‹ Aperçu des relations internationales de l'empire chinoisChapitre 7 sur 40 · ORGANISATION DE L’EMPIRE · texte numérisé non relu

ORGANISATION DE L’EMPIRE

On s’explique par ce qui précède que l’organisation autocratique de l’Empire chinois ait pu durer sans se modifier plus longtemps que chez les autres peuples (1). Cet autocratisme était tempéré, il est vrai, par la faiblesse du Pouvoir souvent impuissant à se faire obéir. Mais théoriquement l'Empereur était un souverain absolu pouvant disposer à son gré des biens et de la vie de ses sujets. Les rébellions, les révoltes qui parfois éclataient dans le peuple étaient dirigées non contre son autorité reconnue par tous comme légitime, mais plutôt contre les exactions de ses agents. Son pouvoir était de droit divin; il tenait son mandat directement du ciel et tout son art pour gouverner devait consister à en interpréter les volontés. Chacun de ses actes, chacune de ses décisions étaient censés inspirés par le Chang Ti, le Seigneur du Ciel, dont il avaitle culte exclusifau nom de toute la nation. Comme le père, le prince devait au sacerdoce dont il était investi de voir son autorité acceptée par l’unanimité du pays. L’exercice du Pontificat suprême suffisait à légitimer son pouvoir, quelle que futla dynastie chinoise, mandchoue ou mongole, à laquelle il appartenait.

C'était le représentant du Ciel sur la terre, le trait d'union, vivant entre le Chang-Ti et les mortels. Ce caractère essentiellement religieux justifiait l'étendue des droits qui lui étaient reconnus. Il administrait la nation à son gré, comme le père sa famille, ne concevant d’autres barrières à ses volontés que les enseigaements célestes qu’il avait pour mission d’interpré-

(x) Des tentatives de réforme se succédèrent à partir de 1894, mais elles ne devaient donner que des résultats insignifiants, Voir à ce sujet Mayson, la Politique chinoise, Rones, la Chine et le mouvement constitutionnel, et la Revue Jaune de Bruxelles du 15 janvier 1912.

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ter. Toute souveraineté résidait en sa personne sacrée et il cumulait à ce titre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire que ncus sommes habitués à voir exercer par des organes distincts. ! 3

Cependant l'Empereur avait généralement un très haut sentiment de sa responsabilité. Il se tenait comme responsable du bonheur de son peuple vis-à-visdu Ciel, et lorsqu'une calamité s’abattait sur la nation, elle lui était imputable; peutêtre avait-il omis quelque rite dans Îles cérémonies sacrées, peut-être avait-il, même à son insu, manqué à ses devoirs et le Ciel manifestait sa colère (1). |

L'Empereur était assisté de trois organes dont toutes les décisions étaient soumises à son approbation. En fait, ces organes centraux ne formulaient que des avis el c'était toujours l'Empereur, qui, dans toute sa puissance, faisait, en-dernier ressort, prévaloir sa volonté. Le premier de ces organes était la Cour des Censeurs, qui se composait de 76 membres recrutés au concours. Chaque censeur pouvait agir indépendamment de ses collègues et pouvait demander à l'Empereur de rapporter tel décret ou telle mesure qu’il jugeait inopportune. Mais il ne le faisait « qu’en s’exposant à la mort » — telle était la formule employée — et l'Empereur demeurait libre de sa décision. La Cour des Censears pouvait recevoir des pétitions, et les soumettre à l'Empereur avec son avis sur la suite à donner, elle jouissait aussi d’un certain droit d'initiative en ce sens qu’elle pouvait, appeler l'attention du prince sur la nécessité de certaines réformes et sur les abus de ses fonctionnaires. Mais les censeurs ne jouissaient d’aucün pouvoir de contrôle proprement dit; ce n’étaient guère plus que des conseillers révocables au gré du souverain, nullement tenu de se conformer à leurs avis.

Au-dessus de la Cour des. Censeurs, et plus près de l’Empereur, se trouvait le Grand Conseil composé des plus hauts dignitaires de l'Empire. Le nombre de ses membres variait de 4 à 7. Il détenait la réalité du pouvoir en préparant le travail du souverain qui n’agissait jamais sans le consulter.

Enfin, venaient en troisième lieu les Ministères au nombre

(11 Pour l’apaiser le souverain faisait une confession publique de ses fautes. Ceci eut lieu, en particulier, pour l'Empereur Koang Siu en 1901, après l’Insurrection des Boxeurs. x

de dix, gérés par des fonctionnaires sous la dépendance extrême du Grand Conseil.

