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DU BUT DE LA GRAMMAIRE COMPARÉE ET DE SON UTILITÉ

La grammaire comparée n'étant pas ce qu'on appelle vulgairement une science appliquée, on ne peut point parler non plus de son utilité directe, immédiate et pratique. Elle peut néanmoins procurer incidemment des avantages assez considérables à ceux qui la cultivent. Lorsqu'on est arrivé à connaître l'organisme d'une série de langues, on parvient plus aisément à les parler et à les posséder, et tout le monde connaît le mot célèbre de Charles-Quint disant « qu'on est autant de fois homme qu'on sait de langues ». Véritable supériorité dans un âge où les rapports de l'industrie et du commerce , centuplés par les chemins de fer et le télégraphe électrique, tendent à rapprocher de plus en plus toutes les nations et à faire de l'humanité une seule famille!

Depuis longtemps la religion nous a appris que tous les

êtres humains qui peuplent ce globe sont frères. Les scien* ces naturelles ne sont pas opposées à cette donnée que la grammaire comparée n'a malheureusement pas encore réussi à établir d'une manière scientifique. Au moins , la philologie moderne rappelle-t-elle les races humaines à la conscience d'elles- mêmes, et arrive-t-elle à des résultats qui ressemblent parfois à ceux de Tancienne comédie, où le héros de la pièce reconnaît souvent en dernier lieu, dans la personne qu'il aimait, haïssait ou méprisait, comme on aime, hait ou méprise une personne étrangère, une fille, une sœur, une parente perdue. De toutes les peuplades que nous trouvons à l'origine des temps, les Sémites seuls paraissent avoir eu une certaine notion du lien qui les unissait; encore cette notion n'eut-elle rien de précis et encore moins de scientifique. Mais les Grecs ne se doutèrent nullement que ces Perses contre lesquels ils soutinrent une lutte si longue et si héroïque avaient habité jadis avec eux le même sol. Et lorsque Alexandre, pour venger d'antiques injures, pousse ses conquêtes jusqu'à l'Inde, ne dirait- on pas que la main invisible de la destinée le conduit à visiter la patrie primitive de son peuple? Mais en réalité , cette patrie primitive ne nous est connue d'une manière certaine que depuis soixante ans. Depuis soixante ans seulement nous savons qu'il y a une race indo-européenne; que Grecs, Latins, Allemands, Slaves, ont vécu ensemble, avant un temps immémorial, sur la même terre, sous l'empire, nous ne dirons pas des mêmes lois, mais des mêmes usages, des mêmes traditions, et ont parlé la même langue. C'est de cette race que sont sortis une série de penseurs qui, non contents d'avoir découvert l'arbre généalogique de leurs propres ancêtres, ont recherché les origines et retrouvé les rapports qui unissaient entre eux les peuples appartenant à d'autres races, moins éclai-

res encore sur enx-mêmes et sur leur histoire que ne pouvaient l'être, il y a un siècle, les peuples japhéliques. Ce sont eux qui nous ont fait connaître la parenlé des Lapons, des Finnois, des Hongrois, et celle de tous les trois avec les Turcs et les Tatares. Ce sont eux encore qui s'efforcent tous les jours de grouper autour de centres de moins en moins nombreux la foule des idiomes africains et américains. Là ne se borne pourtant pas l'utilité de certaines étudesgrammaticalesetphiiologiques.TousIesconquérants avaient passé insensibles devant les monuments de l'antique Egypte, dont ils ne purent ou ne voulurent déchiffrer les hiéroglyphes. Les races se sont succédé dans la vallée fertile de la Mésopotamie , animées, dirait-on, de la seule rage de destruction, et peu soucieuses de connaître les arts et le génie de leurs prédécesseurs. Alexandre, lorsqu'à Persépolis il monta les degrés qui le conduisirent au sommet de la pyramide fameuse où étaient déposés les restes mortels du fondateur du grand empire perse, se fit expliquer par les mages l'inscription célèbre placée sur le fronton du monument. Le sens s'en était perdu dans les siècles de barbarie qui "suivirent. Ce sont des philologues sagaces et pénétrants qui de nos jours ont pu vérifier ces mots d'une fierté simple : «f Je suis Cyrus, le roi, Achéménide (I). » Ce sont eux qui ont retrouvé, grâce à leur connaissance du sanscrit et du zend , la langue entièrement perdue des anciens Perses dans des inscriptions tracées en caractères cunéiformes et illisibles jusqu'à présent. Ce sont eux qui promettent de nous faire connaître l'idiome des anciens Assyriens comme d'autres nous ont déjà révélé les secrets mystérieux de l'empire des Pharaons, devenus plus obscurs encore pour les descendants mêmes des anciens ha-

(1) Inscription du roi Cyrus à Mourghâb : Adam Kurus khsâyathiya Hakhâmanisiya,

bilants du pays. C'est ainsi que, grâce aux lumières de la grammaire comparée et de la philologie moderne, les premiers âges de notre race se dégagent de la nuit où ils étaient enveloppés, et que leur histoire, mieux connue, vient ajouter une autorité de plus aux traditions sacrées de la Bible, tantôt en les constatant simplement, tantôt en les rectifiant ou en les complétant. C'est grâce toujours aux mêmes lumières que nous pouvons suivre les migrations des Celtes, des Germains, des Pélasges de Textréme Orient vers TOccident. Le vocabulaire plus ou moins complet de ces peuples, les formes grammaticales plus ou moins développées de leurs langues, de certaines expressions qui leur manquent au début de leur marche et qu'ils créent plus lard ou qu'ils empruntent aux races au milieu desquelles ils s'établissent — comme les Osques et les Ombriens ont en commun avec tous les Japhétides les termes de la navigation et de la vie pastorale, mais nullement ceux de l'agriculture — nous font connaître les phases successives de civilisation qu'ils ont traversées, et nous apprennent quelque chose, sinon sur leur histoire, au moins sur leurs mœurs, leurs institutions et leur religion. Ajoutez aux grands résultats produits par les efforts de cette science nouvelle la jouissance qu'elle nous procure en nous faisant assister aux opérations les plus secrètes de l'esprit humain et aux premiers bégaiements de notre race au berceau, en nous faisant vivre ainsi de la vie de nos premiers pères comme nous vivons de la vie de nos contemporains, et en faisant naître en nous une notion juste du grand développement humanitaire, vous aurez une idée du rôle important joué dans les sciences par la grammaire comparée. Ce sera peut-être encore peu de chose aux yeux de tous ceux qui ne prisent les sciences qu'autant qu'elles sont d'un rapport sûr et donnent le

bien-être, et qui ont pour maxime celle de Hobbes : Science is power. Mais il y a puissance et puissance, et le but le plus élevé de la science, de l'aveu d'Aristote même, n'est-il pas de connaître?

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