgon comme sans importance, alors que la Légation le considérait comme un acte de vassalité parfaitement caractérisé; les troupes impériales laissées libres de faire la police du Tonkin, alors que M. de Rochechouart était invité par le Département à notifier au Tsoung-li-Yamen notre ferme résolution de ne pas reconnaître à d’autres qu’à nous-mêmes le droit de rétablir l’ordre dans les Etats de Tu-Duc. J'ai rappelé à ce propos que M. Breniter de Montmorant, tout en constatant l'opportunité qu'il y aurait à demander des explications catégoriques au Cabinet de Pékin pour la violation de la frontière annamite, avait cru devoir s’abstenir de toute démarche de ce genre, vu la presque certitude où il était de n'être point soutenu dans ses réclamations par l'Administration des Colonies. J'ai dû pour les mêmes raisons, ainsi que Je l’ai écrit à Votre Excellence, laisser passer sans protestation les différents décrets insérés à la Gazette de Pékin et destinés à réveiller le souvenir d’une suzeraineté dont letraité du 15 mars 187/ avait précisément pour objet d’effacer les derniers vesliges.»
Après avoir ainsi dénoncé lé manque d’unité de vues de notre politique comme la cause de notre passivité, M. Patenôtre poursuivait en ces termes : « J’ajoutais que notre inacuon prolongée ne pouvait manquer d’encourager la Chine dans une voie de revendication où elle ne rencontrait aucun obstacle et qu’il était assez naturel qu’elle eut peine à croire à la réalité d’un protectorat, qui, jusqu'ici ne s'était affirmé « que dans des protocoles. »
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Et, en effet, la Chine, encouragée par notre inaction, commençait à mettre en avant ses droits de suzeraineté sur l’Annam en attendant l’heure propice pour les faire valoir efficacement. Ainsi, M. Raindre citait dans son rapport un incident qui « semblerait prouver que dans cet ordre d’idées les illusions « du Gouvernement impérial sont peut-être encore plus « grandes qu’on ne le suppose ».« Le 19 février 1880, écrivait « M. Raindre, le Corps diplomatique s'était rendu au Tsoung- « li-Yamen pour présenter ses compliments au Prince Koung « à l’occasion du jour de Pan chinois. Au moment où nous « prenions congé de Son Altesse, un des membres du Yamen « s’approcha de M. Dévéria et le pria de différer son départ « de quelques instants, en ajoutant qu’on avait une commu- « nication à lui faire; la même prière fut adressée à M.Arendt, « premier interprète de la Légation d'Allemagne.M. Arendit et : « M. Dévéria ayant été conduits à la salle ordinaire des con- « férences,un des secrétaires du Yamen (ils étaient alors au « nombre 1e quatre) remit à l’interprète allemand un pli sans « suscription en lui disant : « Voicila note verbale que vous avez « demandée. » M. Arendt semblait ignorer ce dont il s'agissait : « il prit la pièce qu’on lui tendait et se mit en devoir de la par- « courir. Un des autres mandarins se tournant alors vers M. Dé- « véria,lui dit à haute voix : «Les Journaux parlent de vos pro- « Jets sur le Tonkin.Avez-vous lu Particle qui a paru récemment « dans le Chen-Pao ? » 11 lui présentait en même temps un pa- « pier sur lequel étaient transcrites quelques lignes dont je « donne ci-après la traduction : « Le Chen-Pao du 2° jour de la « 12° lune (15 Janvier 1860) publie les détails suivants extraits « d’un journal français : « La France désiré l’ouverture du « Song-Koy (Fleuve Rouge) à la navigation .Ce fleuve est en cotu- « munication avec le Yunnan. Le Gouvernement annamite n’y « a pas encore consenti, mais la France l'y contraindra certai-
« nement.Si la France n’obtenait pas ce qu’elle désire les deux « États cesseraient d’être d'accord et la guerre ne manquerait « pas de s’en suivre. »
€ M. Devéria,assez surpris de voir la conversation s'engager « sur ce terrain,en présence de l’interprète allemand, répondit «€ qu’ilignoraitce quiavait pu motiver l’article mentionné par le «€ Chen-Pao, que le rédacteur de cette note était vraisemblable- « ment mal renseigné,puisqu’il paraissait ne pas savoir que la « libre navigation du Song-Koy était spécifiée dans notre traité «avec l’Annam, que l’acte de 1874 ayant été communiqué offi- « ciellement au Gouvernement chinois, le Tsoung-li-Yamen de- « vait, d’ailleurs, être depuis longtemps fixé à cet égard, et qu’il ne comprenait pas trop pourquoi une semblable ques- « tion lui était posée.
