‹ Aperçu général de la science comparative des languesChapitre 7 sur 15 · ORIGINES DU LANGAGE. - MONOSTLLÂBISHE · texte numérisé non relu

ORIGINES DU LANGAGE. - MONOSTLLÂBISHE

Le moment où sous l'œil de Dieu les premiers hommes se communiquèrent pour la première fois leurs pensées par le langage a dû être singulièrement solennel. Il décida de l'avenir de la race. On ne peut pas se figurer l'homme privé de cette noble et royale faculté qui , en développant sa raison, l'élève au-dessus de toutes les autres créatures qui habitent ce globe. Dieu en voulant l'homme le voulut intelligent. C'est pourquoi nous pensons que l'homme parla tout d'abord, nécessairement poussé par un instinct naturel et en s'aidant des organes que la divine Providence avait mis à son usage. Nous n'admettons donc pas que la langue ait été communiquée à l'homme par une révélation nouvelle et particulière : nous pensons que le miracle de sa création comprend aussi celui de la manifestation de sa pensée. Ce n'est pas à nous de chercher ici à éclaircir le mystère qui enveloppe les origines de notre race, et nous doutons que la science parvienne jamais à le pénétrer. Il est certain que l'on pourra difficilement décider un procès dont il sera de toute impossibilité, même dans les âges à venir, de rassembler les titres avec leurs pièces justificatives. Il n'est certes pas défendu à l'homme d'aborder cette question redoutable , et la résoudre ne serait pas , à nos yeux, porter atteinte à la dignité du Créateur^ La Divinité n'est pas jalouse des faibles efforts tentés par l'esprit humain , et on dirait qu'elle aime plutôt à en être

cherchée et deviuée. Quelque loin que nous reculions l'horizon de noire savoir, il sera nécessairement borné, et il n'y a aucun danger que le fini sonde jamais ou mesure les abtmes de Tinfini. Aussi , comme a dit Bacon avec vérité : a Si un peu de science éloigne l'homme de la foi, une science profonde et mûre l'y ramène. »

Si nous n'avons pas de données sur Torigine de notre race, il faut ajouter que nous ne savons rien de certain sur les commencements du langage. Assurément il nous sera impossible de les présenter tels qu'ils étaient; mais , grâce à des recherches opiniâtres et à une analyse persévérante , on est arrivé à découvrir quelques points fixes que l'on peut considérer comme étant désormais des faits acquis à la science. Supposer que nos premiers pères aient conjugué d'inspiration et avec un touchant accord : tutâmi, tutàsi^ tutàtiy ou décliné Xécov, Xéovroç, Xéovrt, etc., c'est à coup sûr leur faire un très grand honneur, et ce serait admettre précisément un miracle là où nous ne cherchons à trouver que le jeu naturel de nos organes et de nos facultés. Le langage primitif a dû être à la fois extrêmement simple et extrêmement varié : simple, parce que la langue ne s'était pas habituée à prononcer ni l'oreille à entendre ces sons et ces mots sans nombre qui constituent l'ensemble d'un idiome ; varié , parce que les sensations et les impressions des premiers hommes étaient extrêmement mobiles , et que les objets qui les causaient n'étaient pas nécessairement et toujours désignés de la même manière. Il est très probable, pour ne pas dire sûr, que les premiers sons du langage étaient des monosyllabes ^ diversifiés par l'accent et soutenus par le geste ; et, dans ces monosyllabes, nous reconnaissons précisément ces éléments rudimentaires du langage que nos grammairiens appellent ses racines. Nous avons trois ordres de preuves

pour démontrer le fait important que nous avançons : 1 épreuves tirées du raisonnement a priori, 2" preuves empruntées à l'induction scientifique , et 3" preuves résultant de faits existant encore et et qui n'ont jamais cessé d'exister depuis la création.

On a longtemps nié que les premiers hommes se soient servis dans leur langage de ces racines que nous ne rencontrons plus nulle part à l'état simple dans les idiomes les plus connus du globe. Et ceux qui placent le syntbétisme à l'origine des choses semblent avoir raison lorsqu'ils affirment que ces racines n'avaient pas le caractère de fixité et d'immobilité que nous leur trouvons aujourd'hui dans nos glossaires. Mais il n'en est pas moins vrai que, si ces premiers sons, résultant chacun d'une seule émission de la voix, contenaient déjà en germe l'organisme d'un langage compliqué et complet, ici, comme partout, le simple a dû précéder le composé. On ne comprendrait pas que nos premiers pères , peu familiarisés avec l'usage du discours , eussent employé deux sons ou deux syllabes à désigner une impression forte et essentiellement une , et il parait certain que , lorsqu'il s'agissait pour eux de rendre deux impressions , ils eurent recours à deux sons différents. La nature fait bien ce qu'elle fait, et les premiers hommes, étant plus rapprochésde ses primitives inspirations, durent calquer merveilleusement dans les premiers sons qu'ils rendaient l'image vivante des objets qui les entouraient et qui exerçaient leurs jeunes sens. Comme dans la nature, il y avait dans ce langage à la fois simplicité et abondance, et malgré cette abondance, nuUç superfiuité. Il ne faut donc pas croire que nos premiers pères aient beaucoup cherché , hésité, tâtonné, car chez eux l'impression provoquait l'expression avec la

même rapidité que le choc de deux nuages électriques produit l'éclat de la foudre.