Le vaste Empire chinois était divisé en 22 provinces (1) et trois colonies (2). Les provinces se subdivisaient elles-mêmes en Préfectures et Sous-Préfectures et les colonies en cercles ou résidences. À la tête de chaque province était un gouvernement, vice-roi, qui jouissait par délégation du souverain des mêmes pouvoirs que lui dans l’étendue du territoire soumis

à sa juridiction. Les Préfectures etles Sous-Préfectures étaient

administrées par des Magistrats (préfets et sous-préfets) qui

concentraient dans leurs personnes toutes les attributions administratives, financières et judiciaires. Ces magistrats étaient seuls en contact direct avec le peuple et c’étaient eux les véritables administrateurs du pays (3).

Devant parfois débourser des sommes considérables pour. obtenir leur charge, ces magistrats, révocables au gré du:

Gouverneur, devaient entretenir sa faveur par des présents coûteux. Ils étaient ainsi naturellement conduits à pressurer le peuple et à faire argent de tout. De fait, la corruption était érigée en système, et il a été rare de rencontrer dans aucun temps et dans aucun pays administration plus gangrenée, fonctionnaires plus vénaux que ceux qui, sous l’ancien régime, présidaient au développement de quatre cent millions d'individus. | |

L'argent nécessaire au fonctionnement des services publics était demandé à des impôts directs et indirects. La seule manifestation appréciable de la première catégorie était l’impôt foncier ; dont le montant pour chaque province avait été fixé, en 1712, par l’empereur Kanghi, qui promit à son peuple que quelque fût l’accroissement de la population, cet impôt ne pourrait être augmenté par ses successeurs. C'était un impôt de répartition payé par les communes au prorata de leur population et des biens immobiliers de chaque habitant. Il était

(1) Petchili, Moukden, Girin, Hélonkiang, Kiansou, Anhoëi, Kiangsi, Tsékiang, Foukien, Houpé, Yunann, Hounan, Chantoune, Honan, Chansi, Chensi, Kansou, Sinkiang, Setchouan, Kouantoung, Kouangsi, Koetchéou. à

(2) Mongolie, Thibet, Tsinhai. Ces colonies jouissaient d’une large autonomie. Elles étaient administrées par des résidents qui étaienten faitpresque indépendants à l'égard de la Cour. ;

(3) La seule condition à remplir pour être nommé magistrat était d’être pourvu d'un grade universitaire : bachelier, licencié ou docteur. Mais, en fait, ces places étaient vendues aux enchères aux Lettrés.

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payable en argent ou en riz décortiqué. Les frais de perception étaient à la charge du contribuable, qui recevait du coliecteur une quittance pouvant serVir à l’occasion de titre de propriété.

Les impôts indirects étaient constitués par le monopole de la vente du sel, des taxes sur les animaux domestiques, les boissons fermentées, l’indigo et certaines industries,les droits de douanes intérieures et maritimes (1).

En fait, les gouverneurs de provinces et leurs sous-ordres avaient toute latitude quant aux taux des impositions. La Cour ne leur réclamait que les sommes nécessaires au paiement des dépenses qui se soldaient à Pékin ; le surplus leur appartenait. Le

Comme on le voit, le système financier étaittrès défectueux et favorisait les abus et les prévarications de toutes sortes. Il semble que si le Gouvernement s’était préoccupé de le réorganiser sur des bases empruntées aux pays d'Occident, toutes les réformes propres à faciliter le relèvement du pays s’en.seraient naturellement découlées. Songeons, en effet, que la Chine a plus de quatre cent millions d’habitants, que l’agriculture et lecommerce y ont toujours été en honneur, et nous comprendrons que des impôts, même minimes, mais justement répartis, eussent pu produire les ressources considérables nécessaires à la réorganisation du pays. Mais, outre les vieux Chinois, hostiles en principe à toute réforme contraire à ieur esprit traditionnel, la diplomatie européenne ne demandait qu’à Voir persister le vieilétat de choses qui permettait aux premiers de Jouir d'avantages sociaux et aux puissances de recueillir des bénéfices que les uns et les autres n’auraientplus trouvés dans un état organisé à la moderne.

Ainsi, le vieil Empire chinois, tiraillé entre les aspirations réformatrices des nouvelles générations éduquées en Europe et les tendances conservatrices des privilégiés de l’ancien Régime, qu’accompagnaient les vœux de la plupart des nations étrangères, continuait à poursuivre sa destinée à travers les siècies avec les mêmes fondements, les mêmes institutions dont il avait été doté depuis plus de deux mille ans. Cet ana-

(x) Les douanes intérieures ont été supprimées le 5 septembre 1902 à la suite

d’un traité conclu avec l'Angleterre. Les douanes maritimes étaient et sont encore administrées par les Européens.

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chronisme ne pouvait raisonnablement se perpétuer indéfiniment. Un jour ou l’autre, l'Empire chinois devait fatalement s'adapter à la vie moderne par l’évolution ou la Révolution. On a essayé d’abord du premier mode, mais mollement et de mauvaise foi. La révolution aura-t-elle réussi dans sa tâche ? L'avenir le dira.

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