« Le Secrétaire chinois répondit d’un ton assez embarrassé « que cet article avait été signalé à l'attention du Yamen par € le Dr Martin, Directeur du Collège de Pékin, et qu’en raison « des liens de vassalité qui rattachaient. l’Annam à la Chine, «le Gouvernement impérial ne pouvait manquer de s’intéres- « ser à ce qui concernait le Tonkin ».
« Le premier interprète de la Légation jugea prudent de « couper court à une discussion qui s’ouvrait dans des condi- « Uons aussi délicates et se contenta de renvoyer encore une « fois son interlocuteur au traité de 1874. L'entretien en resta «là et Â1. Devéria partit avec M. Arendt, sans qu’un seul « mot fût échangé entre eux au sujet de cet incident. ».
Ainsi donc, au fur et à mesure que les négociations relatives à Kouldja progressaient avec la Russie, la Chine ouvrait de plus en plus la porte à la question d’Annam dans le but de faire échec à notre politique en Extrême-Orient et porter par là même un rude coup au prestige de tous les Européens. Aussi, lorsque le roi T'u-Duc écrivit au début de 1880, à la Cour de Pékin, pour s'informer à quelle époque de l’année suivante le tribut pourrait passer la frontière, le Gouvernement chinois s’empressa-t-il de lui répondre « d’observer ce qui « s’est passé jusqu'ici quant à l'époque fixée pour le passage de ( la frontière». Nosefforts, assez décousus, du reste, nesurent pas empêcher cette nouvelle ambassade annamite. Pendant que nous tentions de nous y opposer, le Marquis Tseng, ambassadeur à Paris, alors occupé à Pétrograde au règlement de
l'affaire de Kouldja, adressa à notre ministre des Affaires étrangères, à la date du 10 novembre 1880, une lettre qui ne laissait plus aucun doute sur les intentions du Gouvernement chinois. Le Marquis T'seng s’exprinait ainsi : € J’ai Phonneur
d'informer Votre Excellence qu’à la suite des bruits qui avaient couru sur certaines clauses de nature à créer un conflit entre le Gouvernement français et le prince du Tonkin, j'ai eu le 25 janvier une entrevue avec M. de Freycinet au ininistère des Affaires Etrangères. Et après avoir fait connaître à S. E. lors, de cet entretien,les liens de vassalité qui unissent le Tonkin à la Chine, je lui ai demandé s’il y avait réellement des clauses de cette nature. Son Excellence m'a répondu que de pareilles clauses n’existaient point, et cette assurance à pu calmer mes appréhensions sur ce sujet.Mais, d'après des informations plus récentes,il paraît que le Gouvernement français aurait l'intention d' cRNOYer Où déjà expédié des troupes au Tonkin, ce qui m'’a fait renaître des appréhensions. — J’ai donc l’honnéur de prier Votre Excellence de voulair bien me faire connaître si ces informations sont authentiques ét si, depuis l’entretien que j'ai eu avec M. de Freycinet, les inteutions du Gouvernement français ont subi quelque changement. J'espère que V. E. voudra bien me faire connaître comme son prédécesseur les vues de votre Gouvernement relatives à la question du Tonkin, car je n’ai pas besoin de déclarer à Votre Excellence que le Gouvernement chinois ne saurait regarder avec indifférence des opérations qui tendraient à changer la situation politique d’un pays limitrophe comine le royaume du Tonkin, dont le prince a reçu jusqu’à présent son invéstiture de l'Empereur de Chine. »
M. Barthélemy Saint Hitaire,qui avait succédé le 23 sep-
tembre 1880 à M. de Freyeinet,au quai d’Orsay,fit la réponse suivante au Marquis Tseng,le a7 décembre 1880 : « Nos rap-
ports avec le Tonkin sont réglés par le traité conclu le 15 mars 1874 entrela République française et l'Empire d’Annan dontle Tonkin, vousnelignorez pas, est une dépendance. « En vertu de l’article 2 de cet acte solennel, la France a reconnu l’entière indépendance du souverain de l’Annam, vis-à-vis de toute Puissance étrangère, quelle qu’elle soit, et lui a promis aide et assistance et s’est enragée à lui donner l’appui nécessaire pour maintenir dans ses Etats l'ordre et
€ la tranquillité, enfin pour le défendre contre toute attaque. « Je dois ajouter que le même traité a placé sous la protection « de la France les intérêts européens en Annam.