Si donc notre raison nous conduit , a priori , au monosyllabisme comme caractère principal du langage primitif, l'étude approfondie des langues confirme sur tous les points cet aperçu de la grammaire générale. Les Indous, qui sont les plus anciens grammairiens du monde, savaient déjà que leur magnifique et riche idiome s'était formé par la réunion et la combinaison multiples de rudiments monosyllabiques, et la philologie moderne n'a pu que vérifier et constater ce fait. Nous savons donc aujourd'hui, de science certaine, que les mots primitifs de toutes les langues indo-euiopéennes étaient monosyllabiques. Du reste, un seul coup d'œil jeté sur une liste de racines sanscrites dissiperait jusqu'au moindre doute.

Il est vrai que la constitution des racines hébraïques et de celles des langues sémitiques en général semble contredire la doctrine que nous défendons. Ces racines, comme tout le monde le sait , renferment généralement trois consonnes et sont formées de deux syllabes; mais il n'est pas bien difficile de prouver qu'une de ces deux syllabes , quelquefois la première , le plus souvent la seconde, est d'une origine plus récente, et qu'elle ne fait que spécialiser, que nuancer la signification trop vague de la syllabe radicale. Nous trouvons dans la grande grammaire de Gésénius trois séries de faits qui tendent à établir que les racines sémitiques , comme celles de notre langue, ont été formées, à l'origine, de monosyllabes. Nous les reproduisons ici :

1** Un très grand nombre de racines contenant apparemment les trois consonnes exigées par l'esprit systématique des grammairiens n'en comptent évidemment que

deux d'essentielles , puisque quelquefois la troisième n'est que la seconde répétée , et que d'autres fois on n'a obtenu la troisième lettre qu'en ajoutant un aleph^ un yod ou un vav, au milieu ou à la fin de la racine, ou en la faisant précéder de la consonne noun. Il en est ainsi dans : DDJ (yâtab) et nitD (tôb)^ qui signifient être bon; ngi (nâphahh) et niD (poûahh), souffler; nyi (dâhhâh\ «5*1 (dâhha), *?]n (dmîM), •;]5'n(drfAftrffefe), heurter, frapper; rni (iiâdâh)^ "Tù (nâdad), lli (noûd)^ fuir, qui n'ont en

réalité que deux consonnes radicales : 2t^(tab)^ Ti(daftA), "13 Çnad) , auxquelles on en a ajouté une troisième dans l'intérêt d'une uniformité systématique.

S"" Il existe parmi les noms primitifs un nombre considérable de véritables monosyllabes, et ce sont eux précisément qui désignent les notions les plus simples et les besoins les plus pressants de la vie : n« (âb)j père; D« (êm) , mère; n«(4M), frère; in {har), montagne; TJ? ('ïr), ville; 01'' (yôm), jour; T (yâd)^ la main; DT (dâm) , le sang; 0)0 [80Û8)j le cheval, etc. Les grammairiens ont imaginé, il est vrai, de faire venir DN («6), père, d'une racine

KDN (âbâ) ou n^N {âbab)\ mais ces étymologies sont

absolument illusoires et inventées seulement pour le besoin de la circonstance. Du reste, il y a aussi nombre de bissyllabes ré'ductibles à une forme monosyllabique, si l'on a soin d'en détacher la première, qui n'est autre qu'une espèce d'd&ça rfooSeTt^oy. Par exemple : D^K

{âdâm)j qui veut dire l'homme et rouge , est évidemment formé de on , le sang. Dans ce mot l'homme a regu son nom de la couleur de son visage. Comparez avOpwTroç, de av9>îp6;, semblable à une fleur, et w^, visage (1). —

(1) Etymologie ingénieuse fournie par M. PotL

^^^(eleph)^ le bœuf, probablement d'une racine r)^» «ô^, enrouler, recourber (la racine bissyllabique ifîS [laphad) existe encore en hébreu). — )fT\^ {arba') , quatre , dont la racine première est ^1, beaucoup, être nombreux.