« L'acte dont je viens d'indiquer les principales clauses a « été communiqué en son temps aux divers gouvernements « qu’il pouvait intéresser. La Cour de Chine, en particulier,en a « reçu notification par l’entremise de la Légation de France à € Pékin; les relations du Gouvernement de la République avec « l’Annam et ses diflérentes provinces se trouvent depuis lors « définies avec une précision-suffisante et je ne doute pas que « M. de Freycinet, à l'entretien amicai de qui vous vous êtes « reféré, ne vous ait donné avant moi des explications parfai- « tement concordantes avec le texte du traité qui détermine « les droits et les obligations de la France. Je ne fais pas de « difficulté de vous assurer à mon tour que le Gouvernement « de la République a l’inteution de se conformer aux stipu- € lations du traité de 1874 et de remplir les obligations qui « peuvent en découler pour lui.
QI comprend sans peine l'intérêt que la Cour de Pékin « attache, comme nous-mêmes, au maintien du bon ordre « dans une contrée voisine de la frontière du Céleste Empire « et il appliquera tous ses efforts à empêcher qu'aucune diffi- « culté ou aucun malentendu ne s’élève de ce chef entre la « France et le Gouvernement impérial chinois. »
Neuf mois après, le 24 septembre 188r le Marquis Tseng faisait connaître à notre ministre des Affaires étrangères que le Gouvernement chinois ne reconnaissait pas le traité conclu en 1874, entre la République Française et le roi d'Annam. Entre temps, la Chambre des députés avait accordées crédits nécessaires pour le renforcement de nos forces navales au Tonkin; aussi Gambetta, qui avait succédé à M. Barthélemy Saint-Hilaire au Quai d'Orsay, se sentant soutenu par le Parlement, adressa au Marquis Tseng, à la date da rer janvier 1882, une lettreoù il déclarait que l’opposition actuelle de la Chine au traité de 1874 était peu compréhensible, attendu que le Gouvernement chinois n'avait élevé aucune protestaüon, en 1875, lorsque le traité lui avait été notifié. — Il aJoutait: «Vous comprendrez sans peine que, dans ces conditions, «il nous soit malaisé d'admettre que le Gouvernement chi- « mois Vienne contester aujourd’hui un traité existant et déjà
« entrédans la période d'application depuis près de huit années ; « nous ne saurions nous arrêter en tout cas à une réclamation « aussi tardive, et le Gouvervement le la République hésite « d’autaut moins à revendiquer l’entière liberté de ses actesen « ce qui concerne l’exécutio1 deses conventions avec PAnnam, « qu’il ne nourrit, ainsi que M. de FreycinetetM. Barthélemy « Saint Hilaire vous en out successivement dounélassurance, « aucun dessein qui puisse porter ombhrage à la Chine ou qui « soit préjudiciable à ses intérêts. »
Cependant, comme des bandes irrégulières chinoises dites des « Pavillons Noirs » avaient envahi le Tonkin et molesté à différentes reprises nos nationaux, le Gouvernement français, sans plus s'occuper des protestations de la Chine, se décida à une action énergique dans le Tonkin. Pour préparer cette action autant que pour mettre à l’abri de toute surprise notre garnison à Hanoï, on décida, le 17 janvier 1882, que celle-ci serait doublée. Devant ces mesures préventives, les mandarins de Hanoï se mirent à accumuler soldats et munitions dans la citadelle de la ville, qu’ils mirent en état de défense. Pour garantir : sa sécurité, le Commandant Rivière,chargé des opérations au Tonkin, fees au Tong-Doc (gouverneur), le 25 avril 1882, un ulthuatum lut Hu bdantie remise de la citadelle. Cet ultimatum étant resté sans réponse, le Comman dant Rivière donua l'assaut à la citadelle, qui fut emportée par nos troupes avec des pertes insignifiantes. Dès que cette nouvelle parvint au Marquis Tseng, if s’'empressa de protester vues du ministre des Affaires étrangères et alla même jusqu’à réclamer le rappel de nos troupes du Tonkin. M. de Freycinet, alors chargé du Département, lui répondit(3r mai 1882) : « Que le Gouvernement de la République, soucieux de « faire respecter un acte qu'il a signé, avait donné aux autorités « coloniales en Cochiachine l’ordre d'assurer l’exécution du « traité conclu entre la France et l Empire annamite en 1874.» En même temps, le 9 mai, les mandarins du Tsoung-li-Yamen se rendaient à la Légation pour demander à notre ministre, M. Bourée, de « rappeler au Gouvernement français que « l’Annam est placé sous la suzeraineté de la Chine et pour « demander que le fait soit ainsi constaté ».
Notre ministre à Pékin, tenu dans l’ignorance de la situation exacte en Annam où l'attitude de la Cour, un moment amicale,
après l'affaire de la citadelle d'Hanoï,était de nouveau redevenue hostile quand elle se crut assurée de l'appui de la Chine, céda aux sollicitations du Tsoung-li-Yamen et se mit à négocier à Chang-Haï un arrangement connu sous le nom de « Mémorandum » (20 décembre 1882) sur les bases suivantes : 1° les troupes chinoises évacueraient le Tonkin, à condition que M. Bourée écrirait au Tsoung-li-Yamen une lettre dan@ laquelle il-déclarerait que la France ne poursuit aucun projet de conquête, aucune entreprise contre la souveraineté territoriale de l’Annain ; 2° la ville de Lao-Kay serait cédée à la Chine qui y établira un poste de douane, « de telle sorte que les produits étrangers ayant franchi cétte barrière se trouveveraient placés au delà sous le régime ordinaire de tous les produits qui ont pénétré dans lintérieur de la Chine par les ports ouverts » ; 3° le Tonkin serait divisé en deux zones placées sous la surveillance respective de la Chine et de la France, qui garantiraient le Tonkin ainsi organisé.
La première condition a été immédiatement exécutée ; quant aux deux autres, M. Bourée en référa à Paris pour obtenir l'approbation du Gouvernement. On lui répondit en mettant fin à sa mission et en le rappelant en France (5 mars 1883).
Le Gouvernement français désavouait donc l’action de son ministre à Pékin, qui avait fait fausse route en se laissant entraîuer dans la voie des négociations entreprises par le Gouvernement chinois avec sa mauvaise foi habituelle, puisqu’au moment même où 1l entrait en pourparler avec M. Bourée, il -envoyait des agents à Hué « pour demander la cause du différend qui séparait la France et l'Annam » et pour reprocher au roi d’Annam de ne pas avoir fait appel aux bons offices de la . Chine. Cette démarche avait pour but non de provoquer la demande d’une intervention armée qui aurait fortembarrassé la Chine, mais d'obtenir, écrit M. Henri Cordier, « des déclara- « tionsde telle nature, qu’elles puissent suppiéer aux titres que « la Chine n'a pu produire, vu leur absence, à l’appui de ses « prétentions de Puissance suzeraine ». Les agents chinois étaient en même temps chargés de protester contre le traité de 1874 ‘et de demauder l’envoi à Pékin d’un fonctionnaire annamite dont le Gouvernement chinois aurait tiré le plus grand profit pour nous nuire dans Pesprit des autres Puissances. À celte époque, du reste, la Cour de Pékin était favo-
rable à la guerre et son plan, ainsi que le montre une conversation de M. Bourée avec un haut mandarin, était de nous tenir en échec par des négociations jusqu’à ce que l’Allemagne nous déclare la guerre. La Chine l’aurait suivie et nous aurait facilement battus.
Pendant que l’on négociait,les Pavillons Noirs,aïdés de troupes régulières annamites,ravageaient le Tonkin et menaçaient nos communications avec Hanoï. Le Commandant Rivière avait été tué au cours d’une sortie faite pour les repousser (19 mai 1883). Aussitôt le Parlement vota les crédits nécessaires au maintien ei au renforcement de nos troupes au Tonkin, dont la direction fut eonfiée au général Bouet. Après divers combats à Haï-Phong, Nam-Dinh, Vong,etc.., nos troupes s’emparèrent des forts de Thuan-An qui protégeatent la ville de Hué (20 août 1883). Cinq jours après, le 25 août, M. Harmand, précédemment nommé Commissaire général civil,signait avec les plénipotentiaires annamites le traité de Hué, qui établissait en bonne et due forme le protectorat de la France sur leroyaume d’Annam. « L’Annam,stipulait l’art. re",reconnaît et accepte le protectorat de la France avectoutes les conséquences de ce mode de rapports au point de vue du droit diplomatique européen, c’est-à-dire que la France présidera aux relations de toutes les Puissances étrangères, y compris la Chine, .avec le Gouvernement annamité, qui ne pourra communiquer diplomatiquement avec les dites Puissarces que par l'intermédiaire de la France seulement. » D’autre part, l’article 23 disposait «que la France s'engage à garantir désormais l'intégrité complète des Etats de S. M. le Roi d’Annam, à défendre ce souverain contre toutes les agressions du dehors et contre toutes les rébellions du dedans, et à soutenir ses justes revendications contre les étrangers. La France se charge à elle seule de chasser du Tonkin les bandes connues sous le nom de Pavillons Noirs et d’assurer par ses moyens la sécurité et la liberté du commerce dufleuve Rouge». L'article r1 prévoyait l’établissement d’un Résident général à Hué,« qui sera le représentant du protectorat français, sous le contrôle du Commissaire général du Gouvernement dela République française. L'article 13 prévoyait spécialement pour le Tonkin, « un résident à Hanoï, un à Haïphong,un dans les villes maritimes qui pourraient ultérieurement se fonder, unau chef-lieu de chaque grande province».