3** Enfin, il y a des séries de racines qui n'ont en commun que les deux premières consonnes et dont le sens est presque le même, quoiqu'elles diffèrent parla troisième. C'est ainsi que les verbes yy^ {la'a')j 2)fb {Wah), ^)fh (Ja'at), nyh (la'am) , r)î;^ (la'aph) , Y)fb (la'ats) , pyh (la^ak) , ont dans les différents dialectes la signification de lécher et d'avaler; — ])n^ (gaba')^ p^ {gaban)y rca (gabakh)j m:ï (gabab)^ celle de rehausser et de voûter ; — pnn (dahhak) , ^m (dahhaph) , nm (dahhahh) , nni (dahhah) , celle de pousser et de serrer de près ; — }^îîÔ (phatsats)j )f)l^(phatsa'), Ul^(phatsam), ni^ijphatmhh), Hî^D (phatsah)^ celle de briser et de fendre, etc. Nul doute que ces observations ne soient applicables à tous les mots primitifs des langues sémitiques. On a découvert d'autres séries de verbes que celles citées par Gésénius, et on s'est essayé depuis à la tâche difficile de réduire le glossaire des bissyllabes à une liste de racines monosyllabiques; seulement ces tentatives n'ont pas encore été couronnées d'un plein succès : car, dans de certains cas, c'est presque échouer que de trop réussir. .

On a cru pareillement pendant longtemps que le malais , le tagal , le tongue et l'idiome de la Nouvelle-Zélande, avaient pour racines surtout dos bissyllabes. M. Guillaume de Humboldt a (1 ) démontré par l'analyse d'une foule d'exemples qu'ici encore les bissyllabes pouvaient être ramenés à des racines monosyllabiques. Ce même

(1) Introduction à l'étude de la langue kavi^ pages 398 et suivantes.

monosyllabisme primitif se distingue également dans le copte et dans une foule d'autres idiomes africains. Il ne peut donc plus s'élever de doutes que sur les origines des langues américaines, appelées langues polysynthétiques, à cause du système d'enchevêtrement, dit d'incapsulatim^ qui y prédomine. On sait que ces langues absorbent la phrase, c'est-à-dire le sujet, le verbe et tous les régimes, dans un seul mot. Il n'en est pas moins probable qu'elles eurent à une époque primordiale un caractère monosyllabique. Ce qui paraît le prouver, c'est qu'au milieu de quatre cents idiomes dont le système grammatical , — mais non pas le vocabulaire, — est identique, et tel que nous l'avons indiqué plus haut, se trouvent, à peu près sans transition , des dialectes isolés dont la construction rappelle la la simplicité du chinois. Nous citerons le guarani, lepoconchi et surtout Vothomi (1). Ce qui paraît le prouver encore, c'est que G. de Humboidt , dans son excellent traité sur la langue basque, dont la structure grammaticale se rapproche, comme Ton sait, extraordinairement de celle des langues américaines , a prouvé par une foule d'exemples que la plupart des mots les plus longs pouvaient se décomposer et se réduire à des éléments primitifs très simples (2). Ainsi, dans l'Amérique, comme dans l'Inde et dans l'Arabie , les premiers débuts du langage humain ont dû se ressembler. Mais ce qui donne aux résultats de ces recherches scientifiques le caractère de Tévidence, c'est que nous voyons subsister encore une sério de langues qui, semblables à des fossiles, ont conservé à travers 1^ changements du temps l'empreinte du travail primordial de la pensée humaine. Nous avons déjà cité

(1) Mithrid., m, p. -430 ; m b, p. 4 et stiiv. {i)Mithrid., iv, p. 308, 313, 314.

quelques dialectes américains ^ mais c'est le chinois qui nous offre le modèle le plus frappant et pour ainsi dire le plus parfait du monosyllabisme.

On comprend bien qu'ily a GOOOansles parties du discours, les distinctions de genre, de nombre, de mode, etc., n'aient pas existé; mais ce qui peut paraître le plus étonnant, c'est que, encore aujourd'hui^ rien de semblable n'existe dans la langue chinoise. Pour y indiquer le pluriel, par exemple, on répète le mot ou bien on y ajoute des termes comme beaucoup ou autre. Ainsi on dira arbre arbre pour dire des arbres, moi autre ou moi beaucoup pour dire nous, etc. Le commencement de l'oraison dominicale : Notre père qui es au ciel, prend en chinois la forme que voici : Etre ciel moi autre (noire) père qui (1). Est-ce qu'en Europe un enfant âgé de trois ans parlerait bien différemment? Le même monosyllabe sert à exprimer une foule d'idées indiquées uniquement par le changement de l'accent. Ainsi tschoun signiûe : maître, cochon, cuisine, colonne, libéral, préparer, vieille femme, briser, propice, peu, humecter, esclave, prisonnier (2).

On trouve des faits analogues dans les langues des Mantschous, des habitants de Taïti et des îles de la Société. L'état de toutes ces langues est rudimentaire sous le double rapport du son et de la pensée. C'est ainsi que le Mantschou ne peut pas prononcer deux consonnes de suite et d'une seule émission de la voix, mais les sépare par une voyelle. La même chose arrive au Chinois, dont tous les mots commencent par une consonne simple et se terminent par une voyelle ou par une nasale. Le Chinois ne peut pas prononcer le r, il le remplace ordinairement par

(i)Mithrid.^ i, p. 18.

(2) Mithrid., i, p. 42.

un /, et c'est conformément à tous ces principes à la fois que , voulant prononcer à sa façon le mot de Chrisim^ il dira, en articulant chaque syllabe comme un mot séparé : Ki H su tu su.

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